"Le Livre"

Un jour, à une époque lointaine à présent, j'ai suivi des cours de latin. Mon professeur, qui était aussi celui que j'avais en français en Quatrième/Troisième, nous a expliqué un jour que les Romains désignaient parfois Rome par le mot "Urbs" : "la Ville". En d'autre termes, pour les Romains, Rome n'avait pas besoin de nom particulier : dire "la Ville" suffisait. Notre professeur avait conclu en substance et avec franc-parler : les Romains avaient les chevilles enflées. Vous l'avez compris, cette courte introduction a pour intention de magnifier l'importance de l'oeuvre dont je vais parler ici, à savoir, le Dune de Frank Herbert.

Dès le début, soyons clairs. Vous n'avez peut-être pas encore entendu parler de Dune, ou peut-être que si, par ouï-dire... Peut-être que vous détestez la Science-Fiction (SF), peut-être que c'est un genre que vous tenez pour mineur ou négligeable... Néanmoins, il est un fait que nul n'est autorisé à ignorer, ou plutôt, il est un fait que l'inculte assumé que je suis ne saurait laisser ignorer à qui que ce soit : Dune n'est pas un livre. Dune est le Livre, tout comme Rome est la Ville. Bien sûr, il se trouvera des gens pour venir me dire que je ferais mieux de lire tel autre livre avant d'être aussi péremptoire dans mon affirmation... Allez, je serai tolérant : tout comme Constantinople était l'égale de Rome, le Don Quichotte de Cervantès (père du roman occidental) est le seul livre qui puisse égaler Dune. Mais en dehors du Quichotte, point de concurrent pour Dune. Peut-être agacés, certains d'entre vous me demanderont "pourquoi, pourquoi ?" en trépignant... Eh bien, apprenez que lorsque j'affirme quelque chose, c'est parce que j'ai de bonnes raisons de le faire. Si je dis que Dune est l'un des deux livres les plus importants de la littérature mondiale, c'est que c'est vrai : je vais vous le démontrer.

Je ne parlerai pas ici de l'intrigue de ce roman. Il suffira de savoir qu'il s'agit d'une histoire se déroulant dans un futur mal défini où l'humanité a quitté le sol de la Terre au profit de ceux d'autres mondes. Un profond traumatisme marque ces êtres humains, celui d'une époque lointaine où leurs ancêtres, qui avaient confié la gestion de leurs vies à des machines pensantes, furent réduits en esclavage par ceux qui savaient contrôler ces machines. Il s'agit donc d'un univers baroque où la plus haute technicité côtoie l'absence d'ordinateurs, et où le maître-mot est "l'humain ne peut être remplacé". A la place des machines qui, loin d'être les agents de la libération de l'être humain, finissent par être les douces garantes de son emprisonnement y compris mental, il a fallu développer des méthodes d'éducation particulières.

Dune est donc un roman de SF "régressif" en ce sens qu'il ne s'arrête pas au gadget, il ne cherche pas l'innovation scientifique pour l'innovation scientifique. Chaque objet inconnu à notre époque y existe pour y remplir une fonction qui est parfois transitoire, mais qui n'est jamais indispensable à l'intrigue. Ainsi, les fameux lasers, les célèbres boucliers, s'ils y sont présents, s'y neutralisent ensemble : l'interaction laser/bouclier peut déclencher un cataclyse imprévisible... C'est en fin de compte le tranchant du couteau qui oriente le Destin et non le produit de la haute technologie.

On dit que les Grecs, jadis, allaient voir leurs tragédies au théâtre pour exorciser ce qu'ils considéraient comme indigne de l'humain. Médée sacrifiant son frère à son amour pour Jason, puis ses enfants à sa haine pour ce même Jason. Les Grecs de l'Antiquité, lorsqu'ils voyaient la pièce d'Euripide, apprenaient par antithèse les vertus de la sophrosunê, la tempérance, selon laquelle l'être humain, pour être humain, doit se tenir à l'écart des passions excessives. Dune remplit un rôle analogue en proposant de définir ce que c'est que d'être humain, mais sans toutefois en recourir à la facilité d'êtres intelligents non-humains. Les civilisations extraterrestres sont absentes de Dune, du début jusqu'à la fin, même si certains personnages peuvent sembler à l'écart de l'humanité ; des Mentats capables de la logique la plus poussée jusqu'aux Navigateurs doués d'une prescience limitée, la différence est perceptible à travers les écarts à l'humanité sans pour autant être toujours critiquable.

