Conan Doyle vs. Dan Brown

D'un côté, l'inventeur d'un personnage élevant la rationalité au rang de véritable dogme. De l'autre, l'inventeur d'un personnage analyste en symboles. Dans les deux cas, la garantie d'une énigme policière qui sera résolue à la fin du livre. La fin justifie-t-elle les moyens ? J'aurais pu donner ce titre en interrogation à cette critique. Car il est vrai que ce Sherlock Holmes semble s'aventurer, par moments, sur le territoire d'un Da Vinci Code.

Sherlock Holmes est un anti-héros. Il vit dans cette époque victorienne interminable, au début de cette Belle Epoque où le mythe du progrès n'a pas encore été déjoué par les deux guerres mondiales. On pourrait dire qu'il est une incarnation du déductivisme : il n'y a pas de problème insoluble, il n'y a que des esprits peu affûtés ou bien, ce qui est plus grave, des yeux qui ne savent voir. Cet aspect du détective privé est assez bien rendu dans le film, où plusieurs scènes en bullet time évoquent une rapidité d'analyse - situation/déduction/action - hors du commun. La relation trouble que le génie misanthrope entretient avec son acolyte, le Docteur Watson, est elle aussi bien comprise par le cinéaste. La némésis de Sherlock Holmes, le Professeur Moriarty, est pour ainsi dire absent du film. A la place, le rôle du méchant de service est tenu par un certain Lord Blackwood, membre du Parlement britannique le jour et gourou de messe noire la nuit, mélange le conduisant assez vite à la corde. Le prophète sataniste est néanmoins coriace et s'échappe de sa tombe. Sherlock Holmes, lancé à ses trousses, finira par découvrir un véritable complot destiné à décimer le Parlement afin d'établir un régime autoritaire sous l'égide de Blackwood. Du personnage s'échappe une aura inquiétante et on a envie de dire qu'il a bien la gueule de l'emploi. Dans son enquête, outre Watson, Holmes sera soutenu par une alliée inattendue aux motivations assez mal définies... dans un premier temps.

Le film, bien construit, se laisse regarder de bout en bout sans difficultés. L'histoire s'enchaîne sans temps morts. Les passages humoristiques s'intercalent bien entre deux scènes d'action et on se prend volontiers au jeu de la narration. La (petite) surprise finale laisse envisager une ouverture pour une suite, qui n'aurait sans doute rien de scandaleux. Déception en revanche pour le traitement de la relation, à mon sens fondamentale, entre Holmes et Blackwood. Le deuxième semble dépasser le premier pendant les trois quarts du film, se payant même le luxe - avant son exécution - de le narguer en se gaussant de sa confiance pour le rationel. Comment Holmes va-t-il se tirer de ce mauvais pas ? Il est très regrettable que les scénaristes n'aient rien trouvé de mieux que de lui faire réaliser un travail d'analyse de symboles pour découvrir l'endroit où Blackwood va frapper... Et c'est là que le bât blesse, car les déductions de Holmes sont fondées sur un choix de symboles fait par Blackwood lui-même. En d'autres termes, le méchant choisit lui-même les indices qu'il va laisser sur sa trace. Voilà qui sent fort son Da Vinci Code et n'est pour le coup guère crédible. La fin, dans ce contexte, permet de sauver les meubles et d'éviter une impression trop moyenne.

Sherlock Holmes, s'il n'est pas manqué, constitue donc une petite déception. Les moyens matériels étaient présents (mais c'est habituel), les moyens intellectuels aussi (c'est déjà plus rare) et pourtant, le spectacle aurait pu constituer un véritable hommage à Conan Doyle (relire Le Chien des Baskerville). Les trucs d'illusionniste de Blackwood auraient alors atteint une véritable profondeur dramatique.
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Commentaires

