"Dune" : au commencement était la Voix

Dites, je vous ai déjà dit que je suis lecteur de Dune, je crois ? Vous savez, le chef-d'oeuvre immortel de la SF ? Oui, voilà, ce livre-là, et ses suites écrites par le Maître Frank Herbert en personne (les préquelles et autres séquelles voire interquelles produites par deux autres personnages ne présentant guère d'intérêt science-fictif). Dune est un roman de SF exigeant qui, s'il adopte volontiers les codes de genres plus anciens (le space-opera, en SF, mais aussi le roman d'apprentissage, en littérature blanche), a inventé ses propres codes et constitue, en fait, l'archétype du roman herbertien. Je suis convaincu que l'évolution des idées suit des lois semblables à celles de l'évolution des espèces : il arrive, de temps en temps, qu'émergent de nouvelles formes jamais vues auparavant - et il est indiscutable que Dune est une forme nouvelle en littérature. Fiction sociale, bien sûr - mais aussi et surtout, fiction sur le langage.

On ne prête jamais assez attention au langage. L'un des préjugés les plus répandus par rapport au langage - et contre lequel doivent se battre au quotidien les professeurs de langues vivantes - c'est cette idée selon laquelle "ça serait plus simple si tout le monde parlait la même langue" (variante : "pourquoi les étrangers se fatiguent-ils à parler étranger alors que le français est une langue si simple ?"). Mais derrière cette idée si simpliste qu'elle ne peut qu'amener à faire rire, se cache un autre préjugé, d'autant plus grave qu'il n'est jamais formulé d'une façon explicite : on se rend bien compte que c'est honteux, et pourtant, on aime continuer à croire y compris à l'âge adulte que l'autre, par essence, comprend mal, ou s'exprime mal, à moins que ça ne soit les deux, et que dans tous les cas c'est sa faute s'il ne perçoit pas la clarté que soi-même on perçoit dans sa propre pensée. "Je me comprends" : aveu terrible, et terrifiant, de l'absence de volonté à se faire comprendre.

Le galach : créole ou pidgin ?

Pourtant, le langage est pouvoir. C'est là un thème méconnu qui transcende pourtant tout le Cycle de Dune. On devine, à certains indices, que le langage standard (le galach) dans le lointain futur de Dune est sans doute un créole d'anglais et de russe, comme un clin d'oeil de Frank Herbert aux puissances majeures de l'époque (la guerre froide) à laquelle il écrivait. Sans doute au départ un simple pidgin, le galach possède au moment des événements du Cycle un statut de langue officielle et favorise les échanges entre les différentes civilisations de l'Imperium. Frank Herbert a pensé en effet un système total où les institutions politiques, à l'échelle galactique, se superposent les unes aux autres : la féodalité du Landsraad peut se lire à deux niveaux, les Grandes Maisons étant tout autant des familles nobles que des firmes transnationales à même de discuter la légitimité de l'Etat central, représenté par l'Empereur.

Dans cet univers, quelques institutions représentent un facteur d'unité mais, s'il en est plusieurs qui soient citées - la Guilde apparaissant par exemple comme un protagoniste majeur - il en est une dont le rôle, bien que central, apparaît presque éclipsé. Aucune "Académie du Galach", normalisatrice de l'un des facteurs d'unité de cet univers éclaté, n'est mentionnée dans Dune. Pourtant, le galach va de soi et doit être normalisé par une institution puisque les personnages du Cycle sont capables, à plusieurs reprises, de lire des textes anciens ! Paul Atréides lui-même consulte une ancienne édition de la Bible Catholique Orange, offerte par le docteur Yueh, sans éprouver de difficultés à sa lecture. Le galach, tout autant qu'un instrument de communication universel, est donc l'une des émanations du pouvoir impérial. "Qui contrôle l'Epice, contrôle l'Univers"... et qui contrôle le galach, contrôle l'Imperium ? Existe-t-il, aux côtés de la Guilde, du Bene Gesserit, des Mentats et des docteurs Suk, une autre "grande école" impériale, celle des Linguistes, qui aurait aussi traversé les âges depuis l'instauration de l'Imperium corrino ?

Langage du pouvoir vs. pouvoir de la parole

On ne saura sans doute pas si, dans la pensée de Frank Herbert, le galach n'était qu'un avatar du globish ou bien s'il possédait un statut de langue vivante à part entière. En revanche, on connaît dans Dune l'exemple contradictoire d'une langue "locale" à travers le chakobsa parlé par les Fremen sur Arrakis, et connu par ailleurs du Bene Gesserit. Les Fremen possèdent au début du Cycle une culture riche et très originale car spécialisée à l'extrême, adaptée à leurs conditions de vie très défavorables. Véritable "peuple de Dune" à l'histoire troublée, riche en souffrances, ils possèdent un goût atavique pour le secret et le non-dit. Celui qui ne parle pas le chakobsa est un hors-monde. Celui qui parle le chakobsa n'est pas pour autant tiré d'affaire : Jessica manque d'en faire les frais lors de sa confrontation avec la Shadout Mapes à son arrivée sur Arrakis. Les locuteurs du chakobsa se caractérisent par un goût pour l'allusion et même l'ellipse, comme si le silence entre les mots lui-même avait son importance dans le discours.

Au galach, langue de communication internationale et donc aussi peu elliptique que possible, s'oppose donc le chakobsa, presque une langue secrète, qui gagne en profondeur ce qu'il perd en nombre de locuteurs. Indissociable de la culture Fremen, dont il permet la transmission par l'intermédiaire de l'Histoire Orale, il va bien entendu décliner au fil du Cycle en même temps que la culture qu'il porte entre en décadence : si le peuple Fremen est un géant réveillé par Paul Atréides, son affaiblissement commence aussitôt que sa culture subit l'influence des mondes extérieurs. Ainsi le chakobsa, langue d'une élite guerrière très transitoire, sera-t-il appelé à redevenir la langue d'un peuple méprisé... celui des "Fremen de musée" !

