Frère Elthor

J'ai eu l'occasion ici de parler, déjà, des tomes 3 et 4 de La Fraternité du Panca, la pentalogie space-op' de Pierre Bordage. La série m'a jusqu'alors plutôt convaincu par son ambition et par sa cohérence, hormis, peut-être, un deuxième tome un peu moins tonique... Le dernier volet de cette histoire est paru ces derniers jours et je l'ai dévoré en quelques heures de temps cumulé.
Résumé :
Le Parlement de l'OMH est enfin averti de la menace qui pèse sur la Voie Lactée. Dans l'espace intergalactique, une sombre nuée se rapproche du Petit Nuage de Majdan, un voile obscur qui éteint les étoiles et dévore la vie. Et après le Petit Nuage, la Galaxie humaine est la prochaine victime sur sa liste ! Les sâtnagas, les prêtres nus du terrifiant dieu Sât, exultent car leur victoire semble proche : pour eux, la nuée de ténèbres n'est rien d'autre que l'accomplissement de la prophétie, la bouche de Sât qui va dévorer l'univers pour le régénérer selon les rêves de ses seuls fidèles... Alors que, sur NeoTierra, le chaos ébranle en peu de temps l'ensemble de la civilisation, un espoir ténu subsiste malgré tout... Car Frère Elthor, le premier maillon de la chaîne pancatvique, embarque à bord d'un vaisseau affrété par une troupe de chasseurs. Direction : le Petit Nuage de Majdan, où ils pensent pouvoir trouver un gibier inconnu : rien de moins que des migrateurs galactiques. Une fois de plus, le destin semble dirigé par la Fraternité, prête à tout pour sauver les formes de vie de la Voie Lactée... Des alliés attendraient-ils Elthor dans le Petit Nuage ?
Dans ce genre d'oeuvre, on s'attend - dès le départ ou presque - à la victoire finale des protagonistes les plus sympathiques (n'osant dire "les bons"). Le véritable enjeu est en fait de savoir en combien de pages ils vont réussir à éliminer le péril - et dans quel état ils vont finir. Dans les précédents volets de cette histoire, Pierre Bordage nous a déjà montré qu'il n'hésitait pas à faire mourir à chaque fois le héros éponyme et l'on peut donc s'attendre, dès le départ, à ce que Frère Elthor ne survive pas. La fin, presque abrupte, ménage en fait une certaine place pour la surprise et le questionnement. Ce n'est cependant pas la principale innovation dans la forme narrative adoptée jusqu'ici par Bordage : dans les tomes précédents, l'intrigue était racontée selon le point de vue de plusieurs des protagonistes et l'on pouvait alors se demander lequel d'entre eux deviendrait le prochain Frère ou Soeur. Cette fois-ci, l'histoire d'Elthor nous intéresse dans la moitié des chapitres. Le reste est occupé par des points de vue annexes de plusieurs personnages secondaires différents, qui semblent se transmettre le relais - mais toujours racontés à la première personne. On pourra les trouver peu utiles au développement de l'intrigue. On pourra s'agacer de la part que l'auteur accorde, dans ces passages, à la description des états d'âme de leurs narrateurs. Pourtant, venant servir de contrepoint à la quête héroïque et désespérée d'Elthor, ils viennent rappeler à point nommé que l'espèce humaine pour laquelle se bat la Fraternité du Panca est constituée d'individus ordinaires, parfois lâches, parfois courageux, pouvant avoir des convictions ou bien en être dépourvus.

La comparaison s'impose entre ce livre et d'autres oeuvres de Bordage. On y retrouve, bien entendu, son goût pour la description d'attachements sentimentaux - entre amants ou membres d'une même famille. On perçoit, bien sûr, à travers la nuée sombre cette menace qui pèse sur presque chacune de ses oeuvres depuis Les Guerriers du Silence : le néant "décréateur", dont les différents avatars partagent tous la même haine pour la vie. On pense à l'Incal de Jodorowski. On sait que pour Bordage, la vie est courte, mais qu'un instant peut suffire à l'habiter. Pourtant ce livre contient quelque chose de plus : la surprise finale, sans laquelle Elthor ne serait qu'un avatar de super-héros supplémentaire, et au-delà ces fameux passages intercalaires, montrent bien que c'est à travers la communauté que l'on se réalise en fin de compte, et que c'est par la solidarité que la communauté se soude : un message qu'il faut entendre et marteler en notre époque troublée. A ce titre cette série est un véritable soufflet envoyé au visage des nihilistes de tout poil et rien que pour ça, ce livre mérite d'être lu.

La série se clôt néanmoins sur quelques mystères non résolus. De cette Voie Lactée, on ne saura en fin de compte pas grand-chose sinon quelques mythes éparpillés... On aura croisé des reliques d'un passé inconnu, on aura entendu parler de voyants extra-lucides et on aura surtout vu de près la tanière de la Fraternité, sans pour autant connaître les tenants et aboutissants de cet univers. On rêve à une encyclopédie un peu plus consistante que ces épigraphes qui expliquent par avance le secret de tel ou tel objet ou pratique entrevu dans le chapitre qu'ils ouvrent. La Fraternité du Panca, ce n'est donc pas une série sans défaut. Mais par contre, en se terminant sur un volet aussi convaincant que Frère Elthor, elle confirme son envergure.

J'applaudis, et j'annonce que je sélectionne ce livre pour le Prix des Blogueurs 2012 !

Commentaires

Guillaume44 a dit…
On pourra quand même arriver à le lire indépendamment des autres tomes ?
Anudar a dit…
Dans l'absolu, il faudrait que je te dise "ben non, c'est une pentalogie".

En pratique, les intrigues sont assez autonomes et mêmes indépendantes si bien que l'on peut lire cette conclusion de série sans avoir lu le reste tout en comprenant ce qui se passe. Quelques concepts mériteraient d'être précisés au préalable mais comme certains ne sont pas explicités en fin de compte, après tout, ça doit pouvoir passer...

Je t'avoue que je serais curieux d'avoir sur ce livre un avis d'un lecteur n'ayant pas lu les quatre autres volets de l'histoire.
Myrelingues a dit…
Mieux vaut tout lire. Des space opera de la qualité de ceux de Bordage, il n'y en a pas des masses.
Anudar a dit…
Je pense aussi qu'il vaut mieux lire toute la pentalogie. Après, certains épisodes étaient moins bons, ici, même si l'ensemble vaut le détour bien sûr.