Ayerdhal : une interview

Ayerdhal est un auteur que j'ai déjà eu l'occasion de chroniquer à plusieurs reprises ici, en particulier à travers l'immense Mytale. C'est donc avec beaucoup de plaisir, et un peu d'appréhension, que je l'ai interviewé Samedi dernier dans le cadre des Utopiales 2012... Voici une transcription de notre échange.

Anudar : j'ai eu l'occasion de lire plusieurs de vos space-operas : Mytale, bien sûr, mais aussi Le Chant du Drille et Balade choreïale par exemple : ils s'inscrivent dans un univers que j'aime appeler Cycle de l'Homéocratie, tout comme certaines de vos autres nouvelles (note : on en trouve plusieurs dans le recueil La Logique des Essaims), pour faire référence au système politique pluristellaire dans lequel s'inscrivent leurs intrigues. Or, d'une façon assez paradoxale, on n'en voit que fort peu souvent fonctionner les institutions : j'aimerais donc en savoir plus quant à ce système qui sert de fil rouge à plusieurs de vos oeuvres ?

Ayerdhal : j'ai parlé pour la première fois de l'Homéocratie dans La Bohême et l'Ivraie roman dans lequel j'ai beaucoup plus détaillé ce système politique influencé par les univers de Frank Herbert, du moins dans la forme. Idéologiquement, il s'agit d'une démocratie "noire", d'obédience anarcho-communiste, tendance bolivarienne qui aurait mal tourné. Je décris le système le plus honnêtement possible mais sans éprouver d'affinité particulière pour lui. Je le vois comme une succession logique des systèmes démocratiques actuels et dans La Bohême et l'Ivraie, je le mets carrément à mal !

An. : dans l'ensemble, ce système apparaît souvent protecteur à l'égard des plus vulnérables, comme le montre bien l'intrigue de Balade choreïale...

Ay. : protecteur, oui, au sens où il sait bien faire semblant de protéger les plus faibles, mais sans l'intention et sans s'en donner les moyens. Comme les Nations Unies, dont elle est une extension future, l'Homéocratie fonctionne sur la base de vœux pieux. Dans La Bohême et l'Ivraie, la Terre, qui en est l'un des membres les plus influents, a développé son propre système, l'égocratie, dans lequel tous les citoyens sont réellement libres, égaux et solidaires, mais dont les idéaux ne peuvent exister qu'au prix de l'exploitation sans vergogne des autres mondes et systèmes.

An. : j'ai eu l'occasion de lire L'Histrion, dans lequel je n'avais pas pu entrer. J'ai pourtant relevé dans ce livre la présence d'un "Empire" qui m'a fait penser à celui mentionné dans Mytale : existe-t-il un lien entre les deux ?

Ay. : l'Empire dans L'Histrion n'est pas celui évoqué dans Mytale. Il existe cependant une forme de continuité entre les deux : l'Empire duquel va naître l'Homéocratie pourrait être le successeur de celui de L'Histrion et de Sexomorphoses.

An. : donc, l'univers du Daym (note : système politique rassemblant toutes les factions apparaissant dans L'Histrion et Sexomorphoses) et celui de l'Homéocratie sont connectés ? Le premier précède le deuxième ?

Ay. : logiquement, l'univers du Daym devrait être postérieur à celui de l'Homéocratie mais ce n'est pas le cas ! L'Empire d'avant l'Homéocratie est un imperium à l'américaine, mais ce n'est pas un empire féodal comme celui du Daym.

An. : après ces quelques éclairages quant au contexte de certains de vos romans, j'aimerais revenir sur une réflexion qui m'est venue suite à votre conférence sur les livres-univers. Je dis parfois que dans tel roman de SF, le SF pourrait se comprendre comme "socio-fiction" ; dans votre conférence, vous m'avez donné l'impression de partager cette interprétation...

Ay. : en Europe, même si nous sommes acculturés par la SF américaine, qui est fascinée par l'exploit scientifique et technologique. En Europe, nous nous intéressons davantage à la psychologie, la sociologie, la philosophie, les sciences politiques, etc... Ce qui est prime aux Etats-Unis c'est ce qui peut être démontré, tandis qu'en Europe, nous privilégions, ce que nous pouvons remettre en cause. On vit dans un univers de doute où rien n'est permanent et je pense que c'est pour cela que la SF européenne est plutôt orientée "socio-fiction".

An. : dans ces conditions, que penser de la psychohistoire qui apparaît dans Fondation ? Science humaine ou inhumaine ?

Ay. : Asimov a fait de la psychohistoire une science qui est incapable de se remettre en cause, comme s'il existait une prédestination... Dick a fait un peu le même genre de chose, plusieurs fois. Cela ne viendrait pas à l'idée d'un européen. La psychohistoire ne peut donc pas exister dans l'univers de l'Homéocratie : toutes les tentatives de ce genre finissent par échouer.

An. : voyez-vous cette dichotomie entre SF américaine, technophile, et SF européenne, sociophile, se creuser à l'avenir ?

