L'Heure du Taureau

J'avais présenté ici La Nébuleuse d'Andromède, un roman de SF d'Ivan Efremov, auteur soviétique décédé dans les années 1970. L'Heure du Taureau est en quelque sorte une séquelle de La Nébuleuse d'Andromède et il convient d'en resituer le contexte. Dans un avenir lointain, après un désastre écologique, la réforme socio-psychologique a permis à l'espèce humaine de construire un système économique et politique communiste efficace et viable. La Terre et l'humanité sont guéries et entrent dans une nouvelle ère, prenant bientôt contact avec des civilisations extraterrestres amies par l'intermédiaire du Grand Anneau, un réseau de communications informatique d'envergure galactique. Les expéditions spatiales entre les différents systèmes stellaires sont encore très dangereuses mais la civilisation humaine, tout comme ses soeurs de l'espace, est désormais patiente et sait que la science finira par proposer de nouvelles solutions..

Résumé :
Quelques siècles après l'épopée racontée dans La Nébuleuse d'Andromède, la technologie de l'astronef à rayon direct (ARD) permet enfin de vaincre d'une façon satisfaisante le gouffre de l'espace. Désormais, des régions très éloignées de la Voie Lactée deviennent accessibles aux intrépides équipages de la Terre et des autres mondes habités. La puissance du Grand Anneau est désormais décuplée par la possibilité de faire des relais grâce aux ARD. C'est ainsi que la Terre apprend avec stupeur l'existence, dans une région très difficile d'accès de la constellation du Lynx, d'une autre civilisation humaine ! Les explorateurs de Céphée qui l'ont découverte sont formels. Seule ombre au tableau : les humains de ce monde lointain ont refusé le contact offert par les frères de Céphée...

Faï Rodis est historienne. Sa spécialité n'est autre que l'Ere du Monde Désuni (EMD), celle qui a précédé l'instauration de la civilisation communiste. Pendant l'EMD, l'espèce humaine fut soumise à l'inferno, un état de délabrement social occasionnant des souffrances physiques et psychologiques inouïes. Si la Terre a fini par surmonter l'inferno, des indices concordants montrent que là-bas, l'humanité en est incapable depuis des millénaires. Leur monde livré à l'inferno est appelé "Tormans". Il semble que Tormans ait été fondée par des astronefs perdus à la fin de l'EMD. La Terre décide alors d'envoyer une expédition spatiale pour proposer son aide aux Tormansiens. L'ARD La Flamme Sombre est chargé de cette mission délicate. Faï Rodis commandera les explorateurs.

Mais sur Tormans, les hommes et les femmes de la Terre découvrent un monde hostile, soumis à une dictature fasciste et où les rapports humains sont viciés par une société de castes... Quel prix devront-ils payer pour aider les habitants de Tormans ? A supposer que ceux-ci désirent être aidés...
Alors que La Nébuleuse d'Andromède s'intéressait plus aux aspects scientifiques de la civilisation communiste des temps à venir, le propos de L'Heure du Taureau porte plutôt sur des considérations d'ordre social. Ecrit en 1968, ce roman correspond sans doute à une époque où commençait à monter, d'une façon diffuse, le besoin de compréhension du système dans la société soviétique. Le parti-pris d'Ivan Efremov est clair. Pour lui, le système communiste est une solution d'avenir pour résoudre le désordre capitaliste mondial, qu'il appelle "inferno". Force est de constater que de nos jours, notre monde se rapproche plus de la planète Tormans que de la Terre des temps à venir : entre désordres écologiques, nourriture frelatée par souci de rentabilité, société de castes presque imperméables les unes aux autres gouvernée par des élites croyant à leur propre supériorité, idéologie fascisante et désespoir ambiant, il est tentant de voir en Efremov un véritable visionnaire.

Il parvient dans le même temps à éviter l'écueil qui aurait consisté en une absolution des régimes communistes de son temps. Si l'Union Soviétique n'est jamais citée en temps que telle, on reconnaît parfois des critiques voilées de son fonctionnement oligarchique, et quant à la Chine populaire, son régime (qualifié de "pseudosocialiste") est éreinté en paroles à maintes reprises par les protagonistes. Pour Efremov, il est clair qu'aucune des nations communistes de son temps n'est appelée à devenir le noyau de la civilisation future. C'est en fait le concept de nation qui lui semble vicié dès l'origine : l'avènement de la civilisation communiste ne marque-t-il pas pour lui le départ de l'Ere de la Réunification Mondiale ? Le chemin est montré par les germes laissés sur Tormans par les explorateurs de la Terre : c'est de l'union des opprimés contre les dominants, et de l'oubli des nations, que viendra la résolution de l'inferno.

Moins convaincants sont presque les passages où les explorateurs de la Terre apparaissent comme des surhommes. Beaux, forts, intelligents, disposant d'aptitudes perçues comme mystérieuses voire divines par les habitants de Tormans, ils partagent une véritable parenté avec les super-héros si populaires aux Etats-Unis... Avec néanmoins, remarquons-le, quelques différences quant à leur psychologie.

L'Heure du Taureau est un roman complexe, où l'on trouve peu d'action et somme toute peu de science : il mériterait presque, lui aussi, d'être qualifié de roman de "socio-fiction". Je signalerai aussi tout de suite aux amateurs qu'il est presque introuvable. L'édition dont je dispose ne se trouve plus qu'en bouquinerie et j'en ai retiré deux exemplaires du circuit (deux... parce que j'ai égaré le premier...). Il existe aussi une nouvelle se passant dans le même univers mais antérieure dans la chronologie à L'Heure du Taureau. Elle est très peu disponible en français, présente dans une vieille anthologie que j'ai eu un mal fou à dénicher. Si je vous ai alléchés, commencez par vous intéresser à La Nébuleuse d'Andromède, qui est, semble-t-il, plus disponible...












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Commentaires

Guillaume44 a dit…
Après il faut voir en effet, mais la critique publique du système sous l'ère Brejnev étant certainement risquée, on sent dans ton résumé que l'auteur reste prudent : un système communiste parfait triomphe, les autres systèmes sont voués à un dangereux chaos... Dans une certaine mesure, peut-on y voir une inspiration du Printemps de Prague de 68 ?
Anudar a dit…
L'auteur reste prudent, c'est sûr. Mais n'oublions pas qu'il est devenu célèbre pendant les années 1950 et qu'il est donc passé entre les gouttes de la période stalinienne finissante puis du premier dégel. Efremov était un homme habile, et il faut lire entre les lignes : certaines clés manquent sans doute maintenant pour tout comprendre...
Le prologue du livre est daté d'Août 1968. Je ne pense pas que le Printemps de Prague ait constitué une véritable source d'inspiration pour Efremov, ne serait-ce que pour des raisons chronologiques. En revanche, il est net que la politique chinoise est montrée du doigt, et certains éléments de l'intrigue peuvent sans doute s'interpréter comme une critique des transitions idéologiques Staline/Khrouchtchev puis Khrouchtchev/Brejnev...
Guillaume44 a dit…
Ha oui ça ne peut pas être aussi ciblé (pratique le prologue daté quand même). Cela vaudrait le coup de lire un essai d'histoire politique sur l'URSS de l'époque pour mieux percer la subtilité de sa plume, en effet.
Anudar a dit…
Là, je pense que ça dépasse mes capacités :P ... Où est Lampadas_Library quand on a besoin de son érudition, hein :D ?