Mytale

L'année dernière, je m'étais offert et j'avais lu un recueil de nouvelles d'Ayerdhal intitulé La logique des essaims. On peut y trouver, entre autres lectures, deux nouvelles s'inscrivant dans un univers de space-opera où, dans un futur non déterminé, une organisation politique nommée "Fédération homéocrate" veille sur le destin des mondes colonisés par l'espèce humaine. Je ne connais pas encore très bien la SF d'Ayerdhal, néanmoins, j'ai retenu comme point commun à ses oeuvres leur arrière-plan progressiste. L'auteur a des idées que je situe volontiers à la gauche du spectre politique, et même à la gauche de la gauche : Ayerdhal a compris que SF, de nos jours, peut aussi se comprendre comme "Socio-Fiction" - et s'il est intéressant de partir d'une hypothèse scientifique pour construire une fiction, ne l'est-il pas autant, voire même plus, de sélectionner une hypothèse sociale ? Les littératures de l'imaginaire, si elles doivent questionner le possible scientifique, doivent aussi questionner le possible social - et à ce titre, l'exploration de sociétés différentes, et la perception de leur changement, pourraient bien être de ces chemins que nous allons devoir employer dans les années à venir, lorsqu'il va falloir une bonne fois pour toutes remettre en cause l'actuel, et mortifère, paradigme social.

Résumé :
Deux mille ans avant le début de l'histoire, l'Imperium a tenté de coloniser Mytale, un monde atypique où une biosphère pourtant riche est rien moins qu'accueillante à la vie humaine. Des myriades d'agents mutagènes très puissants ont changé l'expérience en cauchemar pour les colons, d'autant plus que l'Imperium a fini par les abandonner sur place, les livrant aux mutations incontrôlées ainsi qu'à la guerre civile. Lorsque l'histoire commence, la Fédération homéocrate a renversé l'Imperium depuis quelques années. L'espèce humaine s'intéresse alors à nouveau à Mytale et une expédition est lancée. Malgré les préparatifs, le vaisseau s'écrase au sol et son équipage est aussitôt massacré par des Mytans qui, semble-t-il, se tenaient sur le pied de guerre... Audham En-Tha est la seule survivante. Bientôt prise en charge par Lodh, un Mytan qui entretient une symbiose avec un ksin, chat rendu empathe et géant par les mutagènes, elle va devoir faire face à toute la complexité d'une culture différente, celle d'une société de castes biologiques dont le fonctionnement cruel heurte tous ses principes. Qui sont au juste les evres, ces maîtres de Mytale qui prétendent être immortels ? Comment ont-ils pu forcer un vaisseau réputé indestructible à s'écraser au sol ? Pourquoi cherchent-ils à capturer Audham ? Que complotent-ils dans leur Citadelle ? Telles sont les questions que se posera la survivante au cours du voyage qu'elle va entreprendre dans l'espoir de pouvoir rentrer chez elle...
Mytale tient sans doute plus, dans ses formes, du planet-opera que du space-opera. L'espace et sa maîtrise restent néanmoins des enjeux majeurs dans ce livre : somme toute, le plan des evres est un plan d'envergure galactique... L'intrigue repose presque toute entière sur les relations conflictuelles entre les différentes castes biologiques qui séparent les Mytans. Les evres, qui se tiennent sur le sommet de la pyramide, ont modelé jadis la majeure partie des survivants des colons en groupes adaptés à leurs fonctions : travailleurs, soldats, administrateurs et psions... Les simples humains, ou hiumes, apparaissent alors comme des hors-castes, de véritables "intouchables" méprisés par les autres castes, taillables et corvéables à merci, personnification du lumpen-prolétariat. Cette monstrueuse organisation est remise en cause par certains hiumes, les illes et les nones, les premiers détenant une certaine indépendance politique à travers le contrôle d'une grande île, qu'ils garantissent par la symbiose avec les ksins. Néanmoins, dans ce système, l'opposition politique elle-même apparaît comme l'un des piliers du pouvoir mytan. La critique sociale d'Ayerdhal est ici manifeste : le combat des illes devient inefficient dès lors qu'ils estiment avoir conquis pour eux assez d'avantages.

Le plan monstrueux des evres vient cependant rappeler que les dominants, et par nature, ne se contentent pas de beaucoup : il leur faut avoir tout, quitte à en recourir au génocide. Face à la perspective d'un remplacement des anciennes castes sur Mytale par des esclaves stupides, conçus par sélection génétique, les événements s'accélèrent, et c'est au prix d'un massacre épouvantable que les opposants pourront amorcer la chute finale des evres. Dans cette véritable guerre civile, Audham se retrouve à la fois en tant qu'actrice et en tant que catalyseur. Son personnage, qui découvre peu à peu toute l'atrocité du paradigme social mytan, constitue en quelque sorte un bon guide pour le lecteur. Des épigraphes permettent, à chacun des chapitres, d'approfondir le contexte et le seul regret que je pourrais formuler serait encore de n'avoir pas bien maîtrisé ce contexte avant la deux-centième page, environ... Il n'empêche que Mytale est un excellent roman de SF, où l'action vient pimenter avec beaucoup de succès une histoire de changement social.

Un livre à méditer.







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Commentaires

El Jc a dit…
Très belle présentation, et qui donne méchamment envie. Une entrée de plus dans la LAL. Merci à toi.
Anudar a dit…
J'avais oublié de te répondre, désolé !

Le but du jeu est en effet de faire entrer ce livre dans les piles de livres :) ...
chris a dit…
Tiens je ne connaissais pas cet ouvrage. D'Ayerdhal, j'en avais retenu l'incorporation de thèmes politiques très à gauche et des grandes qualités de romancier. Parfois l'alchimie prenait (les excellents romans du sexomorphe) et d'autres fois moins bien (j'avais été très déçu par un roman de fantasy inspiré de la Commune).
Anudar a dit…
Il y a un Ayerdhal que je n'ai pu finir, "La Bohême et l'Ivraie". Mais il est vrai que je le lisais à une époque pas facile pour moi. Je pense que je ne reviendrai pas à ce livre. En revanche, Ayerdhal, je vais y revenir :) ...
Kurisu a dit…
Ca y est, j'ai retrouvé le nom du roman inspiré de la commune de Paris qui m'avait déplu "Chroniques d'un rêve enclavé". Trop démonstratif pour moi, ce qui nuisait à l'intérêt et la crédibilité de l'oeuvre.

Quand aux livres qui m'avaient plu de lui, il s'agissait de l'histrion, suivi de sexomorphose, que je conseille chaudement.

Cybione est sympathique, mais plus anecdotique.
Anudar a dit…
Merci pour ces informations :) !