Uchronie : un genre, quatre styles

J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer ici-même le genre de l'uchronie, à savoir, la catégorie de la SF où l'auteur imagine une véritable histoire alternative. Les histoires uchroniques constituent souvent des récits fascinants qui obéissent à des lois fluctuantes et c'est pourquoi il peut être utile d'en réaliser une classification systématique, car je distingue quatre styles uchroniques assez différents, selon les lois retenues par l'auteur. Pour apporter un éclairage concret à cette analyse, il me semble bon de sélectionner un exemple uchronique de mon cru que je déclinerai au fur et à mesure de la classification : imaginons que l'Union Soviétique ait survécu aux vingt dernières années du XXème siècle et qu'au contraire les Etats-Unis d'Amérique - et avec eux le reste de l'Europe occidentale - aient dû se convertir au socialisme d'Etat...

L'auteur qui cherche à écrire une histoire où il manipule l'Histoire doit, tout comme n'importe quel autre auteur, s'appuyer sur des arguments narratifs. Sans quoi il ne produira qu'une histoire sans saveur ni valeur, une histoire qui ne serait guère plus qu'une chronologie alternative. Bien sûr, une chronologie alternative ne manquerait pas d'intérêt en tant que document montrant la capacité imaginative de l'auteur, mais en dehors de quelques rares individus atteints par un goût pathologique pour l'Histoire, qui pourrait s'en trouver captivé ?
1987 : crise boursière à Wall Street. L'Europe occidentale toute entière connait une grave crise économique et politique.
1989 : cependant que les Etats-Unis sombrent dans la guerre civile, les pays d'Europe orientale, rassemblés à Moscou sous l'égide de l'URSS, décident d'apporter un soutien économique à la CEE.
1990 : victoire du KPD aux élections générales en RFA. Les deux gouvernements allemands s'entendent pour une réunification selon les termes de la constitution de la RDA.
1991 : guerre du Golfe.
1992 : les élections présidentielles américaines sont annulées. Le mandat de George Bush est prolongé de quatre ans par les parlementaires de Washington. Ceux de Los Angeles dénoncent l'instauration d'une dictature et la guerre civile s'intensifie.
1995 : premières élections présidentielles en URSS. Election triomphale de Mikhail Gorbatchev. Les analystes lui reconnaissent un rôle déterminant dans l'élimination du rideau de fer en Europe.
2002 : trois ans après la fin de la guerre civile aux Etats-Unis, l'administration du Président Sam Webb décrète la réunification complète du pays et la formation des Etats Soviétiques Unis d'Amérique.
Ceci correspond à la règle fondamentale de l'uchronie et pourtant, est-ce là une histoire intéressante ? Non, car ce n'est en fait qu'une hypothèse. Et sans doute pas même une bonne hypothèse car elle ne fait que soulever un ensemble de questions. Cependant, ce questionnement lui-même permet de comprendre ce qui peut faire d'une tentative d'uchronie une bonne uchronie, car il peut s'exercer selon deux axes bien différents.
1°) Quelle est l'origine de l'uchronie, son point de divergence, c'est-à-dire, que s'est-il passé dans cette Histoire alternative qui ne s'est pas produit (ou le contraire) dans la nôtre ?

L'uchronie repose toujours sur une hypothèse initiale, même si elle est parfois informulée. Cette hypothèse constitue l'épine dorsale de l'uchronie et elle se doit par conséquent d'être solide sans quoi l'uchronie ne sera pas crédible. Lire une histoire imaginée par un autre revient à laisser votre imaginaire s'accorder à celui d'un autre et cela n'a rien d'évident. Il faut donc que l'hypothèse initiale soit convaincante sinon, le risque est fort pour que le lecteur n'y croie pas et n'entre pas dans l'histoire. A partir de quoi on peut distinguer deux types d'hypothèses initiales, que j'étiquetterai grâce à une terminologie mathématique.

L'uchronie peut être justifiée en faisant intervenir une dimension extérieure telle que par exemple une civilisation extraterrestre. C'est par exemple le cas dans La Lune seule le sait de Johan Heliot, où l'auteur imagine qu'en France le Second Empire s'est maintenu jusqu'au XXème siècle en partie grâce à l'alliance avec des "envahisseurs" extraterrestres, les Ishkiss. La dimension extérieure invoquée par l'auteur doit être considérée comme "inaccessible" à l'être humain de l'époque choisie pour le point de divergence, dans les circonstances historiques retenues pour l'intervention de l'hypothèse initiale, ce qui me permet de qualifier ce type d'hypothèse de transcendante. Je parlerai donc dans ce cas d'uchronie à hypothèse transcendante. Dans le cas de l'exemple retenu, on pourrait imaginer différentes hypothèses transcendantes, telles que par exemple celle qui ferait intervenir un "voyageur temporel" venu d'un futur qui serait en fait le nôtre... dans le but d'éviter que ce futur existe.