Ay. : on ne peut pas renoncer à sa culture. La SF est très majoritairement américaine, on ne pourra pas s'en détacher. La SF américaine a influencé toute la SF européenne actuelle. Pourtant, Mary Shelley était britannique, Jules Verne était français... Par ailleurs, aux Etats-Unis les jeunes auteurs se préoccupent beaucoup plus des sciences humaines et donc se rapprochent des auteurs européens. On observe une internationalisation des intérêts ! Les auteurs commencent à faire passer l'humanité avant le merveilleux scientifique... et même si celui-ci existe toujours, il s'exprime moins à travers les merveilles de la technologie.

An. : la technologie serait-elle néfaste ?

Ay. : la technologie n'est qu'un outil. C'est la façon dont le capitalisme exploite les ressources scientifiques à des fins purement financières et au détriment de la planète, et de l'espèce humaine, qui est néfaste. La Fille automate de Paolo Bacigalupi est, à mon sens, l'un des premiers livres dans lequel il existe un pont entre l'Europe et les Etats-Unis de ce point vue.

An. : auriez-vous aimé avoir écrit ce livre ?

Ay. : oui, j'avais l'impression que l'on parlait de la même chose. Alors que c'est son premier roman : il a un bel avenir ! Et, depuis, il a écrit plusieurs livres "young adult" où il reste dans le même esprit.

An : Bacigalupi cherche peut-être à montrer les périls de l'avenir en priorité aux jeunes générations, faisant le raisonnement que ce sont eux, les citoyens de demain...

Ay. : je pense que c'est exactement son intention : la logique de sa carrière aurait été de continuer en littérature adulte, mais il a préféré aller vers le jeune public parce qu'il a conscience de son rôle pédagogique en tant qu'auteur. Il sait qu'il ne changera pas le monde, mais qu'il peut apporter des informations et des pistes à des gens qui ont entre quinze et vingt-cinq ans.

An. : et vous, n'avez-vous aucun projet de littérature "young adult" ?

Ay. : si, j'ai un projet de thriller fantastique contemporain à destination du jeune public. C'est un exercice différent. Peut-être que je m'y mettrai au retour des Utopiales, je ne sais pas... Je ne ressens pas d'urgence à écrire pour la jeunesse car mes livres sont aussi lus par le jeune public : j'ai un tiers de lecteurs de moins de trente ans, un tiers de trente à cinquante ans et un tiers de plus de cinquante, ça fait une sociologie très équilibrée !

An. : j'aimerais vous laisser le mot de la fin...

Ay. : je n'écris que parce que j'ai des choses à dire aux autres, c'est ma façon de faire de la politique. Une chance que je ne sache pas parler car je serais un insupportable politicien !

Merci encore à Ayerdhal d'avoir bien voulu se prêter à l'exercice de l'interview ! A bientôt, j'espère, pour de nouvelles lectures et de nouvelles rencontres...

Commentaires

Elessar a dit…
Très sympa comme interview !!!
Il faudrait vraiment que je lise ses bouquins :)
Anudar a dit…
Il faut, pas il faudrait !
chris a dit…
très intéressant. Merci d'avoir partagé cette interview avec nous.
Gromovar a dit…
Merci pour l'itw. Il faudra vraiment que je me plonge sérieusement dans cette oeuvre.
Anudar a dit…
@chris : de rien !

@Gromovar : commence par "Mytale", c'est un conseil.
Guillaume44 a dit…
Très bel interview, bravo !
Lorhkan a dit…
Bravo, bel interview !
Je n'ai lu qu'un seul roman de l'auteur, mais quel roman : "Demain, une oasis" ! J'en lirai d'autres, à coup sûr !
Anudar a dit…
Comme dit à Gromovar, "Mytale" est indispensable.
Endea a dit…
Belle interview ^^ Pour ma part je n'ai lu de lui que Résurgence et Transparence que j'avais énormément aimé. J'en ai un autre dans ma Pàl qui m'attend. C'est un auteur que j'apprécie vraiment beaucoup, tant par l'écriture que par l'homme lui-même.
Didier69 a dit…
Merci pour cette interview intéressante. Je n'ai jamais lu de livre d'Ayerdal il va falloir que je m'y mette :).

As-tu prévu d'autres interviews d'autres auteurs ?
Anudar a dit…
Ayerdhal est quelqu'un de très, très bien. Je t'encourage à découvrir son oeuvre plus en avant.
Anudar a dit…
"Mytale" s'impose, comme dit plus haut.

Reviens demain matin après 8 h :P ...
astrid laviking a dit…
Chouette interview. Qui plus est Mytale s'est glissé subrepticement dans notre PAL au cours des Utopiales...si c'est pas un signe ça!
Elessar a dit…
Bon bah j'achète Mytale dès que je peux et j'essaye de m'y mettre rapidement :)
Anudar a dit…
Tu nous le chroniques sur ton blog tout neuf :P ?
Anudar a dit…
@Astrid : j'ai déjà trouvé le nom de ton blog en plus ;) !
Xapur LeMystique a dit…
Bon bah, plus qu'à acheter "Mytale" si j'ai bien compris ;)