Thune, épisode 2 : l'attaque des clowns

Un an après la publication de La Maison des Atréides par Brian Herbert et Kevin J. Anderson, autoproclamés "the biggest Dune's fans", la communauté dunienne a vu arriver l'opus suivant des préquelles à Dune, La Maison Harkonnen, inaugurant d'une part la succession rapide des nouvelles publications (neuf en dix ans, et ce sans compter la publication d'un recueil, The Road to Dune), et d'autre part continuant à nouer de nouveaux fils d'intrigue tout en semant des interrogations narratives. Dans l'ensemble, la magie de la narration fonctionne encore assez bien dans le tome deux des préquelles à Dune : même certaines bizarreries, telles que par exemple le personnage de Victor Atréides dont Dune ne fait aucune mention malgré son importance supposée dans l'évolution du personnage de Leto Atréides, ne sont perçues pour telles qu'après coup, une fois le livre fermé, lors du temps de la réflexion. Néanmoins, même le lecteur enthousiaste de La Maison des Atréides ne peut s'empêcher, à la lecture de ce tome deux, d'éprouver une sensation de malaise.

Le malaise, à la lecture d'un livre, peut venir de plusieurs points. L'histoire peut être mal conçue. Elle peut être mal racontée. Elle peut être mal écrite. Elle peut aussi déranger. Pour le dernier point, le problème, s'il en est un, est peut-être plutôt à chercher dans l'esprit du lecteur que dans celui de l'auteur. Pour le troisième point, si le livre est traduit, on peut sans doute questionner la qualité de la traduction. Mais pour les deuxième et surtout premier points, il est clair qu'ils sont de la pleine responsabilité de l'auteur. La lecture est un genre de contrat passé entre l'auteur et le lecteur, le premier offrant quelque chose et le deuxième étant le demandeur. C'est un contrat quelque peu particulier, parce qu'il est difficile de donner un prix à l'imaginaire humain - relire L'Histoire Sans Fin de Michael Ende, ou encore Alpha de la Licorne de Michel Cosem - cette capacité mystérieuse qu'ont certaines personnes à inventer des histoires, capacité parfois décriée par les "non-rêveurs" mais qui conditionne pourtant la richesse des capitalistes du divertissement. Le lecteur est en droit d'attendre, au minimum, que l'histoire qui lui est racontée soit bien conçue (on pourra dire : crédible, compte-tenu des licences fictionnelles), bien racontée (c'est-à-dire, d'une façon telle que l'esprit du lecteur va chercher à imaginer ce qui arrive dans les pages non encore lues) et enfin bien écrite (à savoir, avec une langue assez originale pour que le texte ait une personnalité, un véritable goût). Le contrat est-il respecté dans La Maison Harkonnen ?

L'un des tout premiers passages de ce livre raconte les circonstances d'un repas entre différents protagonistes dont certains sont des personnages issus de Dune, l'original. A la réflexion, une fois le livre fermé - le temps de réflexion pouvant parfois prendre plusieurs années - on finit par comprendre que c'est là, et à cet instant, qu'arrive le scandale. La scène du repas est déjà présente dans le Dune original. Les deux repas se produisent dans une ambiance tendue dans les deux cas. Ils se produisent au même endroit. La proximité entre les deux situations décrites permet donc d'en affiner la comparaison. Et ce que l'on découvre ne manque pas d'intérêt.

La scène du repas dans Dune permet aux protagonistes, mais aussi au lecteur, de comprendre les relations d'influence qui s'exercent entre les personnages et les factions présentes. La tension qui monte, les menaces voilées - entre convives, mais venues aussi de l'extérieur, les façons étranges du Docteur Kynes et le talent avec lequel Paul devient pour un temps symbolique le chef de Maison donnent au lecteur l'impression de siéger lui aussi à cette table qui lui est décrite. L'ambiance de ce chapitre est presque irrespirable et pourtant, il constitue un véritable pivot pour Dune, permettant d'expliquer presque tous les événements à venir. Ce n'est pas un hasard si c'est lors de ce repas que l'on apprend ce que deviennent les morts Fremen - explication qui trouvera tout son sens lorsque Paul, désormais chef d'une Maison écrasée, aura tué le Fremen Jamis.

