Bright

Il y a des soirs où l'on se retrouve au cinéma et où l'on regarde les bandes-annonces d'un œil plus ou moins distrait. Par exemple, un soir où l'on va voir Star Wars Episode VIII. Il y a des soirs où l'exploitant du cinéma choisit avec soin les bandes-annonces qu'il diffuse avant la projection du film attendu par son public. Par exemple, des soirs où le film en question est un blockbuster susceptible d'attirer un public aussi vaste que varié. Il y a des soirs où les deux phénomènes sus-cités se produisent en même temps. Et puis, parfois, ces soirs-là, parmi les bandes-annonces vues, il y en a qui vous font vous dire "mais ? mais qu'est-ce que je viens de voir ?"

Bright est l'une de ces bandes-annonces improbables, celle d'un film qui présente une particularité : le service de streaming auquel je suis abonné, non content de proposer désormais ses propres séries, offre aussi des films originaux - dont celui-ci - qui ne sont pas diffusés en salles. Je laisserai à d'autres le soin de trouver les meilleurs arguments pour critiquer la position selon laquelle il serait possible d'apprécier le cinéma hors d'une salle de cinéma. C'est vrai, quoi, merde : comment font ces gens qui regardent un film chez eux pour apprécier leur expérience et leur moment ciné alors que, dès la première seconde, doit se fait sentir le cruel manque de ces irremplaçables voisins qui se déchaussent, farfouillent sans fin dans leur seau de popcorn king size, reniflent trois fois par minute, bidouillent leurs smartphones, toussent gras ou encore sentent autre chose que le frais ?
Résumé : 
Ward est flic à Los Angeles : pour son malheur, on lui attribue en la personne de Jacoby un co-équipier qu'il ne peut pas trop voir en peinture car il s'agit d'un Orc, alors que les policiers en général n'aiment pas les Orcs. Ces derniers sont costauds, ont des canines un peu proéminentes, sont réputés bruts de décoffrage, ont l'humeur changeante et portent la peau verte... et dans une mégapole où les rapports entre les différentes races sont tendus, ce n'est pas une sinécure d'être à la fois Orc et policier. Un soir, Ward et Jacoby découvrent une étrange scène de crime et vont bientôt se retrouver amenés à coopérer avec une Elfe en fuite qui a volé un artefact aussi dangereux que précieux... Et si, pour sauver la ville et peut-être toute la planète, il fallait que Ward et Jacoby apprennent à travailler ensemble pour de vrai ?
Un duo de flics amis mais pas trop amis. Un monde contemporain mais alternatif. Des clins-d’œil appuyés au legendarium de Tolkien, et peut-être aussi à Harry Potter. Un déluge de balles difficile à quantifier sur une échelle allant de zéro à Matrix. Une intrigue, disons, assez facile à résumer. Un soupçon de comploto-fumisme. Et Will Smith qui en fait des tonnes - c'est-à-dire, qui travaille très fort à prendre son meilleur air blasé, donnant la plupart du temps l'impression de se demander ce qu'il fout là-dedans. Mélangez au fouet avec un filet d'huile de vidange pendant deux heures jusqu'à obtention de l'émulsion. Et voici, c'est servi sur votre écran : vous venez de regarder Bright et, comme Will Smith plus haut, il est probable que vous soyez en train de vous demander ce que vous êtes venu foutre devant ce buddy movie à tendance fantasy urbaine... Le pire étant que vous n'aurez sans doute pas vu passer le temps : s'il est des films qui vous donnent l'impression de durer deux semaines, celui-ci forme un tel tunnel d'action et de bruit que, non, à moins d'être tout à fait hermétique aux blockbusters, vous n'aurez pas l'impression d'avoir subi ceci trop longtemps. C'est donc bel et bien efficace à défaut d'être intelligent... et parfois, c'est bel et bien tout ce que l'on demande à un blockbuster. Alors, est-il scandaleux de ne pas avoir pu voir Bright au cinéma ? Au moins, dans votre canapé, vous n'aurez pas eu à supporter la présence de voisins douteux. Que demande le peuple ?

A y réfléchir un peu mieux, et à quelques semaines du visionnage, s'impose à moi une idée qui m'amène à formuler un commentaire de fond... car oui, Bright prétend aussi - à son niveau, et avec la délicatesse d'une presse hydraulique - éveiller la réflexion ! Comme toujours en imaginaire, la fiction est issue du réel, et la ségrégation entre races - au sens propre - dans Bright est une citation transparente pour celle qui, bien que non-dite et bien qu'illégale, afflige encore les Etats-Unis contemporains. Les Orcs sont cantonnés à des ghettos où l'horizon est bouché par les trafics, la violence et la hiérarchie des races, pardon, des classes, Jacoby étant l'exception qui confirme la règle. Mais d'où viennent cette pauvreté ainsi que cette violence qui affligent les Orcs dans Bright ? Il s'avère que deux mille ans avant cette histoire, les Orcs ont été les supplétifs d'un Seigneur des Ténèbres et que, même si ce dernier a été vaincu lors d'une bataille où un Orc en particulier a joué un rôle décisif, depuis les autres races font peser sur eux toute la responsabilité d'un événement remontant à l'Antiquité. L'idée n'est en soi pas mauvaise - au strict sens de la fiction, s'entend - et pourtant, le parallèle établi entre le sort fait aux Orcs dans Bright et celui fait aux populations Afro-américaines dans notre propre monde me semble pour le moins ambigu. Les Afro-américains sont pour une bonne part les descendants des populations esclaves importées sur le futur territoire des Etats-Unis : le message qu'il faudrait comprendre est-il que leur condition actuelle procède d'une quelconque scène primitive, et si oui, de laquelle ?

Si le spectacle de Bright est donc réussi, sans conteste, son contenu laisse quelque peu perplexe voire gêné. Que faut-il en conclure ? Il paraît qu'une suite a d'ores et déjà été commandée : on verra si le prochain volet de cette franchise parvient à éclaircir le propos du premier. Avec intelligence et clarté, de préférence...

Commentaires

Baroona a dit…
Ou alors... se pourrait-il qu'ils n'aient juste pas réfléchi au fond ? =P
Sur une échelle de Marvel, c'est correct ou moins bien ?
Anudar Bruseis a dit…
C’est différent. Marvel fait du fan service. Or ici, les fans n’existent pas encore...