Kevin J. Anderson

Dans l'univers des autres de SF, il existe un auteur prolixe, capable d'écrire plusieurs livres par an. Plusieurs de ses livres s'inscrivent dans des univers de fiction déjà inventés par d'autres. Malgré cette activité débordante, cet auteur trouve le temps de participer à des conventions et d'éditer des anthologies. Mieux encore, il trouve le temps de maintenir un blog et aussi d'agir sur Twitter. Son oeuvre n'a été récompensée d'aucun prix littéraire en dehors de récompenses pour avoir écrit un best-seller. Ce qui ne l'empêche pas d'avoir mis au point des méthodes d'écriture « révolutionnaires ». Et d'avoir organisé un véritable fan-club à ses pieds, la "KJA Special Force".

Cet auteur s'appelle Kevin J. Anderson.

Lorsque l'on évoque la figure de Kevin J. Anderson, il faut tout d'abord s'intéresser au personnage. Et il n'y a pas meilleure source, en la matière, que la biographie disponible sur son site Internet personnel. On y apprend bien des choses fort intéressantes. Ainsi, par exemple, qu'il est l'auteur de plus de cent romans, ce qui permet de calculer qu'en vingt-deux ans de carrière il a donc produit plus de quatre livres par an : voilà qui est impressionnant. Autre chose, qui suit aussitôt ce palmarès : le nombre de livres vendus par cet auteur de par le monde s'élèverait à vingt millions d'unités. Ensuite, une très étrange formulation concernant les prix littéraires qu'il a remportés ou bien pour lesquels il a été nominé, qui laisse à entendre qu'il aurait pu remporter des prix prestigieux tels que le Nebula - cependant qu'une recherche rapide montre que s'il a pu être nominé pour le Nebula, il n'a jamais été récompensé de ce prix.

Mais son oeuvre, quelle est-elle ? Il se trouve que les livres de Kevin J. Anderson se déroule pour la plupart dans des univers déjà créés par d'autres auteurs. C'est ainsi qu'il a connu la célébrité au milieu des années 1990, à travers des romans de l'univers étendu de Star Wars, tels que la trilogie de L'Académie Jedi ou bien des novélisations d'épisodes de la série télévisée X-Files. Mais ces accomplissements ne sont de toute évidence pas ceux que cet auteur favorise dans sa biographie, car il met en avant, et en premier lieu, son statut de co-auteur des préquelles et suites à Dune (dont j'ai déjà parlé ici, et encore là). Il est vrai que Dune est une série de SF exigeante mais malgré tout populaire, récompensée à juste titre par le Nebula en 1965 (année de la fondation du prix), et qui est auréolée de son statut de "chef d'oeuvre de la SF" (ainsi que de la littérature mondiale). Ce n'est pas tout : Kevin J. Anderson s'est illustré aussi par un space-opera original (au sens où il en est le créateur) intitulé La Saga des Sept Soleils, ainsi que par quelques nouvelles publiées par exemple dans Analog Science-Fiction and Fact. Il fourmille de projets qu'il mène toujours de front (et de toute façon, à raison de quatre livres par an, il n'y a pas trop le choix).

Mais la lecture ? Les livres dans tout ça ? Eh bien, la réponse est plus rapide à taper que ce qui précède : ils ne sont pas exaltants. Soyons clairs : ils sont pénibles à lire. L'Académie Jedi est la première série écrite par cet auteur sur laquelle j'aie posé mes yeux. Je l'ai lue après avoir lu la série de L'Héritier de l'Empire de Timothy Zahn (série précédant tout juste, dans l'ordre chronologique de Star Wars, celle écrite par Kevin J. Anderson). Alors que celle de Zahn était à la fois complexe et entraînante, les livres d'Anderson étaient courts et simplistes. C'était ennuyeux au point que peu de temps après cette lecture je me suis détourné de l'univers étendu de Star Wars pendant plus de deux ans. Mais pourquoi était-ce si ennuyeux ? Eh bien, d'abord parce que c'était prévisible. Mais aussi parce que c'était manichéen. Et encore parce que les personnages emblématiques de la série semblaient d'un seul coup affligés d'une profonde stupidité. Enfin parce que l'humour caractéristique de la série devenait poussif.

