samedi 22 mai 2010

Jennifer Morgue

Ah ! Charles Stross. Voilà un auteur que j'ai eu du plaisir à découvrir l'année dernière, à travers un court cycle de space-opera, composé de deux romans, Crépuscule d'Acier suivi de Aube d'Acier. Il s'agit de space-opera un peu déjantés se passant dans un univers post-singularité. Une intelligence artificielle aux capacités presque divines, l'Eschaton, surveille de loin les activités humaines, veillant surtout à ce que personne n'invente un procédé de voyage dans le temps qui pourrait conduire à remettre en cause sa propre existence. Pourtant, Charles Stross semble surtout connu grâce à un autre roman, Le Bureau des Atrocités, où il invente un concept fondateur des plus intéressants. Imaginez que les histoires de magie racontées partout sur Terre depuis des siècles et même des millénaires soient vraies. Imaginez que des êtres surnaturels peuplent d'autres dimensions, mais désireux de venir agir dans la nôtre, au besoin en utilisant le corps et les processus intellectuels de malheureux êtres humains. Imaginez maintenant que les progrès des mathématiques et de l'informatique aient rendu beaucoup plus ténue la frontière qui sécurise notre univers de ces intrusions hostiles. Imaginez que l'Allemagne nazie soit passée tout près en fait de gagner la Seconde Guerre Mondiale en invoquant des forces obscures. Les grandes puissances entretiennent en effet des agences secrètes chargées de plusieurs missions : empêcher des ennemis d'utiliser des entités venues d'ailleurs dans le cadre des conflits politiques entre Etats ; empêcher lesdites entités de venir s'installer sur Terre sans invitation expresse ; maintenir le secret sur les activités susdites. Vous tenez l'épine dorsale du Bureau des Atrocités. Bob Howard est un jeune informaticien, recruté de force par la "Laverie", c'est-à-dire les services secrets paranormaux de Grande-Bretagne, après qu'il ait inventé un logiciel qui aurait pu déclencher une catastrophe interdimensionnelle. Il est souvent chargé de missions très dangereuses où le "moins pire" serait encore, parfois, de se faire dévorer par un démon... Mais il se trouve que les activités de la Laverie sont encadrées, comme toute administration qui se respecte, par les nécessités du financement. Et qu'il n'est pas toujours facile pour une administration d'obtenir du liquide sans avoir à remplir des fiches de frais. Surtout depuis les années Thatcher.
Résumé :
Bob Howard a commis une erreur. L'administration réseau dans les locaux de la Laverie, ça commence à l'ennuyer. Du coup, il a demandé à travailler sur le terrain. Hélas pour lui, sa femme, Mo, sait au juste ce qui peut lui arriver lorsqu'il part en mission... Cette fois-ci, pourtant, rien ne devrait tourner mal puisqu'on l'envoie en Allemagne pour une réunion (soporifique) entre membres des services secrets paranormaux alliés. Un peu d'imprévu s'introduit cependant assez vite car une belle espionne américaine, Ramona Random, rencontrée en chemin se révèle être un peu plus qu'il n'y paraît... Lorsque la réunion manque de se terminer en désastre pour Bob, la Laverie lui révèle sa mission véritable. Un milliardaire cherche à récupérer une arme terrifiante, provenant d'un conflit vieux de plusieurs millions d'années, tout au fond de la mer des Caraïbes, en plein triangle des Bermudes. Or, les fonds océaniques sont interdits à l'espèce humaine en vertu d'un traité signé avec une civilisation étrangère vivant au fond des océans, les BLUE HADES. Lesquels sont en mesure, d'une chiquenaude ou presque, d'éliminer toute vie sur les continents. Comme on ne plaisante pas avec ce genre d'êtres, Bob va devoir intervenir. Parce qu'en plus, le méchant a eu la bonne idée de mettre en place des protections paranormales autour de ses activités, de telle sorte que seul un avatar de James Bond serait capable de venir contrecarrer ses projets... En aidant, ou en étant aidé par Ramona, Bob pourra-t-il émuler James Bond et sauver le monde ?
Le Bureau des Atrocités, c'était un roman constitué de plusieurs intrigues différentes et très autonomes, qui s'égrenaient peu à peu, nous permettant d'entrer dans cet univers très particulier où les pseudo-explications érudites se télescopent avec les considérations existentielles comiques de Bob, qui est somme toute un geek paumé dans un univers où la raison d'Etat, une administration tatillonne et des créatures à vous faire dresser les cheveux sur la tête semblent s'être conjurés pour lui rendre la vie impossible. A ce titre, Jennifer Morgue apparaît un peu comme une suite beaucoup plus complète, en ce sens qu'il n'y a plus qu'un seul fil narratif à suivre. On retrouve avec plaisir la saveur du Bureau des Atrocités sans que cela ait un goût de réchauffé : il est visible que Charles Stross s'est donné la peine d'étoffer son univers, augmentant son arrière-plan historique, pour en améliorer la cohérence. Et c'est très réussi. Ajoutons à ceci un suspense très bien conduit, car on se demande jusqu'au bout comment Bob va pouvoir s'en tirer, jusqu'à la surprise finale qui, pourtant, n'a rien d'un deus ex macchina ! L'auteur sait de toute évidence ce qu'il fait et a réussi à produire un roman qui se dévore. Un petit bémol, malgré tout (parce qu'il en faut un) : les toutes dernières pages sont peut-être un peu moins croustillantes... Ce qui ne suffit toutefois pas à faire de Jennifer Morgue un mauvais roman. Et qui ne m'empêchera de réserver mon attention à une éventuelle suite...
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5 commentaires:

El Jc a dit…

Ces deux ouvrages sont dans ma PAL attendant sagement leur tour de passer sur la table de nuit. Ta présentation me conforte dans l'idée que le moment venu je passerai un très bon moment.

Anudar a dit…

Je n'en doute pas. C'est de la très bonne SF : érudite, bien construite et marrante à la fois...
Le genre de bouquin à mettre entre les mains d'un novice en la matière, histoire de faire disparaître quelques préjugés.

Efelle a dit…

Joli chronique qui vend quatre livres d'un coup, je ne connaissais pas Charles Stross, je le note...
Merci.

Guillaume44 a dit…

Le Bureau des Atrocités m'avait pas mal plu, celui-ci je devrais aimer aussi...

Anudar a dit…

@Efelle : il faut bien que je rattrape le temps perdu avec les livres lus et pas chroniqués avant que je me décide à me lancer dans un blog :p ...

@Guillaume44 : si tu as aimé le Bureau des Atrocités, aucun doute là-dessus, c'est dans la même veine et peut-être même mieux :) !