Thune, épisode 3 : le retour du jet d'ail


Les repreneurs du Cycle de Dune avaient annoncé leurs intentions dans la postface à leur premier volume, La Maison des Atréides : avant d'en arriver au fameux Dune 7 dont ils détenaient le synopsis écrit par Frank Herbert, ils allaient devoir introduire l'ensemble des fils narratifs censés converger dans le "bouquet final". La plupart de ces fils narratifs, selon eux, étaient noués dans le Cycle originel ainsi que dans leurs préquelles. Mais d'autres, en revanche, remontaient à une époque bien plus ancienne, à savoir, celle du fameux Jihad Butlérien évoqué à plusieurs reprises dans le Cycle ainsi que dans les préquelles. Frank Herbert n'avait écrit aucun livre sur le Jihad Butlérien : ils allaient donc devoir le faire à sa place et on allait voir ce que l'on allait voir. Lumineuse justification pour une nouvelle entreprise que l'on pourrait ainsi résumer : après nous avoir infligé une trilogie de préquelles dans l'ensemble moins que passables, ils allaient en écrire une deuxième sur une époque inconnue jusqu'alors de tous les lecteurs de Dune.

The Butlerian Jihad fut l'ouverture de cette nouvelle trilogie, nommée Les Légendes de Dune. Force est de constater que, dès le premier tome, en fait dès le premier chapitre, le ton de l'oeuvre est donné. Les auteurs, de toute évidence, ont vu Terminator. D'un côté, les machines pensantes bien monolithiques, dirigées par une intelligence artificielle globale, Omnius, assistée de quelques rares robots indépendants. De l'autre, les malheureux êtres humains dont certains sont encore libres sur des planètes lointaines et tentent de s'organiser contre les machines pensantes. L'intrigue de ce premier roman est vite résumée : les machines pensantes tentent de s'emparer des derniers mondes aux mains des êtres humains. Une femme enceinte charismatique est capturée sur l'un de ces mondes. Un robot indépendant massacre son nourrisson sur la Terre, ce qui déclenche la révolte des esclaves. Des êtres humains libres viennent à la rescousse et arrivent trop tard pour empêcher le massacre. Du coup, en représailles contre Omnius, ils ne trouvent rien de mieux à faire qu'atomiser la Terre où se passait l'action. Fin du livre.

Bien entendu, le roman n'est pas aussi manichéen qu'il n'y paraît. Il y a des êtres humains qui servent les machines pensantes de leur plein gré. Mais ils vont passer du bon côté, rassurez-vous. Il y a aussi des êtres humains qui finiront par trahir la cause de l'humanité, mais rassurez-vous, ils mourront dans d'atroces souffrances. Il y a aussi les Titans, d'anciens dirigeants humains qui ont fait transférer leur cerveau dans des machines. Soumis bon gré mal gré au bon vouloir d'Omnius, les Titans ne manquent pas une occasion de s'en prendre au pauvre monde mais aussi de comploter contre Omnius. Mais là encore, rassurez-vous, ils ne perdent rien pour attendre. Dans tous les cas, la morale est sauve : le Bien d'un côté, le Mal de l'autre et les limachons seront bien gardés. Pas aussi manichéen qu'il y paraît mais à la fin, on s'y retrouve.

Le plus extraordinaire dans cette histoire est encore le fait que le scénario du premier tome est repris presque à l'identique dans le deuxième, The Machine Crusade. Les êtres humains libres ne font que peu de progrès pendant tout le livre. Les machines non plus. Les comploteurs, salopards et autres traîtres sont bel et bien ceux auxquels on pouvait s'attendre à la sortie du premier livre : le prénom de l'un d'entre eux signifie "démon" en arabe, et compte-tenu de l'arrière-plan culturel choisi par Frank Herbert pour l'univers de Dune, il n'y a presque aucune chance pour qu'il s'agisse d'un hasard. A la fin, les gentils, scandalisés par la goutte d'eau qui fait déborder le vase (on leur a fait croire que leur égérie s'est faite massacrer par le robot indépendant qui avait trucidé son nourrisson et déclenché toute cette pénible histoire), se décident à balancer des armes nucléaires sur chacune des planètes aux mains des machines afin de les éliminer une bonne fois pour toutes. Manque de pot, lorsqu'il s'agit d'atomiser la dernière, il s'avère qu'elle est trop défendue pour que ça soit possible. Cela tombe bien, sinon, ils n'auraient pas pu faire le dernier tome de la trilogie.

Je ne m'étendrai pas sur ce dernier tome. L'ennemi principal, Omnius, étant plus ou moins devenu indisponible, les méchants deviennent les fameux Titans qui ont fait sécession. Il faudra donc les éliminer avant que les braves défenseurs de l'humanité prennent le temps de régler leur compte aux machines pensantes. Bien entendu, elles ne vont pas se laisser faire comme ça et on comprend très bien, à la fin, qu'elles n'ont pas dit "I'll be back" mais que c'est tout comme.