A contrario, il est permis d'imaginer une hypothèse initiale sans intervention d'ordre extérieur ou supérieur. C'est le cas par exemple de l'excellente uchronie Fantasque TimeLine où les auteurs imaginent que le gouvernement français, en 1940, aurait pu choisir de se replier en Afrique du Nord pour continuer le combat plutôt que de signer un armistice compromettant avec l'Allemagne nazie. Par rapport à l'hypothèse du transcendant, on se trouve ici dans un cas où l'histoire diverge pour des raisons humaines et pour nulle autre. En Mathématiques, dire qu'un nombre est transcendant (tel que Pi, par exemple) revient à dire qu'il n'est pas algébrique : je dirai donc qu'en uchronie, une hypothèse ne faisant intervenir aucune transcendance mérite d'être qualifiée d'algébrique. Une uchronie à hypothèse algébrique serait donc une uchronie où l'histoire alternative est justifiée par un point de divergence humain tel que : et si Henri IV n'avait pas été assassiné en 1610 ? Et si Napoléon avait remporté la bataille de Waterloo ? Et si les états confédérés avaient remporté la guerre de sécession américaine ? Et si... et si Leonid Brejnev n'avait pas envoyé en Afghanistan les troupes soviétiques en 1979 ? Gageons que dans ce dernier cas, on aurait pu se rapprocher en 1987 d'une situation géopolitique sans doute plus favorable à l'URSS que celle que nous avons connue... Et donc, peut-être, arriver à un point de divergence pouvant expliquer l'exemple retenu.

2°)L'uchronie doit-elle considérer le point de divergence comme un simple prétexte narratif, ou bien au contraire tenir pour argument principal les conséquences de la divergence ?

C'est là une question fondamentale, tout autant que celle de la nature transcendantale ou algébrique du point de divergence, car cette deuxième question permet de faire de l'uchronie une véritable réflexion sur l'Histoire.

Dans le premier cas, l'uchronie pourra être qualifiée de discrète au sens mathématique du terme : l'événement historique et, d'une certaine façon, l'individu n'ont qu'une portée limitée sur le cours (ou le "sens") de l'Histoire. En effet, cela revient à supposer qu'au bout d'un temps plus ou moins long, l'Histoire peut reprendre son fil initial, et que les conséquences du point de divergence s'atténuent au fur et à mesure que l'on s'en éloigne. L'exemple de Fantasque TimeLine cité plus haut semble bien correspondre à cette conception d'une uchronie discrète : dans les deux cas, les forces de l'Axe vont être vaincues, et les faits historiques constatés dans notre propre Histoire se reproduisent ici presque à l'identique ! On trouve donc l'idée sous-jacente d'une orientation intrinsèque de l'Histoire.

Dans le deuxième cas, au contraire, l'uchronie pourra être qualifiée de continue : le point de divergence devient alors une véritable cassure historique, car l'Histoire toute entière prend un nouveau chemin. C'est le cas de la plupart des uchronies et en particulier de l'une des plus célèbres, Histoire de la Monarchie universelle: Napoléon et la conquête du monde (1812-1832) de Louis Geoffroy, où l'auteur imagine que Napoléon aurait vaincu la Russie en 1812 avant d'envahir, avec succès, les îles britanniques. Clin d'oeil dans l'histoire : l'auteur imagine que lors d'une traversée de l'Atlantique Sud, Napoléon donne l'ordre de faire disparaître l'île de Sainte-Hélène ! Symbole incompréhensible aux protagonistes de l'histoire, mais qui révèle au lecteur l'intention de l'auteur : la divergence uchronique vient perturber d'une façon définitive le cours de l'Histoire. L'uchronie continue a donc pour vocation à imaginer un nouveau monde, au sens propre du terme.
L'uchronie, genre littéraire bien exploité à l'heure actuelle, peut donc se présenter sous quatre formes bien distinctes :
-Uchronie discrète à hypothèse algébrique.
-Uchronie continue à hypothèse algébrique.
-Uchronie discrète à hypothèse transcendante.
-Uchronie continue à hypothèse transcendante.
Malgré les différences qui existent entre ces styles, et qui révèlent bien souvent un a priori philosophique de l'auteur (scientiste ou théiste... idéaliste ou matérialiste...), c'est un fait que l'uchronie s'intéresse surtout, et en tout premier lieu, à des hypothèses politico-militaires. Sans doute parce que l'esprit humain perçoit les intrigues diplomatiques et les conflits militaires comme étant des points de divergence potentiels : alea jacta est ! Mais comment, devant certaines circonstances historiques, ne pas se dire que, parfois, le sort du monde tient à bien peu ? Réflexion sur le sens de l'Histoire et le conflit permanent, dans la réalisation de l'Histoire, de l'incident et de la volonté individuelle avec le mouvement de fond des masses, l'uchronie est donc bien l'un des genres les plus nobles de la science-fiction.
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Commentaires

Guillaume44 a dit…
L'emploi de termes mathématiques n'est quand même pas très intuitif, surtout que je redoute le moment où il faudra se pencher sur des uchronies mathématiques comme Poul Anderson l'a fait. Il y a aussi un risque de télescopage. Ton exemple de voyageur temporel est une hypothèse transcendante (dans l'époque choisie la technologie est inaccessible à l'homme et relève de la force supérieure, de la magie selon la 3ème Loi de Clarke) et algébrique (ton voyageur temporel est un humain, c'est donc bien l'homme qui vient modifier son passé, son histoire, qui devient homme-clé historique).

