La Mouche

J'ai vu ce film de David Cronenberg aux Utopiales 2018, dans le cadre d'une séance de cinéma rétro : l'occasion ou jamais de me confronter à son horreur bien particulière sur grand écran car (bien sûr) je ne l'avais jamais vu en salle auparavant !
Résumé : 
Lors d'un gala, Seth Brundle rencontre Veronica Quaife. Elle est journaliste scientifique, il est inventeur et prétend avoir fait une découverte à même de changer le monde. Après s'être laissée convaincre de le suivre dans son atelier, Veronica est le témoin d'une expérience de téléportation qu'elle s'empresse de rapporter à Stathis Borans, son supérieur hiérarchique et son ancien petit ami... Déterminée à aider Seth, elle se met à le filmer au fur et à mesure qu'il fait des progrès décisifs vers son objectif : la téléportation humaine. Hélas, le désir qu'a Stathis de la reconquérir conduit Seth à tenter l'expérience lui-même, alors qu'il est seul et que son attention est diminuée par la dépression alcoolique... Sans qu'il s'en rende compte, une mouche monte à bord du télépode avant qu'il n'en scelle la porte sur lui - et lorsque la téléportation prend fin, la mouche a disparu. Seth a-t-il absorbé la mouche... ou bien a-t-il fusionné avec elle ?
Ce qui m'a frappé, une vingtaine d'années après avoir vu ce film sur petit écran, c'est l'économie qu'il fait en termes de personnages capitaux. Toute l'intrigue tourne autour des relations contradictoires entre Seth, Veronica et Stathis, lesquels cumulent sans doute à eux trois plus de 90% du temps d'écran. Le drame, dans La Mouche, est de ce type intimiste qui sied si bien aux tragédies à base de triangle amoureux : les personnages se cherchent, se trouvent, se perdent, se retrouvent, se comprennent mal et finissent de même. Seth est ici un personnage marqué par l'hybris : archétype de savant fou excentrique pendant la première moitié du film, secret mais malgré tout marrant et désireux de s'inscrire dans la lignée des inventeurs devenus bienfaiteurs de l'humanité tels que Thomas Edison ; puis accidenté de la science dans la seconde et résolu à utiliser son savoir pour se soigner coûte que coûte. Stathis est au contraire l'homme ordinaire, banal au point d'en être ennuyeux voire insupportable : confondant lourdeur avec humour et harcèlement avec séduction, ce n'est pas le courage dont il fait preuve in fine qui suffirait à le racheter. Quant à Veronica, elle semble partager les meilleurs aspects de ces deux personnages masculins : assez rêveuse pour aiguillonner Seth dans la folle aventure où il est englué, mais aussi assez terre-à-terre pour s'en rendre compte presque tout de suite quand quelque chose tourne mal. En fin de compte, chacun de ces trois personnages se verra puni quand le rêve se sera fait cauchemar suite aux erreurs de jugement que tous auront faites, à un moment ou à un autre...

La Mouche, bien sûr, c'est aussi un film trash à souhait. D'abord parce que la créature en laquelle Seth va se changer peu à peu est répugnante à tous points de vue : l'inventeur va perdre sa forme humaine, son corps se recouvrant de poils d'insecte, son tube digestif devenant peu à peu capable d'exodigestion, et ses appendices inutiles finissant par tomber d'eux-mêmes. Ensuite parce que, dans sa transition accélérée vers le monstrueux, Seth va osciller sur le fil du rasoir entre l'humain et l'inhumain : dans son corps corrompu, le brillant inventeur qui œuvrait au bien commun confond les premières étapes de la métamorphose avec une amélioration de sa condition et se sent en réalité devenu plus qu'humain - puis s'étant rendu compte de sa méprise, il se fait dépressif et vit reclus avant de succomber à une ultime phase d'hybris. Le monstre, ici, n'en est pas un à cause de sa seule apparence : il en était un avant même de se faire monstrueux car ce qui fait le monstre, c'est son hybris ! Ainsi, Brundle-mouche doit au fond beaucoup plus à Brundle qu'à la mouche, que l'on en viendrait presque à plaindre d'avoir eu à partager sa chair avec pareil spécimen d'humanité... A titre rétrospectif, on peut donc dire que Brundle est  répugnant à toutes les étapes de sa transformation et même avant celle-ci, comme en témoigne le capharnaüm de son atelier qui annonce la catastrophe à venir : cet homme-là a bien trop confiance en lui-même alors qu'il manipule des forces qui le dépassent, de son propre aveu - et chaque erreur qu'il fera le conduira en fait à en faire de nouvelles, toujours plus monstrueuses dans leurs conséquences.

Pessimiste dans sa construction, atroce dans son traitement, la Mouche renouvelle donc avec talent le récit de savant fou et propose une très intéressante réflexion sur l'emplacement de la frontière poreuse entre l'humain et l'inhumain. La science a beau être neutre, les cerveaux qui la pensent ne le sont jamais tout à fait - et parfois, les conséquences de leurs erreurs sont trop ignobles pour être analysées comme elles devraient l'être. Bravo !

Commentaires

TmbM a dit…
Reste maintenant à lire le recueil de George Langelaan dont la nouvelle "La mouche" est extraite. Un texte un peu rétro mais vraiment oppressant et dont l'idée est tout simplement géniale !
Anudar Bruseis a dit…
Sais-tu si la nouvelle est disponible en numérique ? Merci du conseil en tout cas :)
TmbM a dit…
En numérique, je l'ignore. En revanche, il est disponible en version papier aux éditions de L'arbre vengeur.
Tigger Lilly a dit…
C'était le dimanche aprème cette séance non ? Si j'avais encore été là je t'y aurais accompagnée. Pas revu ce film depuis mon enfance.
Anudar Bruseis a dit…
@TmBM je vais voir si je peux me procurer cette nouvelle en VO alors...

@Lilly : de mémoire c'était en fin de matinée dimanche, entre 11 h et 13 h ou quelque chose comme ça...
TmbM a dit…
La version originale de cette nouvelle est en... français. Quant au titre du recueil : « Nouvelles de l’anti-monde ».
Anudar Bruseis a dit…
@TmBM : je vais chercher ça, merci !