Office uprising

Voici l'un des films de la compétition officielle des Utopiales 2018 : je suis allé le voir en compagnie des excellents et fameux Cédric, Gromovar et Nicolas - qui ont eu la gentillesse de me garder une place dans la longue file d'attente...
Résumé : 
Ammotech est une entreprise texane spécialisée dans la fabrication d'armements : des munitions aux produits dérivés, ses ingénieurs savent toujours être à la pointe de la technologie... et son management fait appel à une culture corporate exigeante. Au service comptabilité, presque tout en bas de l'échelle, Desmond occupe un job alimentaire où entre un rapport qu'il fait traîner à loisir et le jeu vidéo qu'il programme à ses heures perdues il trouve le temps d'aller fumer quelques joints de hasch avec des collègues aussi peu passionnés que lui - à moins qu'ils ne soient désespérés par la fusion qui s'annonce et son lot de licenciements économiques. C'est sans compter toutefois le nouveau produit corporate que le big boss offre à ses employés lors d'un séminaire de motivation : le Zolt, une boisson énergisante que Desmond est l'un des rares à ne pas absorber... Aussi, quand il revient le lendemain, il découvre l'usine Ammotech changée en champ de bataille à cause des effets imprévus du Zolt : assisté de Mourad - un pote musulman en plein jeûne du Ramadan - et de Samantha - une amie d'enfance qui n'a bu qu'une moitié de dose du poison - Desmond aura fort à faire pour échapper à ses collègues rendus enragés !
On le sait, l'univers corporate n'est guère ma tasse de thé ! Office uprising démarre par une séquence féroce où le personnage principal - on n'ose parler de héros compte-tenu de son air couillon - démolit avec soin la mythologie et les rituels de l'entreprise... Filtrage par badge à l'entrée, dépôt du téléphone portable personnel avant d'accéder aux étages, boxes remplis d'objets idiots et inutiles au travail, supérieurs d'autant plus bouffis de leur influence que celle-ci est toute relative quand elle n'est pas usurpée - on a beau être au Texas, le népotisme n'est pas mort pendu - séances de brainstorming ludiques et grotesques en même temps, et jargon incompréhensible... Il faut dire qu'Ammotech, la firme fictive dont il est question dans ce film, cumule tous les pires aspects du capitalisme américain conquérant et concentre en réalité un très joli panel de personnalités dysfonctionnelles, depuis les comptables que tout le monde méprise mais qui font tourner la machine jusqu'au patron à la légende usurpée en passant par les publicitaires, les RH, les démarcheurs téléphoniques - obscènes dans la jouissance qu'ils éprouvent lors de la conclusion d'une vente - et les ingénieurs pleins de morgue.

Le spectateur s'y attend, cette première visite - en conditions non perturbées - sera suivi d'une seconde après que le Zolt ait fait son effet. La société dysfonctionnelle que les règlements d'Ammotech organisent plus ou moins bien se délite alors très vite : les comptables se révoltent et prennent le pouvoir par le meurtre, établissant un nouveau régime certes plus sanglant mais guère plus terrifiant - au fond - que le plus policé d'autrefois. Car après tout, dans la mesure où perdre son emploi revient à se retrouver à la rue et sans assurance-santé, quelle différence y a-t-il entre être mis à la porte et être décapité ? Le trio d'amis plus ou moins dirigé par Desmond - qui représente avant même l'irruption du Zolt chez Ammotech un véritable îlot de normalité - se retrouve par conséquent confronté à l'évolution certes poussée à l'extrême et pourtant logique d'un système managérial absurde et in fine inefficace : en ce sens, Office uprising est une satire d'une impressionnante finesse.

La satire est tout à fait réussie lorsqu'elle est drôle : cela, Office uprising n'oublie pas de l'être. Ses personnages sont soignés jusqu'à la caricature, tout comme ses situations en ressortent outrées autant qu'il le faut. La vulgarité consommée de certains propos est si créative qu'elle se fait quasi rabelaisienne. Reprenant morceau par morceau la structure d'un film de zombies, Office uprising parvient à raconter quelque chose d'inattendu : l'entreprise est une société en réduction, tout aussi portée aux aberrations totalitaires que la plus grande qui se trouve au-delà de ses murs - et il est jubilatoire de voir à quelle vitesse disparaît le vernis de civilité que cimentaient des règlements hypocrites. Alors, peu importe que le happy end soit attendu, peu importe même que les vingt minutes qui le précèdent soient un tunnel de bruit, d'explosions et de sang : cela fait partie du genre parodié, cela fait partie du propos, et cela fait partie de la satire. Bravo !

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