Kahlan a dit…
Le point négatif que tu soulèves ne m'avait pas du tout frappé à la vision du film, mais en même temps, je suis très bon public ! Mais maintenant que tu le dis...
Du coup, j'ai tout de même vraiment apprécié ce film, je trouve que c'est un très bon divertissement.
Anudar a dit…
Ah ! Voilà quelqu'un de bien, qui se donne la peine de visiter des tas d'articles...
Moi aussi je suis bon public. J'ai été scotché par ce film, en particulier à cause de son esthétique très réussie. La construction de l'intrigue est un peu défaillante, c'est vrai, mais ça reste malgré tout un bon divertissement comme tu le dis :).
ASKARIS a dit…
Je viens de voir le film que je n'avais pas vu à sa sortie en salles.
Ce fut un agréable divertissement. Mélange d'action efficace et d'histoire à rebondissements. Peu m'importe à la vérité si c'est très crédible. Pourvu que la fin ne soit pas inscrite d'avance (maladie mortelle de nombreux films anglo-saxons)...je suis content.
L'indécision en terme "générique" est un trait que j'apprécie également. On se demande longtemps si le film va basculer vers le fantastique ou se retenir juste ce qu'il faut. J'avais expérimenté le même type de plaisir avec L'Illusionniste et Le Prestige. Même époque fin de siècle. Même esthétique limite où on s'attend à tout moment à basculer dans le réalisme magique tout en se demandant comment le scénario pourrait éviter cette "facilité"...
Bien évidemment l'histoire dans l'histoire de la "bromance" qui soude le duo ajoute, à mes yeux, un intertexte qui ne manque pas de sel. C'est d'ailleurs assez audacieux de suggérer les choses de manière aussi nette. Tout le monde sait l'intertexte platonique qui anime bien des duos. Lecture orientée ? Peut-être... Mais depuis Achille & Patrocle, "l'amitié virile" installe le lecteur dans l'immuable perpétuation de cette adolescence attardée qui précède le temps des engagements, des responsabilités, de la vie de pater familias ...
Dernière chose, à ma grande honte, je n'ai jamais lu Doyle, ce qui fait que je suis bien mal en peine de jauger ce film à l'aune du livre "hypotexte"... Et je me demande si ça n'est pas plus mal ? Par curiosité je suis allé voir un site de fans et les réactions sont, comme je m'y attendais, partagées entre agacement, colère et dérision... Attitudes me rappellent furieusement d'autres fandoms ... Ce qui tend à me conforter dans l'idée qu'on se prive de beaucoup de plaisir innocent à vouloir toujours chercher de " l'adaptation" là où il faudrait se contenter, parfois, de lire une oeuvre visuelle pour elle-même, sans chercher à la réduire à sa généalogie intellectuelle. Je vais appeler ce mauvais penchant (que nous avons tous expérimenté) la "reductio ab testiculum" ... ;-)
Anudar a dit…
De la série des Sherlock Holmes, je n'ai lu que "Le chien des Baskerville". Je ne peux donc pas prétendre connaître le personnage et son univers en dehors de la culture générale (221 B, Baker Street, "élémentaire mon cher Watson" et tout à l'avenant...) acquise surtout à travers des oeuvres visuelles (j'ai déjà vu un film sur Sherlock Holmes... et j'ai quelques souvenirs du dessin animé diffusé dans les années 1980).

De Conan Doyle j'ai lu "Le monde perdu", bien entendu, et c'est à mon avis l'une des oeuvres de SF les plus importantes du début du XXème siècle.

Je viens de découvrir, à l'aide de la page Wikipédia, que Conan Doyle était lié à James Matthew Barrie (l'auteur de "Peter Pan"). Lié en quel sens, ça, je n'en sais rien...
ASKARIS a dit…
Ah cet animé nippon avec ses personnages "canidomorphes" néanmoins très crédibles ! toute une époque ;-)

PS: les auteurs victoriens nous sont devenus hermétiques. Bien sûr les images sont parfois transparentes et chacun devine aujourd'hui ce que cachait le fameux Portrait de Dorian Gray... (ce qui illustre bien d'ailleurs que toute littérature demande à être lue "en contexte", même si je ne mésestime pas l'intérêt d'une lecture "naïve").
Pour illustrer mon propos, je voudrais te renvoyer à cet excellent article paru dans l'Obs et qui m'a révélé un Lewis Carroll, autre monument de l'imaginaire, que je n'aurais jamais imaginé. Et, pour tout dire, je me demande s'il faut préférer la fantasmagorie de Disney ou ce portrait pour le moins inquiétant :
http://bibliobs.nouvelobs.com/20100225/18028/tim-burton-a-t-il-bien-lu-alice-au-pays-des-merveilles
Anudar a dit…
Ah oui, ce bon vieux Lewis Carroll ! Quand j'avais six ans mes parents m'ont offert un album magnifique regroupant "Alice au Pays des Merveilles" et "De l'autre côté du Miroir". Je n'ai pas le souvenir d'avoir eu peur à la lecture de ces livres. Néanmoins, ils me faisaient une impression très bizarre. J'ai d'ailleurs toujours préféré "De l'autre côté du Miroir".
J'ai appris plus tard que Lewis Carroll était un personnage très particulier voire même étrange. Un peu comme un James Matthew Barrie au passage. Dans les deux cas, je pense que le réductionnisme de Disney a fait beaucoup de mal à la pensée d'individus beaucoup plus profonds et beaucoup moins lisses qu'il n'y paraît.
ASKARIS a dit…
Grande richesse et inventivité graphique, comme l'a illustré une expo récente, mais appauvrissement dramatique des histoires... C'est pour moi le bilan ambigu de Disney, à la fois bâtisseur d'une subculture enfantine et fossoyeur de récits à jamais dévitalisés.

Quand je pense à l'arrière-plan terrifiant des contes de fées (cannibales, incestes, infanticides, famines, sadisme, serial killers, attaques de loups...), je me dis que Disney a contribué, parmi d'autres, à l'infantilisation d'une part considérable de ce qu'on appelle "merveilleux"...

En Afrique noire ou dans d'autres civilisations, le "conte" reste affaire d'adultes, il est porteur de sens, de mythes, de symboles encore compris et décodés.

Le renouveau -ou la réinvention - de la Fantasy après Tolkien est à mon avis moins le symptôme d'une infantilisation générale de notre société de divertissement, comme je le lis parfois, qu'un besoin par les jeunes et moins jeunes de "réenchanter" un monde présentiste, consumériste et dépouillé de toute profondeur historique et symbolique.
Gérard Klein disait que tout cela marquait une régression par rapport aux spéculations de la SF, mais je ne vois pas les choses ainsi. Le rêve est aussi porteur de beauté et de poésie. Ça nous parle tout autant de nous que les réflexions sur la possibilité de modifier notre ADN ...