Mortal Engines

Il y a sept ans, je parlais ici de Mécaniques fatales : un roman post-apocalyptique de Philip Reeve où des villes montées sur roues se pourchassaient dans un paysage désolé, pour mieux se dévorer - soit donc s'arracher les ressources indispensables à leur fonctionnement. Le darwinisme municipal - c'était le nom de la doctrine postulée par les maîtres des cités prédatrices - était en fait l'argument d'une série entière : on sait à quel point Hollywood et ses émules cherchent toujours une nouvelle franchise à livrer sur écran... C'est ainsi que Mécaniques fatales a été confiée aux bons soins de Peter Jackson, donnant lieu au film que je m'apprête à chroniquer...
Résumé : 
Londres est l'une des grandes cités prédatrices : passée sur le Pont quelques temps auparavant, elle écume à présent la plaine continentale européenne... Mais ses prises sont dérisoires et le Maire s'impatiente : Thaddeus Valentine, l'historien qui l'a convaincu de faire quitter à Londres son terrain de chasse habituel, tarde à livrer le projet énergétique secret qu'il construit dans l'ancienne cathédrale Saint-Paul et qui pourrait garantir une prospérité illimitée à la métropole... Tom Natsworthy, un jeune historien que les aéronefs passionnent, participe au tri qui suit la consommation d'une petite bourgade marchande. Le plus intéressant n'y est toutefois pas ce qu'il semble : si l'irruption de Thaddeus Valentine rassure les prisonniers appelés à devenir de nouveaux citoyens de Londres, et si l'historien met de côté un élément d'une technologie aussi ancienne que dangereuse, un incident déclenché par une jeune fille masquée vient changer le destin de Tom. Hester ayant échoué à tuer Valentine, elle s'échappe en filant par les égouts de la ville... bientôt suivie par Tom que son supérieur jette à son tour dans les égouts lorsqu'il se rend compte que la jeune fille lui a fait d'étonnantes révélations ! Contraints à travailler ensemble pour survivre, Hester et Tom vont bientôt comprendre l'ampleur de la tâche qui les attend s'ils veulent empêcher l'aboutissement des inquiétants projets de Thaddeus Valentine...
On le sait, je n'aime pas le post-ap' : l'horizon désespérant sur des paysages désolés n'est d'après moi pas celui que la SF doit mettre en valeur. Ici, le caractère post-ap' de l'oeuvre est perceptible à plusieurs moments en particulier, lors de la belle scène d'ouverture où des frappes quantiques viennent éteindre les lumières des villes sur Terre, ou quand les deux principaux personnages partagent un casse-croûte sous blister dont la date de péremption est dépassée de plus de mille ans... Quelques vilaines allusions montrent à quel point ce monde va mal : stratification extrême de la société dans les grandes métropoles roulantes, qui survivent en détruisant les plus petites et en accaparant leurs ressources ; marché aux esclaves - à moins que ce ne soit à viande humaine - organisés dans les rassemblements de bourgades roulantes ; charognards et post-humains immortels en maraude... Pourtant, tout n'est pas noir et désespéré dans Mortal Engines : des aéronefs aux formes éthérées traversent les cieux, leurs pilotes constituant une société alternative matérialisée par leur propre cité aérienne, et certains ayant partie liée avec l'une des dernières civilisations sédentaires, celle de Shan Guo qui défend l'Asie orientale derrière une grande muraille réputée infranchissable. Avec intelligence, le scénario de ce film fait passer un message intéressant : le nomadisme urbain a eu son rôle à jouer par le passé - alors que la Terre était devenue presque inhabitable - mais à présent qu'il s'est mué en darwinisme municipal, il est devenu aberrant et sans espoir, sa seule perspective pour prolonger son règne étant de franchir la grande muraille de Shan Guo à n'importe quel prix. Belle image finale où les réfugiés de Londres, confrontés à l'échec des projets délirants de Valentine, acceptent avec reconnaissance la main tendue par le gouverneur de Shan Guo : le darwinisme municipal, qui n'est jamais qu'un avatar du darwinisme social professé par les penseurs du libéralisme, est une impasse politique vouée à s'effondrer lorsque les citoyens-clients redécouvrent - contraints et forcés parfois - la notion de solidarité de groupe.

Dans cet univers assez beau, c'est en fin de compte l'intrigue elle-même qui fragilise l'ensemble. Beaucoup de personnages sont introduits dont certains ne sont que des fausses pistes : Tom lui-même n'est que le faire-valoir d'Hester, bien plus que je n'en avais le souvenir dans ma lointaine lecture du livre. Si Thaddeus Valentine s'affirme assez vite comme l'antagoniste, l'irruption de révolutionnaires badass et cool mais aussi d'un inquiétant post-humain artificiel à plus de 90% contribue à brouiller les lignes et à multiplier les fils d'intrigue. On comprend la nécessité de développer l'histoire personnelle d'Hester et, de ce fait, de montrer qu'elle bénéficie d'alliés surprenants... mais la conséquence des choix faits dans le scénario c'est que celui-ci finit par apparaître trop long pour le temps fictionnel alloué. Alors que, souvent, les adaptations tirent à la ligne, le principal défaut de Mortal Engines est l'opposé : on ne s'ennuie pas un instant mais on a l'impression que tout va trop vite. Il manque dès lors du temps de contemplation pour s'immerger - parce qu'on le désire un peu malgré tout - dans ces paysages minéraux sillonnés de pistes tracées par les métropoles sur roues... Il manque aussi une réelle exploration de l'univers de danger qui existe en dehors des grandes villes : Londres ne consomme qu'une seule proie, d'autres grandes villes sont évoquées mais pas vues pour autant... Le conflit entre Londres et Shan Guo qui occupe la dernière partie du film, conçu comme le "clou du spectacle", satisfait sans pour autant éviter l'impression de "morceau de bravoure" obligatoire à montrer pour que le film ne soit pas considéré comme raté. Pourtant, la construction des phases de ce combat fait preuve de certaines légèretés - pour ne pas dire incohérences - qui lui sont dommageables et en réduisent la crédibilité : c'est en fin de compte cette série de scènes qui se révèle être le passage le plus convenu et le moins intéressant du film, puisque l'on sait de toute façon cela va se finir - et cela se finit en effet comme il fallait le prévoir, avec une mort héroïque, une explosion apocalyptique, une révélation improbable et une mort ignominieuse.

Mortal Engines, malgré ses défauts, se révèle pourtant tout à fait passable. On le rangera donc parmi ces films sans prétention, qui doivent être dégustés en famille ou entre amis sans qu'il faille en espérer quelque merveilleuse impression : un divertissement de bonne facture qui ne laisse pas de réel mauvais goût en bouche. Mission accomplie, en quelque sorte.

Commentaires

Tigger Lilly a dit…
Bien résumé.
Assez bluffée par la prouesse technique du film et la richesse de l'univers. Mon petit doigt me dit que c'est Weta digital derrière tout ça, ceux-là même qui ont sévi sur Le seigneur des anneaux.
Anudar Bruseis a dit…
C'est d'ailleurs, je crois, un problème de plus en plus lancinant quand on en vient au cinéma "de genre". On investit une énergie colossale - et n'en doutons pas aussi, des sommes tout aussi considérables - dans un univers graphique dépaysant et convaincant à la fois... mais on néglige en fin de compte la construction de l'intrigue.

Bref... On a compris que Hollywood et ses clones savent désormais produire du cinéma "de genre" d'excellente qualité graphique. Il reste à recruter comme scénaristes des auteurs "de genre" chevronnés plutôt que de confier ce travail-là au tout venant...