On me dira sans doute que ces défauts ne sont que ceux d'un auteur "jeune dans son métier". J'aimerais pouvoir dire que c'est en effet le cas, mais il n'en est rien. Chaque livre que j'aie lu de cet auteur présente les mêmes défauts. Et je vous prie de croire que j'en ai lu un certain nombre : en dehors de la trilogie sus-citée, j'ai lu l'ensemble de ses travaux sur Dune ainsi que les trois premiers tomes de La Saga des Sept Soleils. J'ai lu aussi deux de ses nouvelles publiées dans Analog Science and Fact, qui étaient bien meilleures que ses romans (j'y reviens dans peu de temps). J'en ai lu la plupart en version originale et je peux affirmer qu'il ne s'agit pas de mauvaises traductions.

Mais comment s'y prend-il pour écrire ? Eh bien, il se trouve que cet auteur est l'inventeur d'une méthode révolutionnaire : la "rando-dictée". De quoi s'agit-il ? Achetez un dictaphone. Installez-vous dans un refuge. Sortez tous les jours faire une randonnée. Dictez un chapitre de votre livre à l'aller puis un autre au retour. Vous êtes devenu "rando-dicteur". Ainsi, en quelques randonnées, vous aurez "écrit" un livre. Voilà quel est le secret de l'écriture si rapide de Kevin J. Anderson. Il ne s'en est jamais caché, au contraire, mais l'a expliqué à nouveau lui-même sur son blog il y a peu.

Est-ce de l'écriture ? Non. Mille fois non. Ce n'est que de la dictée. Cela pourrait devenir de l'écriture, à la rigueur, si l'auteur prenait la peine d'écouter à nouveau ses notes, de les transcrire par écrit (ou sur ordinateur) puis de les reprendre. On m'objectera qu'après le travail de dictée vient celui de l'éditeur, lequel corrige les pires imperfections, avant de renvoyer un manuscrit amendé à l'auteur pour qu'il puisse le relire... mais s'il peut, comme c'est son devoir, supprimer les incohérences, il ne peut retravailler l'intrigue ou le style. En d'autres termes, il ne peut réécrire l'oeuvre. Et donc, il ne pourra pas modifier une oeuvre mal conçue.

Kevin J. Anderson s'interdit donc toute amélioration de son écriture en recourant à cette technique. Et lorsque l'on y réfléchit, on se rend compte que c'est de là que vient l'impression de segmentation de ses histoires, et celle du manque de profondeur de ses personnages. Car le cerveau humain est ainsi fait que son temps d'attention et de concentration est plus ou moins réduit, et qu'une histoire mémorisée sera d'une façon ou d'une autre altérée par le passage du sommeil. Le passage à l'écrit est donc une véritable arme pour l'auteur, car en couchant ses pensées sur une feuille de papier, ou un écran d'ordinateur, il aura toujours la possibilité d'y revenir et de faire des modifications tout en ayant son schéma principal en tête. Mais en n'ayant qu'un enregistrement vocal, on se retire à soi-même la facilité à revenir en arrière, à faire des modifications, à découvrir de nouvelles idées. On s'interdit aussi de ménager de vrais moments de transition, dont l'importance peut sans doute se dégager au fur et à mesure du travail d'écriture. En d'autres termes, on s'empêche de réfléchir d'une façon non-linéaire.

Et c'est bel et bien là que se trouve d'après moi le défaut majeur de l'écriture de Kevin J. Anderson. Ses histoires se déroulent selon une linéarité où les personnages et les événements pré-mâchés vont s'égréner d'une façon prévisible et convenue. La cause en est sans nul doute sa "technique d'écriture", qui n'en est pas une. On pourra tenter de la justifier par le travail des aèdes de la Grèce Antique, lesquels récitaient des oeuvres non-écrites tout en les réinterprétant. Mais les aèdes travaillaient il y a deux mille cinq cents ans et l'auteur est devenu écrivain depuis. En faisant passer le champ de la fiction de la tradition orale vers l'écrit, l'auteur devenu écrivain a saisi l'opportunité de construire des fictions à plusieurs niveaux, dont Dune est l'une des meilleures illustrations. Il manque juste au cerveau humain la capacité de traitement de l'information qui lui permettrait de faire la même chose sans passer à l'écrit. C'est sans doute pour cette raison que les nouvelles de Kevin J. Anderson sont plus lisibles que ses romans : leur envergure étant moindre, elles correspondent à un temps fictionnel plus court et plus maîtrisable sans assistance par le cerveau humain. Mais rien ne sert de se justifier en invoquant les aèdes : cette technique n'est pas adaptée à la conception d'un roman.

