Telluria

Offert par son éditeur, Telluria est le premier Vladimir Sorokine que je lis. C'est aussi l'un de ces livres pour lesquels il ne m'est pas possible d'adopter la forme habituelle de mes chroniques de lecture (présentation, résumé, critique). En effet, Telluria est un livre qu'il ne m'est pas possible de résumer.

Le tellure est un élément de la seizième colonne du tableau périodique dit aussi de Mendeleïev - et au vu du choix fait par l'auteur quand aux lieux de son intrigue, je me dis que cette référence était indispensable. Le tellure possède par conséquent six électrons libres sur sa couche externe : afin de satisfaire à la règle de l'octet, l'atome de tellure peut capturer deux électrons à d'autres éléments ou bien au contraire en céder six. Oxydant d'une électronégativité comparable à celle de l'hydrogène, il possède une toxicité certaine qu'il soit inhalé ou ingéré. Dans Telluria, cet élément est affecté d'une propriété supplémentaire, quasi magique : planté sous forme de clou dans une région bien définie du cerveau, il occasionne un véritable "flash" cognitif qui peut se traduire par de l'euphorie mais surtout une capacité nouvelle à comprendre le monde en termes d'équations mathématiques - ce qui se traduit parfois par des "voyages" dans le passé dont le sujet revient habité des souvenirs de personnages historiques. Le tellure est une drogue plus recherchée que la cocaïne, l'héroïne et le LSD réunis, et en toute logique il est interdit par les lois internationales - au contraire de l'Epice de Dune auquel on a envie de penser, par moments, puisque le Mélange étend lui aussi le champ de conscience. En toute logique encore, les gisements de tellure ne sont donc rien d'autre qu'une véritable manne pour des narcotrafiquants d'un genre nouveau, et ce d'autant plus que les "clous" de tellure sont à usage unique : dès lors qu'ils ont été plantés une fois, les voici désormais "vides" à tout jamais.

Dans le futur proche de Telluria, l'Etat russe a terminé enfin sa longue désintégration. A l'Empire des Tsars avait succédé l'URSS, et à l'URSS a succédé la Fédération de Russie ; dans le cadre de l'affaiblissement des Etats européens dont certains - dont la France - ont subi la guerre civile et la partition, la Russie elle-même n'existe plus. S'y substituent différents pays où s'expriment de bien des façons différents dosages des éléments de l'âme russe : très lointaines racines païennes, inébranlable attachement à la terre et à ses produits, christianisme orthodoxe, matérialisme dialectique et aspiration à la démocratie occidentale. Moscou est désormais une principauté indépendante, il existe une république démocratique sur l'Oural, quelque part on trouve un véritable Staline-land ouvert à tous les touristes - adorateurs ou non du "petit père des peuples" - et surtout, surtout, dans l'Atlaï se trouve le très puissant narco-Etat de Tellurie, dirigé par un ancien mercenaire français devenu homme d'affaires et autocrate. A l'image de ce monde morcelé, Telluria est une succession de chapitres sans lien apparent : chacun décrit un aspect supplémentaire de cet univers néo-féodal et pas tout à fait baroque, et ce ne sont pas les très rares excursions hors de l'ex-Russie qui peuvent lui apporter un éclairage différent. Facteurs d'unité in-universe tout comme au fil de la narration, les futées - ordinateurs modelables et intelligents - l'ingénierie biologique - avec petits et grands êtres humains - et, bien sûr, les fameux clous de tellure autour desquels tourne une bonne partie de l'intrigue : certains les vendent, il y en a qui en achètent, et quelques-uns les insèrent dans le crâne des téméraires qui veulent accéder aux doux rêves de tellure.

L'involution vers une Russie et une Europe morcelées ne s'est pas faite sans douleur. Ce monde a connu guerres civiles et disparition des repères les plus signifiants, mais pourtant, aucun des personnages ne semble porteur des traumatismes évidents que ces événements auraient pu - auraient dû - occasionner. L'époque serait-elle meilleure suite aux troubles du passé ? On en a presque l'impression - mais de toute façon, il est difficile avec Telluria d'avoir autre chose que des impressions. Lorsque j'ai commencé ce livre, je me suis dit qu'il était intéressant mais que je n'y comprenais rien. A présent que j'en suis sorti, j'aurais tendance à valider cette première impression... Admis comme un recueil de nouvelles, Telluria ne manque pas de valoir qu'on s'y intéresse et ce d'autant plus que sa structure se prête fort bien à cette lecture. Mais si vous pouvez l'éviter, ne le lisez pas comme un roman.

Parce que le risque, ça serait de vous dire à la fin : "c'était intéressant, mais je n'y ai rien compris."

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