Ça tome 1

Il y a deux semaines, je parlais ici même de Ça, le film adapté du fameux roman de Stephen King. Ainsi qu'il se devait - je pense - j'ai passé un fort bon moment devant un film qui avait beaucoup pour me plaire... au point que j'ai eu envie de prolonger mon séjour à Derry, cette ville maudite du Maine où il ne fait pas bon être un gosse. Y avait-il meilleur moyen pour y arriver que de me plonger - certains diront enfin - dans l'un des plus grands romans du maître de l'horreur ?
Résumé : 
Ils sont sept. En 1985, ils ont aux alentours de trente-sept ans, vivent éparpillés aux quatre coins des Etats-Unis et même du monde, sont pour la plupart riches, pour la plupart heureux, pour la plupart sans soucis... jusqu'au jour où un coup de téléphone anodin les arrache à leurs vies si bien organisées. L'un d'entre eux, Mike, vit encore à Derry, la ville où ils se sont jadis connus et où ils ont échangé une promesse en 1958, avant de se perdre de vue. Si leurs souvenirs sont encore fragiles et inconsistants, ils le savent : Mike ne leur demanderait pas de revenir à Derry sans une bonne raison... et cela veut dire que C'est revenu. Mais qu'est-ce que Ça ? Alors même qu'ils entreprennent leur chemin vers Derry, voilà que les brumes de la mémoire commencent à s'estomper. Pour la première fois depuis des années, Bill - un écrivain renommé - pense à son frère Georges, mort le bras arraché à deux pas d'une bouche d'égout alors qu'il n'avait que six ans, un jour d'orage de 1957. Ben, un architecte célèbre, Richie, DJ d'une station de radio à Los Angeles, Eddie, patron d'une entreprise de VTC pour célébrités, Stan, comptable pour riches, et Beverley, talentueuse créatrice de mode, repensent eux aussi pour la première fois depuis les années 50 à leur enfance disparue - et s'affolent d'y trouver comme des zones blanches. L'un d'entre eux ne le supportera pas, les autres iront jusqu'au bout, là où les attendent les retrouvailles... celles du Club des Ratés, mais aussi celles avec Derry, une ville où la violence et l'horreur suintent entre les joints des souvenirs perdus... et surtout celles avec Ça, qu'ils ont affronté vingt-sept ans plus tôt... et qui est revenu pour à nouveau faire régner sa terreur souterraine, et peut-être aussi se venger des Ratés. Déjà, les illusions et le mal sont à l'oeuvre : y a-t-il un espoir pour Derry et pour les Ratés alors que l'Histoire semble bégayer ?
On dit que les saumons retournent toujours à l'âge adulte frayer dans la rivière où ils sont nés ; on dit aussi que les anguilles d'Europe et d'Amérique, bien qu'elles partagent la même zone de frai dans la Mer des Sargasses, ne se trompent jamais de continent et, après leur vie larvaire dans l'océan, vont vivre dans les eaux douces qui ont abrité la génération parentale. L'atavisme chez certains animaux tient de l'hérédité : ici, après avoir subi à Derry la brûlure d'une expérience traumatisante mais initiatique, les jeunes héros de King vont vivre la vie qu'ils ont arrachée à la mort en quittant le sol de l'enfance et même en l'oubliant - avant d'avoir à y revenir adultes pour parachever leur mission. Chacun a ses raisons de vouloir en finir avec Ça : qu'il s'agisse de vouloir venger l'une de ses victimes, de vouloir libérer la ville de ses démons ou bien même rien d'autre que de se libérer soi-même des peurs de l'enfance, tous les chemins vers la fin de la quête sont les bons et convergent, que ce soit dans le passé ou dans le présent. Faisant se répondre avec astuce l'horreur de 1958 et celle de 1985, King pose les bases d'une construction audacieuse : si les raisons pour lesquelles les Ratés restent attachés les uns aux autres - à la vie, à la mort - sont encore obscures à ce stade, les correspondances entre les vies passées de chacun d'entre eux et leurs vies présentes sont ni plus ni moins que saisissantes, et la bande de gamins mal assortis et... "ratés" contient déjà en germe le groupe d'adultes dysfonctionnels qu'ils étaient appelés à devenir.

