L'Odyssée du Passeur d'Aurore

J'ai découvert Narnia, l'oeuvre littéraire, peu de temps avant la sortie de l'adaptation cinématographique en 2005. A l'époque, je lisais déjà volontiers en anglais, m'étant frotté avec succès à un certain nombre de livres (les Harry Potter en particulier, mais pas que). Il m'est apparu, après avoir lu les deux premiers livres puis vu le premier film, qu'il valait mieux, sans doute avoir lu le livre avant de voir le film. Le drame de l'adaptation Le Lion, la Sorcière blanche et l'Armoire magique, c'est encore que ce film, tout en assumant et même au-delà son statut d'oeuvre jeune public, est une belle réussite technique et rien d'autre. Sans compter, une fois de plus, le doublage abominable. La magie de Narnia, qui est sensible dans le texte original, dégage ici une certaine impression de toc, et à moins d'avoir lu et apprécié le livre, le spectateur un peu mûr va rester sur sa faim. La faute en incombe, sans doute, à cette idée ahurissante selon laquelle on pourrait adapter un cycle de livres au cinéma en commençant par le deuxième épisode... Même si les romans sont assez autonomes, mettre de côté le début de l'histoire, qui donne des clés assez utiles, tout de même, à la compréhension de l'intrigue, c'est un peu gros...

Le deuxième volet, Le Prince Caspian, corrigeait déjà un peu cette  mauvaise impression. Cette fois-ci, j'y étais allé accompagné d'une amie qui déteste quand je lis au préalable les livres desquels sont adaptés les films jeune public que nous allons voir ensemble (il paraît que j'ai la fâcheuse habitude de raconter l'histoire pendant le film...). Du coup, comme j'avais laissé tomber Narnia dans l'intervalle, je n'ai pas tenté de faire une lecture éclair du livre avant de voir le film. J'en suis sorti un peu plus convaincu, déjà, par l'ambiance plus sombre et par la nuance de gris plus sensible chez certains personnages... L'ensemble laissait moins ce goût de sucrerie un peu écoeurante du premier volet adapté. Néanmoins, et une fois de plus, les cinéastes avaient laissé de côté un livre dans leur adaptation, parce que Le Prince Caspian est le quatrième tome de la série. Dommage car il n'y a presque aucun moyen de faire la soudure entre les deux films.

Le troisième film, qui est cette fois-ci une suite directe du deuxième, est sorti ces derniers jours et je suis allé le voir sans avoir lu le livre correspondant au préalable.

Résumé :
Peter et Susan sont désormais trop grands pour revenir à Narnia. C'est donc Eustache, un cousin des enfants Pevensie qui, bien malgré lui, accompagne Edmund et Lucy lorsqu'ils sont happés par un tableau magique. En quelques instants, les voici recueillis à bord du Passeur d'Aurore, un bateau de la flotte narnienne où se trouve nuls autres que Caspian, devenu roi, et Reepeecheep, la souris si habile à l'épée. Edmund et Lucy sont fort surpris d'avoir été rappelés à Narnia : aucun danger ne semble pourtant menacer le monde qu'ils ont défendu déjà deux fois. Caspian, de son côté, part à la recherche des anciens alliés de son père, partis en exil lorsque son oncle a usurpé le trône... La découverte du premier des sept seigneurs exilés va permettre à l'équipage du Passeur d'Aurore de comprendre que tout ne tourne pas rond à Narnia. Qu'est-ce que c'est que ce brouillard vert qui recouvre la mer et fait disparaître les embarcations et les gens qui s'y trouvent ? Pour le savoir, il va falloir naviguer vers les mers inconnues, à l'Est. Les enfants Pevensie et leur insupportable cousin Eustache vont découvrir qu'à Narnia, leurs peurs secrètes et leurs désirs les plus honteux peuvent prendre forme... En sortiront-ils inchangés ?
Point de bataille épique dans ce film, au contraire des deux précédents. Les scènes d'action ne manquent pas mais cette fois-ci, elles impliquent un nombre réduit de protagonistes. L'ambiance, sur ce bateau fabuleux, est donc plus propice à l'introspection et les mauvais rêves des uns et des autres prennent peu à peu vie. Edmund, pour la troisième fois, sera confronté aux maléfices de la Sorcière Blanche qui lui annonce faire partie de lui : sa victoire sera donc bien méritée, mais sans nul doute éprouvante. Lucy, quant à elle, devra faire face à son désir d'être sa grande soeur Susan qu'elle perçoit comme lui étant supérieure. Eustache, lui, devra passer par une transformation physique pour connaître son évolution.

J'ai envie de dire que ce film présente un certain arrière-plan psychanalytique. Les peurs et les désirs inconscients, les fantasmes de jalousie, de richesse et de rivalité le parcourent du début jusqu'à la fin, et j'ai envie de dire que dans cette optique on devrait même pouvoir faire une interprétation phallique de cette histoire d'épées disparues que les protagonistes recherchent, touchent, se passent de mains en mains et empilent sur une table magique à la fin... Grotesque, vous avez dit ? Peut-être... Après tout, cette histoire n'est-elle pas celle d'un passage à l'âge adulte puisque Edmund et Lucy ne pourront plus revenir à Narnia, étant devenus trop grands, et qu'ils passent le relais à un Eustache "apprivoisé" ? Le fameux Aslan, figure christique de Narnia, n'intervient que tout à la fin du film, et n'a presque rien à faire puisque tout le travail a été fait avant son arrivée. Faut-il y percevoir une allusion à l'idée selon laquelle c'est désormais à l'être humain seul de veiller sur son propre destin, et de respecter la morale divine ? Le départ de la souris parlante Reepeecheep viendrait donc soutenir cette idée.

Car n'oublions pas que Narnia est avant tout une oeuvre écrite par un catholique et que les thèmes chrétiens y foisonnent. Si l'on s'y montre attentif, et que l'on cherche à lire ces livres, ou à regarder ces films d'un oeil averti, on ne peut manquer de percevoir multitude d'allusions qui ne trompent pas. Là où le jeune public ne verra que divertissement et magie, le public plus mûr saura percevoir la morale chrétienne sous-jacente. Soyons clairs : ce film est joli et divertissant, et il devrait plaire au jeune public ainsi qu'aux adultes capables de le regarder pour ce qu'il est, à savoir, une oeuvre jeune public. Le fond, pourtant, est au minimum sujet à débat. Il serait bon d'en être conscient, afin de ne pas y emmener des enfants les yeux fermés.

Lire aussi l'avis de Calenwen.
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