Thune, épisode 1 : la suite fantôme

Le dernier des quatre Voyages de Gulliver amène le héros de Swift chez les Houynhnms, ce peuple de chevaux doués de parole et industrieux qui vivent sur une île où, au contraire, l'être humain vit selon l'absence de règles de la pire sauvagerie. L'argument permet à Swift, encore une fois, de se pencher sur ce qui fait - ou non - le propre de l'Homme. Il semblerait qu'il considère que le mensonge, ou plutôt la capacité à mentir, à moins que ce ne soit la volonté de mentir, soit l'un des propres de l'Homme. Conception quelque peu désespérante, et qui ne manque pas de désespérer son personnage en retour, mais qui ne manque pas d'intérêt philosophique. Car, inventer une histoire qui n'existe pas, n'est-ce pas mentir ("dire la chose qui n'est pas") aux yeux des braves Houynhnms si parfaits qu'ils en sont tout à faits inhumains ?

Le mensonge joue un rôle fondamental dans Dune, à travers en particulier le talent des Diseuses de Vérité qui savent le repérer aux attitudes des menteurs. Les personnages de Dune, s'ils veulent tromper leur interlocuteur, doivent se prémunir en disant la vérité - ce qui n'empêche pas de la dire d'une telle façon que le personnage en face d'eux croie un mensonge. C'est là toute la subtilité de l'oeuvre de Frank Herbert.

L'auteur de Dune, après avoir accédé à la célébrité à l'aide du roman le plus novateur depuis des siècles, a enrichi son discours de plusieurs suites écrites pendant une vingtaine d'années, jusqu'à son décès en 1986. Il a laissé une oeuvre inachevée : La Maison des Mères, dernier tome du Cycle de Dune, se conclut sur un véritable point d'interrogation narratif, excluant les réponses à certaines questions - laissant donc le lecteur libre de les imaginer lui-même.

Une grosse décennie après le décès du Maître, pourtant, les libraires ont vu arriver un nouveau livre estampillé Dune : La Maison des Atréides. Un examen plus attentif de la couverture montre qu'il est écrit à quatre mains par un certain Brian Herbert associé à un non moins certain Kevin J. Anderson. Le deuxième est connu surtout pour être l'auteur de quelques romans de l'univers étendu de Star Wars, ainsi que de novélisations de certains épisodes des X-Files. Le premier n'est autre que le fils de Frank Herbert. Une fois passée la couverture, le lecteur découvre un roman se déroulant quelques décennies avant l'intrigue de Dune, assez distrayant voire même entraînant et représentant, somme toute, une nouvelle goulée d'épice fort bienvenue et surprenante - après tout, les morts ne revenant pas jusqu'à nouvel ordre, ce n'est pas comme si on avait pu espérer lire quelque chose de neuf au sujet de Dune. Le livre se conclut sur une postface de Brian Herbert, lequel explique avoir découvert des notes cachées par son père où tout l'arrière-plan de Dune est enfin explicité, ce qui en soi constitue pour tout Dunien qui se respecte une découverte de la plus haute importance ; il explique surtout que ces notes incluent le synopsis d'un roman, Dune 7, qui fait suite à La Maison des Mères, qu'il n'y a plus qu'à l'écrire et que lui et son associé s'emploient donc à mettre en place les différents fils narratifs qui convergent vers ce roman censé conclure Dune. La postface se conclut en annonçant la suite prochaine à La Maison des Atréides.

Youpi.

Une dizaine d'années après, ce sont pas moins de neuf nouveaux romans duniens qui ont été publiés, soit donc trois de plus que Frank Herbert, et en deux fois moins de temps. Des esprits mal-intentionnés en tirent des conclusions fort peu respectueuses. N'oublions pas que les deux auteurs qui ont repris le flambeau du Maître sont censés disposer sur lui de plusieurs avantages :
1°) Ils sont à deux cerveaux sur le même travail, il est clair que cela leur permet de travailler deux fois plus vite.
2°) Ils disposent de toutes ses notes, construites au fil des ans, alors que par définition Frank Herbert, au début, ne disposait pas de tout ce matériel.
3°) Ils utilisent des moyens de traitement de l'information beaucoup plus puissants que ceux de Frank Herbert, lequel s'est contenté d'une machine à écrire pendant une majeure partie de sa carrière avant d'utiliser le traitement de texte sur la fin.
Il n'empêche cependant qu'à lire l'ensemble de leurs produits, on ne garde pas la même impression qu'à lire les oeuvres originales. Là où Dune flamboie, l'éclat de ses préquelles, séquelles et à présent interquelles n'est jamais que fantomatique. Pourquoi donc ?

Ne manquez pas le prochain épisode de la saga pour le découvrir !
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Commentaires

ASKARIS a dit…
Rien à ajouter sur les deux abominations : tout est dit.
Par contre, je reste sur ma faim concernant ta lecture du couple mensonge/vérité. Tu as trouvé là une belle clef de lecture, mais dis nous en plus.
Est-ce que tu limites cette problématique à l'outillage mental développé par certains groupes (je pense surtout au BG dont l'étymologie selon certains renvoie aux jésuites et à leur casuistique) OU élargis-tu la question à l'échelle même du récit ? J'entends dire par là que vérité et illusion, points de vue et dissimulation forment une maille si dense et imbriquée que nous sommes (nous lecteurs) parfois impuissants à en démêler l'écheveau.
Anudar a dit…
Je ne suis peut-être pas allé au bout de mes intentions, c'est vrai. Le raisonnement que l'on pourrait tenir, en allant jusqu'au bout de la logique perverse énoncée à la fin du troisième épisode, serait que les notes du Maître, argument des préquelles/suites/interquelles, n'existeraient pas. Dans cette hypothèse, les préquelles/suites/interquelles ne seraient qu'une pompe à fric. Un propos que j'ai sans doute trouvé un peu osé l'autre jour. Après avoir néanmoins vu jusqu'où va la talifanerie des outcasts de Jacurutu, j'ai un peu moins de scrupules.
Dans l'ensemble, je pense que cet épisode 3 gagnerait à être revu, au moins pour sa fin. Sans doute un prétexte pour publier un épisode 4 un jour ou l'autre...