Sans aller jusqu'à prétendre que le chakobsa constitue un atout décisif dans les batailles livrées par les Fremen dans Dune et après, il est clair que Frank Herbert a mis en scène, à travers les langages de bataille, des moyens de communication à usage militaire. On n'en sait que fort peu sur ces artifices, hormis que les Grandes Maisons y recourent souvent afin de protéger leurs communication lors de campagnes militaires. Paul et Jessica, lors de leur fuite, captent ainsi des transmissions ennemies dont ils ne comprennent pas le sens exact mais dont le ton est tout à fait intelligible (proclamant "la victoire harkonnen" sur tous les fronts). De ces indices parcellaires on doit déduire ceci :
  • Les langages de bataille sont parlés.
  • Ils sont déchiffrables puisqu'un manque de temps est évoqué pour comprendre le sens exact des transmissions.
Les langages de bataille ne sont sans doute pas des langues tout à fait artificielles. Je reconnais sans problème que ce qui suit constitue de ma part une supposition plutôt qu'une affirmation : pour moi, le langage de bataille d'une Grande Maison dérive de sa langue locale de prédilection. N'oublions pas que, dans Dune, le système féodal est pour ainsi dire factice et que le Landsraad s'apparente sans doute plus à l'Assemblée Générale de l'ONU qu'au Reichstag de Ratisbonne. A ce titre chaque Maison doit posséder ses propres traditions, et en particulier, ses traditions linguistiques... ce qui fait à nouveau le lien avec le chakobsa : peu connu à l'extérieur d'Arrakis, il pourrait bien avoir constitué un avantage dans la chaîne de transmission des ordres lors du Jihad de Muad'dib.


L'irruption du langage-corps

S'il est clair que Frank Herbert a voulu faire du langage un protagoniste majeur et pourtant discret de Dune, deux de ses avatars apparaissent à visage découvert et se font - toujours ! - instruments de pouvoir. Langages-corps, la Voix des Bene Gesserit et les techniques de sujétion sexuelle des Honorées Matriarches se répondent d'un bout à l'autre du Cycle comme des concepts inhabituels. La Voix, c'est la parole d'un adepte du Bene Gesserit formé à certaines inflexions permettant de court-circuiter, chez l'auditeur, l'étape d'interprétation réfléchie du message parlé : de la sorte, en soumettant quelqu'un à la Voix on le contraint à obéir sans y réfléchir. La façon la plus simple d'éviter cette forme de contrainte... c'est encore d'être sourd, même si, plus tard dans le Cycle apparaissent des personnages possédant une forme d'immunité à la Voix. La parole adopte ici presque une substance matérielle et en tout cas une réalité physique.

La sujétion sexuelle, apparue d'une façon beaucoup plus tardive dans le Cycle, c'est une autre forme de contrainte physique : on annihile aussi la volonté du sujet mais en amont, cette fois-ci, en le submergeant sous un plaisir sexuel débilitant puis en le menaçant, s'il n'est pas obéissant, de l'en priver à tout jamais. L'addiction au plaisir est un phénomène étudié depuis par la neurobiologie, permettant d'expliquer les comportements violents chez les toxicomanes : ayant perçu cette dimension, le Maître a imaginé - là encore ! - une méthode pour en tirer parti d'un point de vue fictionnel. On n'ose imaginer à quoi ressemblent les écoles de formation des Honorées Matriarches - et d'ailleurs, Frank Herbert ne l'évoque jamais, pas même à mots couverts. Néanmoins, le langage-corps de la sujétion sexuelle répond à la Voix depuis l'autre bout du Cycle comme instrument de pouvoir.

Dans les deux cas, le langage-corps apparaît comme très différent du langage-parole. Le deuxième est un instrument de pouvoir social tandis que le premier permet à un individu d'asseoir son autorité sur un autre. Si la Voix est au commencement de Dune, et ce, dès la première confrontation entre Paul et la Révérende Mère Gaïus Helen Mohiam, le langage social apparaît en filigrane comme l'un des enjeux du Cycle. Langage-parole contre langage-corps, corps social contre psyché individuelle : à travers ces jeux de langage Dune questionne le conflit fondamental qui oppose, en chacun de nous, le besoin de se considérer soi-même comme référent universel et l'impérieuse nécessité d'intégrer l'étrangeté chez l'autre...

L'image d'illustration provient de Wikimedia.org. Elle est publiée selon les termes de la licence Creative Commons par Ishwar.
Article présent aussi sur le Blog de DAR.

Commentaires

Anudar a dit…
C'est lapidaire, mais merci :) !
Gromovar a dit…
Balèze en effet
Anudar a dit…
Merci aussi :) !
Cirdan Sifalas a dit…
je suis en ce moment à lire Dune 2, est je n'avais jamais fait attention à se que tu nous présente ici !

http://sors-de-ta-caverne.blogspot.fr/
Anudar a dit…
Vaut mieux lire tout le "Cycle" pour comprendre les références que j'emploie... Bienvenue ici au fait :) !
Ce commentaire a été supprimé par un administrateur du blog.
Anudar a dit…
La moindre des choses eût été de solliciter la permission de mettre un lien sortant vers une ressource que je ne pratique pas. Ou bien, à l'extrême minimum, de résumer un peu les idées qui justifient un développement plus important ailleurs...