Si une uchronie prend pour point de divergence une modification d'un fait historique, économique, religieux ou tout autre aspect des sciences humaines et sociales, elle me semble tout simplement anthropocentriste. Par opposition et pour reprendre l'ancienne dichotomie, les uchronies naturalistes s'intéressent aux divergences naturelles : physiques, chimiques, géologiques ou (exo)biologiques.

L'uchronie discrète pose quelques problèmes d'ordre philosophique : si une uchronie est identifiée, est-elle vraiment discrète ? Ou alors existe-t-il des uchronies silencieuses que l'on n'identifie jamais ? En cela on peut citer les Temps parallèles de Silverberg : les guides touristiques temporels essaient toujours de duper la patrouille temporelle en créant des petites uchronies silencieuses, qui n'affectent pas le présent de manière visible.

Un bon exemple d'uchronie discrète est peut-être la nouvelle de R.C. Wagner : H.P.L. (1890-1991). Dans ce récit, il imagine que Lovecraft ait pu être soigné de son cancer du côlon (divergence médicale - sciences naturelles et uchronie naturaliste) et ait poursuivi sa vie d'écrivain jusqu'à ses 101 ans. Il interagit alors avec des auteurs comme Dick ou Heinlein, changeant uniquement la petite histoire de la littérature de l'imaginaire (uchronie discrète). A l'inverse si j'écris une nouvelle où la Terre a deux lunes, je ferai de l'uchronie naturaliste continue.

Enfin le voyage temporel est un élément délicat à manier, s'il y a bien interaction avec la même ligne temporelle, il y a risque de générer des uchronies (le film Retour vers le futur jongle entre uchronies discrètes et continues), mais si l'on ne fait que sauter entre lignes de temps parallèles ?

L'uchronie à la base était surtout un exercice de prospective historique, je suppose que Tite-Live réfléchissant aux choix alternatifs d'Alexandre le Grand voulait surtout montrer sa maîtrise du contexte géopolitique du IVème siècle av. JC. L'uchronie comme prétexte littéraire me semble très récente, les progrès scientifiques de ces derniers siècles ont aussi permis d'élargir les champs perspectifs à plus de thèmes de SF.
Anudar a dit…
Ah ça, c'est un beau travail de recadrage...

J'admets que le concept d'uchrone discrète est assez difficile à cerner, mais je trouve que ton propre exemple est bien plus parlant que le mien. Une uchronie discrète serait donc une uchronie n'affectant qu'un aspect limité (dans l'espace et/ou le temps) de la vie humaine.

L'exemple de la série Retour vers le Futur est fort intéressant, aux interventions "précises" du Doc et de Marty (qui déclenchent des modifications limitées, mais fondamentales pour les protagonistes, du présent et/ou du futur) s'opposent celles des avatars de Biff (qui déclenche des modifications énormes du cours de l'Histoire). D'une certaine façon, la trilogie intègre bien une réflexion sur l'Histoire tout en proposant des éléments uchroniques ! La leçon à en retirer me semble être : le voyage dans le temps génère l'uchronie de façon intrinsèque...

Quant au choix de terminologie "naturaliste" pour "transcendant" et "anthropocentriste" pour "algébrique"... Pourquoi pas ! Ces propositions, je l'accorde, ont sans doute le mérite d'être plus parlantes que les miennes.
Tigger Lilly a dit…
Salut Anudar, j'ai trouvé ton article très intéressant. Par contre, comme Guillaume, l'utilisation de termes mathématiques pour définir l'uchronie me parait trop peu explicite. Chapeau pour le travail d'analyse, en tout cas.
A.C. de Haenne a dit…
Dans quel catégorie classes-tu les points de divergences utilisés à la fois par Silverberg et Robinson dans leurs livres respectifs, c'est-à-dire la Peste Noire de 1348 ? Il n'y a là aucune intervention humaine, ou du moins consciente (extra-terrestre)...

En tout cas, très bon article pour un sujet passionnant !

A.C.
Anudar a dit…
Bonne question.

Je ne connais pas bien les livres auxquels tu fais référence, ne les ayant pas lus, mais je pense pouvoir dire que l'idée du point de divergence est celle d'une bactérie plus agressive que dans notre Histoire à nous puisqu'elle entraîne une mortalité bien pire. Pas de rôle humain particulier, ou en tout cas, pas dans la mise en place du point de divergence.

Selon la terminologie retenue à l'époque, je dirais qu'il s'agit d'une uchronie "transcendante" puisque non liée à une intervention humaine...