La scène du repas dans La Maison Harkonnen, au contraire, n'a d'autres fonctions narratives, à ce qu'il semble, que de présenter le début de la déchéance physique du Baron Harkonnen, ainsi que de faire voir l'assassinat d'un diplomate d'une Grande Maison par celui d'une autre. La première fonction, si elle ne manque pas d'intérêt en soi, reste vite évacuée dans la narration, et d'autres chapitres par la suite y reviendront : il est donc clair que l'argument principal n'est donc pas à chercher là. La deuxième fonction, quant à elle, permet de justifier une partie de la suite de l'intrigue : suite à l'assassinat, les deux Grandes Maisons concernées vont se livrer un conflit dont l'escalade menacera la stabilité de tout l'Imperium. Il est clair que cette scène a été pensée par les auteurs comme un pivot d'importance chargé de nouer l'intrigue pour tout le livre et même ses suites, puisque la rivalité entre les Maisons Armand et Moritani va servir d'argument dans La Maison Corrino puis un opus plus tardif, Paul of Dune/Paul le Prophète. Oui mais... Les auteurs sabotent eux-mêmes leur propre effet : la rivalité entre les deux Maisons est d'emblée mentionnée comme pré-existante à l'assassinat, et avant même que celui-ci ait eu lieu, ce qui signifie que le lecteur sait à court terme qu'il va se passer quelque chose d'approchant. L'effet de surprise est absent. La tension, liée à l'interrogation "mais que va-t-il se passer ?" devient inefficace. Cette scène est donc pour ainsi dire inutile. En d'autres termes, on s'ennuie.

Là où La Maison des Atréides était distrayante, La Maison Harkonnen est donc à la limite de l'ennui, ce qui est fâcheux pour un roman de fiction... Contrat non rempli. Et la suite immédiate est encore moins distrayante : La Maison Corrino n'apporte rien de nouveau, rien de frais. L'histoire virevolte d'un monde à l'autre, d'un personnage à l'autre, là où Dune donnait de la profondeur à un seul monde et à un nombre réduit de personnages. Le nombre de passages inutiles voire même grotesques dans la narration ne cesse d'augmenter, soutenus par des personnages ridicules que l'on est presque soulagés de voir disparaître... lorsqu'ils disparaissent. L'intrigue, poussive, reprend un certain nombre de fils narratifs éparpillés tout au long du Cycle originel pour élaguer dans les dernières pages ce qui ferait désordre si Dune commençait dans un tel contexte quinze ans plus tard. Car c'est sur la naissance de Paul que La Maison Corrino se conclut, mais pas nos souffrances avec : cet événement est en effet situé dans cet opus sur Kaïtaïn, capitale impériale, alors que Dune nous apprend que Paul, avant son départ pour Arrakis, n'a jamais quitté Caladan, berceau de la Maison des Atréides, ce qui constitue donc une épouvantable contradiction avec le Dune de Frank Herbert. In cauda venenum. Mais la palme, dans cette bouffonnerie, revient encore à cette citation incroyable que je me vois obligé de retranscrire ici :
[En parlant de Jessica, lors de son accouchement] Son métabolisme répondit par une variation profonde de programme qui se propagea jusqu'à son code ADN.

D'une part, cela ne veut rien dire. Un élève de Première sait faire la différence entre code génétique et information génétique. Frank Herbert, qui aurait pourtant eu l'excuse d'une moindre vulgarisation de la biologie moléculaire à l'époque de son travail, ne s'est jamais permis de telles approximations. D'autre part, en quoi cette phrase sert-elle le propos des auteurs, qui est de montrer l'angoisse de Jessica - elle ne va plus pouvoir cacher sa désobéissance à ses supérieures ? Aurait-elle pour seule fonction de donner l'impression qu'ils savent de quoi ils parlent ? C'est marrant, depuis l'âge de douze ans je pensais que dans "science-fiction" il y avait "science", on m'aurait menti ?

Je parle ici en lecteur de ces livres, qui figurent tous dans ma bibliothèque. C'est un principe éthique chez moi. Néanmoins, devant un tel gâchis, je me suis posé la question de savoir si cela valait la peine de continuer les frais - au sens économique du terme. Je continuais cependant à me demander pourquoi au juste ces romans, que l'on disait pourtant inspirés par des notes cachées du Maître, étaient si décevants voire même mauvais. Je me suis demandé si la traduction n'y était pas pour quelque chose. J'ai donc décidé d'aller m'attaquer, pour la suite des réjouissances, au texte en langue anglaise.