Et l'Iliade a une autre allure que la Saga des Sept Soleils.

Mais pourquoi ce gâchis ? La biographie de Kevin J. Anderson nous le dit, sans nous le dire, puisqu'elle met en évidence le nombre de livres publiés, mais surtout celui de livres vendus... Lorsqu'on lui demande comment faire pour devenir auteur, il paraît que Kevin J. Anderson répond qu'il faut persister. La SF lui persistera, mais en revanche, ce qui persistera aussi dans le grand public, c'est l'idée que la SF est une littérature au rabais : qu'elle puisse être aussi représentée par des travaux si décevants, c'est certain, n'aidera pas.

Cet article apparaît aussi sur le forum "De Dune à Rakis" au titre d'un partenariat. Merci à Matou, Askaris et Leto pour leur aide en tant que relecteurs.


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Commentaires

Efelle a dit…
Je ne me suis tapé que les trois House dans les duneries d'Anderson mais le résultat n'a rien de surprenant au vu des méthodes que tu décrit.
Anudar a dit…
Et encore, ce sont les moins pires du lot...
Je retiens le terme "Dunerie", ça traduira très bien le "McDune" cher à SandChigger :p...
Guillaume44 a dit…
J'ai souffert sur "Dune, la genèse". mon cerveau y a subi quelques dégâts je le crains irréversibles en m'échinant sur son style. J'ai même renoncé à chroniquer le tome 3 parce que là non, stop. C'est commercial à souhait, de la "littérature de licence d'exploitation". Et la SF commerciale donne le plus souvent la pire des littératures de gare.
Anudar a dit…
J'ai inventé un nouveau mot pour décrire les livres pondus par des auteurs au style si dégueulasse que leur oeuvre est de nature à vous tomber des mains... Je dis que c'est "inlisible". Je mets ce nouveau mot à disposition de tout le monde selon les termes de la licence GNU.
Corwin a dit…
Superbe article, très détaillé et confirme en grande partie ce que je pensais du bonhomme. En grand fan de Dune, j'avais eu un mal de chien à me faire aux pré-quelles. Alors que beaucoup sur le net s'extasie devant la saga des 7 soleils, je lui trouve un paquet de défaut d'un point de vue "crédibilité", scénario et narration.
J'en parle ici :http://www.heat27.com/blog/actu-sf/une-foret-d-etoiles-tome-2-de-la-saga-des-7-soleils-par-kevin-j-anderson/ et là :http://www.heat27.com/blog/actu-sf/tempetes-sur-l-horizon-tome-3-de-la-saga-des-7-soleils-par-kevin-j-anderson/ entre autre.

Et pourtant, pourtant, il y a de bonnes idées... mais le traitement de Kevin Anderson n'est pas à la hauteur de son ambition et de son propre univers.

Merci Anudar pour cet article !
Anudar a dit…
Mais de rien !

En tant que Dunien moi-même, je trouve un peu dur à digérer le gâchis fait sur Dune depuis une bonne dizaine d'années... Je te recommande, au passage, d'aller faire un tour sur le forum "De Dune à Rakis", sur lequel s'exprime la communauté des Duniens francophones. Le lien est disponible dans les favoris de mon blog.

Je ne savais pas que le Net s'extasiait devant la "Saga des Sept Soleils". En ce qui me concerne, j'ai trouvé les trois premiers bouquins si mauvais que j'ai fini par lire le troisième en diagonale et que je n'ai pas cherché à lire les suivants. Quant à dire qu'il y a de bonnes idées, hmmmmm... Au minimum on peut dire que c'est sujet à discussion :D !