Je n'aime d'ordinaire pas les constructions nostalgiques : le passé reste le passé, qu'il soit le mien ou celui d'un autre, a fortiori lorsqu'il s'agit d'un passé que je n'aurais pu connaître - et pourtant, j'ai été captivé ici par la puissance d'évocation de ce passé si vivant qu'il en est brûlant. Les cicatrices de Bill, invisibles à ceux qui ne savent pas, ne sont pas les seules que portent les Ratés devenus adultes : mais pour le comprendre, il faudrait pouvoir soi-même vivre leurs souvenir et faire comme eux sortir de leur sombres caches les enfants qu'ils ont été. L'ambition de Stephen King est ici considérable et confine peut-être à l'hybris : il s'agit de rendre vivante une époque disparue, celle où un dollar correspondait encore à une somme considérable, celle où les gosses disposaient encore d'une certaine forme d'indépendance, celle où un peu plus de dix ans après la Seconde Guerre Mondiale il était encore possible de vivre un peu dans l'illusion qui voulait qu'au-delà des frontières des Etats-Unis le monde était loin, très loin du pays à qui le feu nucléaire avait offert la victoire. Derry, en 1958, est une petite ville d'un Etat de la côte orientale : trop petite pour attirer l'attention générale, trop grande pour se dépeupler, ce n'est jamais qu'une grise agglomération qui enfouit dans l'oubli les décombres d'un passé trop lourd, à l'image de ce que les Ratés feront eux aussi après leur départ en forme de fuite.

Car ce que nous distille Stephen King, c'est un peu de la mauvaise conscience des Etats-Unis au début de la deuxième moitié du siècle précédent. De la civilisation industrielle et de son capitalisme triomphant capable de considérer l'être humain comme une ressource analogue aux autres, ne restent à Derry que des ruines peuplées de fantômes et de monstres. De la prohibition et de la crise de 1929 ne subsiste que l'histoire truquée de l'élimination d'un gang de malfaiteurs tombés dans un guet-apens. Des plaies toujours mal cicatrisées de l'esclavagisme, au début des années 30, jaillit le pus incendiaire du suprématisme blanc et de sa bêtise meurtrière. Parmi ces vagues de catastrophes et de violences monstrueuses qui s'acharnent sur Derry, un motif reste sans cesse présent : celui du clown Grippe-Sou dont l'apparence grotesque et "marrante" va donner un contrepoint horrifiant au contexte d'une ville écrasée par la douleur et les immondices. Au fond, peut-être qu'en 1958 Ça n'est jamais que la personnification de la violence intrinsèque d'une époque pas si tranquille, à la charnière entre les horreurs de la première moitié du siècle et celles de la deuxième... Et si les formes que Ça prend pour mieux tromper le monde - et pour mieux attirer ses proies jusqu'à sa gueule toujours affamée - semblent tirées du répertoire populaire, ce n'est pas un hasard. Pour les gosses de 1958, les peurs de leur époque ne peuvent qu'être abstraites : alors, Ça prend des formes plus concrètes, celles des films d'horreur - ou celles des peurs ataviques. Au terme de ce premier tome, la leçon est déjà magistrale : quelque chose n'allait pas dans cette époque dont King est pourtant si nostalgique - et s'il en est nostalgique, c'est parce qu'il y perçoit pourtant la semence d'une résistance, qui s'exprime ici à travers le plan pour le moment embryonnaire des Ratés. Leur ambition, qui confine elle aussi à l'hybris, est immense : il s'agit de tuer Ça et de donner, enfin, une vraie chance à Derry... et peut-être, qui sait, aux Etats-Unis ?

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