La Justice de l'Ancillaire

Un livre qui s'est retrouvé dans ma PàL sur la foi d'une chronique enthousiaste sur un blog anglophone, et dont certains de mes confrères blogueurs disent le plus grand bien, à commencer par Elessar dont je vous recommande la chronique...
Résumé : 
Le Radch, une civilisation interstellaire qui, dans un futur lointain, fait tache d'huile et s'étend selon un mouvement centrifuge qui n'est pas sans inquiéter ses voisins, humains ou non... La puissance radchaaïe a très longtemps reposé sur sa capacité à construire des flottes de vaisseaux et de stations contrôlés par des intelligences artificielles, à bord desquels pullulent des hordes d'ancillaires : corps humains placés sous le contrôle direct des IA, soumis à la seule volonté d'Anaander Mianaaï, la Maître du Radch qui habite un millier de corps asservis. Le Justice de Toren, une vingtaine d'années plus tôt, était l'une de ces IA - mais à présent, seul un ancillaire abrite encore sa conscience, ses ordinateurs et ses autres corps détruits dans des circonstances troubles. Un seul but pour ce vaisseau déchu, maintenant : la vengeance... quitte à fouiller dans le passé du Radch et à exhumer une arme interdite pour mieux défier ceux qui furent ses propres chefs...
Il vaut mieux, pour qu'un space-opera soit bon, qu'il développe un concept aussi intéressant qu'original. Ici, cette idée d'un empire dont l'expansion repose sur les fameux ancillaires est fort nouvelle : pour faire simple, plus le Radch s'étend et plus sa puissance augmente, puisque chaque annexion lui apporte son nouveau lot de corps pouvant être asservis. Cela va plus loin : les annexions se doublent d'une véritable absorption culturelle. Sur les mondes conquis, la culture du Radch va s'imposer : lois, langage, religion, sont pensés pour être absorbants et s'imposer comme une impérieuse évidence aux indigènes. Le jeu même du langage sur les genres - la langue radchaaïe ne connaît que le féminin, ce qui donne lieu à des constructions troublantes comme celle qui vous a fait tiquer dans mon résumé, ou alors il faut que vous le relisiez, si, si - est la trace d'une culture qui absorbe comme une éponge, qui digère - ce qui est une forme de destruction - et qui assimile. Et cela marche : le Radch n'est pas sans ennemis dont certains sont plus coriaces que d'autres.

Le concept, ici, ne suffit pourtant pas à sauver ce roman du naufrage. La construction est on ne peut plus basique : l'auteure nous lâche au beau milieu d'une vendetta dont on ne comprend au premier abord pas les tenants et aboutissants, alterne avec des retours en arrière destinés à éclairer sur la vraie nature du personnage principal, saisit chaque occasion d'apporter quelques pièces au puzzle avec lequel le lecteur patient se débat, lance au deux tiers de son livre l'idée centrale qui justifie l'intérêt de son intrigue... et cela ne marche pas. Le rythme est lent, mécanique, sans vie, à l'image en fait de cet empire galactique fondé sur un ou plusieurs mensonges. Les enjeux en ressortent amoindris : la croisade du Justice de Toren est de toute façon promise à l'échec, et le vaisseau en a conscience, mais dans la mesure où ce personnage est une intelligence artificielle, la notion de son extinction ne lui pose pas de difficulté conceptuelle. Difficile de parler d'un héros attachant auquel on peut s'identifier : en fait, aucun des personnages de ce livre n'attire l'attention plus qu'un autre, leurs noms et leurs caractères sont interchangeables, on distingue mal ceux qui sont humains de ceux qui sont des intelligences artificielles... et le complot dévoilé au fur et à mesure de l'intrigue s'apparente bien plus à une révolution de palais qu'à un bouleversement à l'échelle galactique.

C'est là que se trouve en fait le principal défaut de La Justice de l'Ancillaire : si le concept central est a priori très intéressant - et aurait pu donner lieu à un roman fascinant ! - il semble évident qu'il n'est en aucun cas exploité dans le cadre immense d'une galaxie d'être pensants. C'est ici que le bât blesse pour ce livre en fin de compte bien long, bien ennuyeux, qui finit sur une ouverture sans enjeu. Quel dommage !

Commentaires

Gromovar a dit…
Voila. Pas mieux.
A.C. de Haenne a dit…
Oh ben mince alors, moi qui croyais qu'il s'agissait d'un chef d'oeuvre... Bon, je vais le tenter quand même, rien que pour me faire ma propre idée. Mais c'est sûr que ta chronique a de quoi doucher mon enthousiasme.

A.C.
Anudar Bruseis a dit…
@Gromovar & A.C. : non, ce n'est en effet pas un chef-d'oeuvre, et sur ce coup-là je me demande comment ce livre a pu être primé au Hugo en 2014. Soit il n'y avait aucune concurrence valable, soit il y a eu magouille. Allez savoir !
Elessar a dit…
Ho, merci pour le lien :)
Dommage que ça n'est pas fonctionné pour toi, comme tu le sais j'ai personnellement beaucoup aimé.
Le rythme et les personnages m'ont justement assez accrochés :)
Anudar Bruseis a dit…
Mais de rien.

Tu sais, les livres ne fonctionnent pas toujours pour tout le monde. Ce n'est pas un problème :) Je ne l'ai pas non plus détesté, celui-là, il ne m'a juste pas "happé" - si bien que j'ai mis pas loin de deux mois pour le lire :P
Je viens de chroniquer "La justice de l'ancillaire" sur mon blog. Ce n'est pas une lecture simple, mais je la trouve néanmoins intéressante. Ses particularités même la rendront intrigante pour certain et rebutant pour d'autres.
Anudar Bruseis a dit…
Ce n'est pas inintéressant, mais je trouve que ça manque tout de même un peu de pep's pour un space-opera de cette ambition...