Je suis allé faire un tour sur ton blog et je l'ai ajouté à mon lecteur de flux. Je pense que tu me verras passer dans tes commentaires tôt ou tard. Peux-tu m'indiquer par mail un lien sur lequel je pourrais en apprendre plus sur ton jeu ? Je n'ai sans doute pas bien cherché, mais je n'ai rien vu de très détaillé...
Tigger Lilly a dit…
OMG, je suis bien contente de n'avoir jamais tenté les préquelles de Dune. Je savais bien que les préquelles, surtout quand elles ne sont pas écrites par l'auteur, c'est le Mal.
Anudar a dit…
Ne tente pas. Ou alors, essaie de le faire avec un livre emprunté.
Corwin a dit…
Salut,
Les prêtres verts et leur Thélien, les Vagabonds, la Hanse, etc etc... Il y a quand même quelque chose à "sauver" ;) de cet univers.
Quant à mon "heat27", mon jeu, durant mon temps libre, je cherche à le coder pour en faire un "site à jouer", à l'image des "livres dont vous êtes le héros" de ma jeunesse.
En attendant, j'ai attaqué un wiki (lien Univers) et pour en savoir plus, dans un premier temps, je ne peux que te conseiller la lecture du roman que j'ai écris, qui est en téléchargement libre, gratuit et sous licence CC pour permettre une diffusion :
http://www.ilv-edition.com/pdf_ebook_gratuit/jeu_de_dupes.pdf
à bientôt
El Jc a dit…
Peut être se prend il pour un Mentat ?
J'avais bien aimé la série des préquelles 'House Ateides, House Harkonnen, House Corinno'. Sa,s atteindre la vitalité des écris d'Herbert Père, j'y ai vu là une honnête Fan Fiction. La technique d'écriture que tu décries me laisse âr contre pantoi et assez perplexe.
Anudar a dit…
Je partage assez ton avis pour les trois "Avant Dune" (ceux dont tu parles), sachant que le meilleur à mon sens est encore le premier, "La Maison des Atréides". La qualité diminue ensuite de plus en plus.

La technique est en effet très particulière et permet de voir que le personnage, au minimum, a une belle confiance en ses capacités...
ASKARIS a dit…
fast-littérature ... MacDunerie ... ^^
chris a dit…
Avec beaucoup de retard, je glisse un petit commentaire sur cet article, vraiment riche en thème.
Je n'ai jamais lu le Monsieur (notamment pour Star wars, je préférais rester avec l'image des films).
Sa technique m'évoque un peu une version moderne et déformée de l'écriture automatique.

Sur les écrivains de novellisation, quel vaste sujet... On touche du "hum" à parfois des auteurs de talents sans pour autant recevoir une certaine reconnaisse ou notoriété. Je pense notamment à RA Salvatore, qui possède des qualités d'auteur lui permettant de dépasser le cadre contraignant de ses romans (enfin certains).
Anudar a dit…
Bienvenue ici !

On peut se permettre de ne pas lire KJA :P ...

Pour RA Salvatore, il me semble en effet connaître ce nom. Il a écrit un ou plusieurs épisodes du "Nouvel Ordre Jedi", de mémoire ? Et pas les moins bons, je crois aussi...
Lhisbei a dit…
me voila moins bête maintenant. j'ai réussi à éviter KJA jusqu'à présent, je pense continuer sur cette lancée.

RA Salvatore est aussi bien connu pour ses romans de fantasy des Les Royaumes oubliés (et si j'en crois son site internet il est "bati" sur le même modèle de KJA pour ce qui est de la proxilité et les best sellers)
" As one of the fantasy genre’s most successful authors, R.A. Salvatore enjoys an ever-expanding and tremendously loyal following. His books regularly appear on The New York Times best-seller lists and have sold more than 10,000,000 copies."
s'en suit la liste des langues dans laquelle ses romans sont traduits.
premier roman publié en 1988 et la liste s'est vachement étoffé depuis http://www.rasalvatore.com/bookstore/#RASBooks?selection=6
chris a dit…
Salvatore est effectivement un écrivain de novelisation de cadre imaginaire (star wars, les royaumes oubliés d'ADD).

Je ne connais pas le versant guerre des étoiles de l'auteur mais plutôt ses romans issus de l'univers des royaumes oubliés (univers de de dongeons & dragons). Sa réputation s'est établie avec la saga de Drizzt do urden, l'elfe noir.

On n'y trouvera pas des histoires fulgurantes d'originalité, mais un auteur capable de "sublimer le cahier des charges" du cadre pour faire oublier le côté Jeux de rôle, "carton-pâte" de ce genre de romans.

Personnellement je conseillerais de commencer par la série de l'elfe noir - mais pas par les premiers romans d'un point de vue chronologique (cad les romans de la jeunesse de Drizzt, moins intéressants).