En ce qui me concerne j'ai lu cette trilogie en version originale pour plusieurs raisons. D'abord parce que j'en étais devenu capable au moment où le premier tome est devenu disponible en France. Ensuite pour raisons financières (un livre de poche coûte moins cher qu'un livre relié). Et puis aussi parce que je percevais que, parfois, la traduction dans la trilogie des Maisons n'était pas très fiable. J'en reviens donc aux raisons pour lesquelles un livre peut décevoir : j'ai donc vérifié, de moi-même, que cette impression de déception n'est pas liée à un défaut du travail du traducteur. Le texte original souffre bien des mêmes défauts d'écriture. En d'autres termes, c'est mal écrit, c'est mal raconté, mais en plus, l'histoire est mal ficelée voire même prévisible. Et ça ne s'arrange pas au fur et à mesure des publications. Le rythme de parution même n'est sans doute pas sans poser problème : un livre par an publié en moyenne...

Ce n'est donc qu'après plus de sept ans d'attente que les Duniens ont vu arriver le fameux Dune 7 promis à la fin de La Maison des Atréides. Première surprise : il est arrivé en deux tomes, Hunters of Dune et Sandworms of Dune, publiés à un an d'écart. Deuxième surprise : on ne voit pas pourquoi ces deux tomes sont indispensables une fois qu'on les a lus. En fait, en élaguant les passages inutiles voire grotesques, tels que le paragraphe où les auteurs évoquent un concours de pets entre le ghola du Baron Harkonnen et un Maître Tleilaxu de la Dispersion, il aurait sans aucun doute été possible de ne faire qu'un seul livre au vu de la maigreur de l'intrigue...
Après les préquelles puis les suites (qui étaient censées conclure le Cycle), les auteurs ont annoncé un nouveau projet... Après avoir raconté ce qui se passait avant, puis après, ils se proposaient de raconter ce qui se passe... pendant. Mais, allez-vous dire, ça, Frank Herbert l'a déjà fait. Eh non. Entre les différents tomes du Cycle originel, il y a matière à raconter bien des choses et donc publier de nouveaux livres. Paul of Dune fut le premier tome de cette nouvelle série, racontant des événements situés d'une part entre Dune et Le Messie de Dune, et d'autre part entre La Maison Corrino et Dune. Le style des auteurs ne s'est guère amélioré depuis Sandworms of Dune et souffre des mêmes défauts que ceux déjà relevés auparavant. Le tout pour un livre à l'intérêt discutable (si Frank Herbert a choisi de ne pas l'écrire, c'est sans doute pour une bonne raison). Alors, pourquoi poursuivre ce gâchis encore et encore (le tome suivant, The Winds of Dune, a déjà été publié...) ? Je m'en tiendrai à dire que, de toute évidence, les auteurs se sont attelés à un projet qui les dépasse en talent.

Ainsi se conclut notre saga, mais peut-être pas, en attente de nouveaux développements qui ne manqueront pas d'arriver tôt ou tard. Vous pouvez en retenir une seule chose : la lecture des livres Duniens non écrits par Frank Herbert n'est pas indispensable à la compréhension de l'intrigue. Elle n'est même pas utile. Si vous tenez cependant à les lire, un conseil, faites-le après avoir lu le Cycle originel. Afin de voir la différence. Et si par malheur vous avez commencé par les préquelles... vous verrez aussi la différence.Share/BookmarkWikio Voter !

Commentaires

ASKARIS a dit…
KJA fait partie de ces auteurs médiocres spécialisés dans le parasitage d'univers fictionnels déjà constitués.

C'est une activité de "pastiche" qui n'est pas mauvaise en soi (l'univers de Cthulhu ne se résume pas à HPL).

Dans le monde amateur des fan(-atique)cette "création par l'imitation" est le fondement de l'activité protéiforme du fan labor. Elle a toujours existé et bien de jeunes auteurs se sont essayés à l'exercice avant de créer leur propre monde fictionnel.

La Dune Encyclopedia n'est-elle pas un très bel d'artefact fanfictionnel ?

Le problème n'est pas là. Il réside dans la prétention affichée par ce messieur et son comparse à faire oeuvre de continuité "officielle". Ils se prétendent être les "héritiers" de l'oeuvre de FH (comme si le hasard de la biologie avait quelque chose à voir avec le génie littéraire...).

Le ridicule de cette revendication pourrait faire sourire. Mais comment ne pas être inquiet quand dans certaines enceintes (DN) tout est mélangé sans discernement ? Comment ne pas s'inquiéter devant certaines chronologies qui nous donnent l'ordre idéal de lecture (blog DN) ? Comment ne pas être inquiet quand les articles de Wikipédia mêlent indistinctement le bon grain et l'ivrée ?

Oui, il y a matière à inquiétude et les fans sont presque contraints de se déterminer face à la place croissante de ce "new canon" qui chaque jour enserre de plus en plus la matière originelle du Cycle.
Efelle a dit…
Tu comptes continuer à suivre le duo infernal !
Tu m'épates... Tu dois avoir des réserves d'abnégation et de patience.
Anudar a dit…
Depuis cet article, j'ai changé de façon de procéder. Je n'achète plus. Et je ne lis plus, en fait :) ...
Guillaume44 a dit…
@ ASKARIS : oui mais pour les hommages à Lovecraft, quel autre talent que ces séries KJA/BH ! Le tome trois de l'édition française de ce bouquin ci-dessus a reçu sur mon blog la plus mauvaise note de chronique littéraire. J'ai même trouvé moyen de critiquer le papier non recyclé du livre broché.