Où se trouvent les défauts du projet préquelles/suites/interquelles à Dune ? C'est ce que vous saurez dans le dernier épisode de notre saga. Coming soon !
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Commentaires

ASKARIS a dit…
Tu fais bien d'insister sur l'appauvrissement des motifs narratifs entre l'Hexalogie originelle et ses mauvais épigones.

Les invraisemblances scientifiques ou les écarts avec le récit de FH me heurtent moins, sans doute parce que je n'ai pas ta culture scientifique et que les retcon-infidélités au Cycle relèvent pour moi de la licence d'un univers parallèle (pourquoi s'en inquiéter puisqu'elles ne peuvent prétendre à aucune légitimité, quoi qu'en dise l'HLP).

Non, dans ton texte l'argument auquel j'adhère le plus est la manière dont tu décris l'appauvrissement des schèmes herbertiens. L'existence de "notes" ou d'une "Concordance", si bruyamment clamée par nos compères, ne suffit donc pas à garantir la fidélité à l'original dès lors qu'on perd de vue 2 fondamentaux de l'écriture herbertienne : la maîtrise du rythme de l'intrigue et la complexité des caractères.

Certains critiques se sont parfois étonné de la majestueuse lenteur avec laquelle FH introduit ses "scènes d'action" ou a contrario l'apparente désinvolture dont il fit preuve envers certains épisodes (les scènes de bataille par exemple).
Avec tout le respect que j'ai pour ces éminents éxégètes, je pense qu'ils sont passés à côté de l'essentiel. Le charme de Dune ne repose pas sur l'écheveau (assez classique du reste) de la reconquête du pouvoir par les Atréides ou sur l'éveil (campbellien) du jeune Paul. Dune c'est cela et bien plus. Les brefs moments où l'intrigue s'accélère mettent en branle de nombreux fils narratifs patiemment tissés tout au long du roman. Avec un peu de provocation, je dirais que dans Dune les décors comptent plus que les acteurs ou, pour être plus précis, que les acteurs incarnent dans la brièveté et la contingence de leurs existences des enjeux qui les surdéterminent.
ASKARIS a dit…
C'est cette problématique particulière qui lie la forme au fond : on ne peut pas construire un récit trop nerveux et attaché à l'événementiel sans quoi on perd de vue l'empilement complexe de causalités, d'intérêts et de déterminations qui expliquent les comportements des personnages. En conséquence de quoi... difficile de dessiner des caractères trop monolithiques: ils sont tous traversés de contradictions, de luttes intérieures, d'héritages anciens et de fidélités nouvelles. Le Baron n'est pas qu'un ogre, il est l'incarnation d'un rapport (de possession et de prédation) au monde. Dans toute sa noirceur il manifeste une complexité psychologique fascinante. De la même façon qu'un Fremen ne se réduit pas à une caricature de peau-rouge enfermé dans ses superstitions et son musée des traditions. Les mêmes hommes passeront des sietchs à la gestion d'un empire galactique...

Autour d'un schéma simple, Frank Herbert parvient néanmoins à susciter l'attention de ses lecteurs, il brouille leurs repères, dose l'information disponible, contraint à multiplier les conjectures puis, par moment, dénoue partiellement les noeuds de l'intrigue (une "explosion d'épice") et relance la narration.

Plus que de l'habileté ou du savoir-faire qu'on pourrait pasticher dans un workshop, cet art de la mise en abyme sert un propos qui se refuse lui-même à la simplicité d'une lecture linéaire et passive. Le lecteur de Dune est fortement sollicité par sa lecture. Consciemment ou non, il développe au fur et à mesure sa propre xéno-encyclopédie. C'est là un trait caractéristique des grands cycles, livres-univers et mondes secondaires que nous aimons tant (de LOTR à Hypérion).

On comprend mieux alors la difficulté d'adapter ce genre de récit aux exigences du cinéma mainstream. Il faut beaucoup d'invention et de justesse, comme Peter Jackson, pour ne pas tomber dans l'affadissement inévitable d'une certaine grammaire cinétique : découpage séquentiel trop nerveux, primauté excessive de "l'action" sur les "tableaux", multiplication artificielle des rôles, faible densité des personnages, désincarnation, absence de style ...

KJA, tâcheron frustré de n'avoir jamais rédigé un scénario de Star Wars ? Il faut croire ... ;-)