Roman novateur dans ses thèmes et dans leur traitement , Dune se rattache pourtant à plusieurs traditions littéraires parmi lesquelles l'inculte assumé que je suis parvient à identifier celles de l'épopée héroïque et du roman d'apprentissage. Pour résumer Dune, on pourrait produire la chose suivante :

"Paul Atréides, héritier ducal, doit se perdre dans les déserts d'Arrakis, la planète des sables, pour survivre aux ennemis de son père, déterminés à éliminer sa famille. Afin de venger son père de ses assassins, Paul devra rejoindre et rallier le mystérieux peuple des Fremen, indigènes d'Arrakis."

Ou encore ceci :

"Paul Atréides, jeune homme issu d'une noblesse déchue, doit confronter ses expériences de vie passée avec les circonstances délicates de sa vie nouvelle parmi les Fremen, indigènes de la planète Arrakis. La découverte d'un mode de vie différent et d'une culture idéaliste feront de lui un adulte capable de redresser son nom."

Sans nul doute serait-il possible de résumer Dune de bien d'autres façons, y compris en partant à nouveau des deux traditions littéraires que j'ai proposées un peu plus haut ; le plus intéressant est sans nul doute le fait que chacun de ces résumés serait valable. Pourquoi donc ? Parce que Dune est une oeuvre protéiforme, dotée de plusieurs niveaux de lecture. C'est un space-opera, mais cela va bien au-delà du space-opera ; c'est une épopée qui se rattache en termes explicites à la tradition de l'Iliade ; c'est un roman d'apprentissage, mais qui surpasse en envergure et en désarroi L'Education sentimentale de Flaubert. Dune est tout ceci à la fois et en même temps bien plus.

La richesse colossale de Dune en fait un roman difficile, sur lequel nombre de lecteurs chevronnés se sont cassés les dents. Si vous n'avez pas encore tenté de vous frotter à cette oeuvre sans pareille, et que mon argumentaire vous a incendié pour une quelconque raison, je ne saurais trop vous recommander d'aller vous faire votre propre avis. Mais faites bien attention : Dune est de ce genre de livres dont on sort changé.

Bonne lecture.

Lire aussi l'avis de Les Murmures.
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Commentaires

Endea a dit…
Je n'ai pas besoin d'être convaincue par ton argumentation, j'ai dévoré ces romans, du Tome 1 au Tome 7 il y a plusieurs années, avec un grand bonheur. Dune a un souffle extraordinaire !
Et tu as raison, sa lecture n'en est pas facile, je m'y suis reprise à deux fois pour le premier Tome mais une fois dedans on se laisse transporter ^^
Anudar a dit…
Bienvenue ici !

Au cas où tu aurais envie de te pencher sur les travaux du fils Herbert... Ou bien si tu regrettes de l'avoir fait... Je t'invite à prendre connaissance de ma série "Thune" en quatre épisodes :) !
Endea a dit…
J'ai lu effectivement 3 des livres de Brian Herbert ...Les chasseurs de Dune, Le triomphe de Dune et Paul le prophète ... pas transcendant à vrai dire surtout le dernier.. Je vais aller lire de ce pas ta série Thunes :p
Anudar a dit…
Bonne lecture :) !
Delenn a dit…
Je partage complètement ton opinion....ce livre m'a initiée à la SF lorsque j'étais ado et m'a laissé une impression indélébile...je me souviens avoir du relire le premier chapitre à deux fois pour vraiment visualiser l'histoire et après c'était parti, j'ai lu tout le reste du cycle.
Et pour moi aussi Frank Herbert est "Le Maitre", j'ai tous ses livres et je les ai quasiment tous lus (il m'en reste un ou deux à lire).
Anudar a dit…
Bienvenue ici !

Nous sommes sans doute nombreux à être dans la même situation. Quel que soit le chemin qui nous a emmenés à "Dune", la destination nous a changés...

A noter que, deux ans et demi (déjà) plus tard, je n'écrirais plus cet article de la même façon. Serait-il intéressant de faire un "reload" ?