Pilier de l'Âge d'Or

Il fut un temps où l'un des "visages" de Fondation, en France - ou en tout cas, de l'une de ses éditions de poche - était celui de cette couverture, celle du premier tome de la série. Si je l'ai choisie comme illustration, c'est pour deux raisons. La première est affective car c'est ce livre que j'ai tenu en mains lorsque j'ai découvert Fondation, un an après Dune. La deuxième est qu'elle résume à merveille l'intrigue des premiers développements de la série, ce qui devrait vous apparaître évident si vous connaissez l'univers, ou quand vous le connaîtrez.

Fondation est, tout comme Dune, un livre univers. C'est aussi un space-opera. Son argument initial est aussi celui de la perception de l'avenir par certains être humains. Néanmoins, les ressemblances s'arrêtent là tant l'histoire racontée, le style de narration, le parti-pris de chaque auteur et enfin l'époque de publication diffèrent. Commençons par ce dernier point : Dune est un roman des années 1960, Fondation est un roman du début des années 1940. Vingt années d'écart qui représentent un véritable univers. Isaac Asimov, lorsqu'il commence à écrire Fondation, est préoccupé par l'avenir d'un monde en guerre. Pourtant, il ne choisit pas de parler d'une Galaxie en guerre. Il parle plutôt d'un empire galactique déclinant, et encore, dont le déclin n'est perçu que par certains mathématiciens, les psychohistoriens. Ce déclin annonce une chute et cette chute représentera pour l'espèce humaine une période de barbarie longue de trente mille ans. Afin d'éviter ce désastre, le psychohistorien Hari Seldon met en place le projet Fondation : aux deux extrémités de la Galaxie, seront installées deux Fondations dont le but sera de sauvegarder la civilisation, ce qui permettra de réduire la durée de l'interrègne à mille ans. La conclusion est claire : la civilisation est menacée dans le monde où vit Isaac Asimov, mais il pense que les efforts humains payeront toujours et que la civilisation finira par l'emporter.

Isaac Asimov est donc optimiste quant à l'avenir à long terme de l'humanité. C'est d'ailleurs l'une des constantes de son oeuvre. Frank Herbert, en revanche, est beaucoup plus ambigu. Tout le Cycle de Dune est traversé par une peur profonde de l'avenir, dont certains personnages ont une connaissance sans toujours être capables de le modifier. On est donc ici dans un parti-pris différent et l'on aurait envie de dire que si Asimov pense encore que la science peut, à terme, régler l'ensemble des problèmes, Herbert quant à lui n'y croit plus. Ce parti-pris d'Asimov s'exprime aussi dans le choix de sa méthode narrative. Le personnage de Hari Seldon constitue l'épine dorsale de tout le Cycle de Fondation originel. Il n'agit pourtant que dans la toute première nouvelle. Car le Cycle de Fondation est, au départ, une série de nouvelles qui s'allongent peu à peu au fur et à mesure que le temps passe. En tout, le début du Cycle recouvre neuf nouvelles relatant les trois premiers siècles et demi de l'histoire de la Fondation. Ces neuf nouvelles, qui furent rassemblées en une trilogie (Fondation, Fondation et Empire, Seconde Fondation) ont été suivies bien plus tard, dans les années 1980, par deux romans reprenant un même fil narratif se déroulant un peu plus d'un siècle après la fin de Seconde Fondation. Le parti-pris optimiste d'Isaac Asimov reste le même, cependant, les raisons de son optimisme ne sont plus les mêmes, car sa vision du lointain avenir de l'humanité change un peu. Fondation Foudroyée puis Terre et Fondation, les deux derniers romans du Cycle, lui permettent aussi de rattacher la série à son Histoire des temps futurs et en particulier d'y expliquer l'absence totale, ou presque, des robots qui caractérisent toute son oeuvre. Différence de style d'écriture aussi car Isaac Asimov se concentre désormais sur les péripéties d'un seul personnage, celui de Golan Trevize, archétype du héros-pilote de vaisseau spatial-beau gosse à la cool-tête à claques. Mais comme on est chez Asimov, il va s'en prendre, des claques.

La Trilogie de Fondation (le Cycle moins les deux derniers romans, si vous avez bien suivi) constitue l'un des monuments de l'Âge d'Or de la SF. Ce n'est pas le premier space-opera de la SF, car un auteur au moins l'a précédé dans ce champ, à savoir Edmond Hamilton, mais c'est un space-opera qui joue un rôle central dans la mythologie du genre. L'empire galactique cesse, après Isaac Asimov, d'être perçu comme éternel. Il est perçu aussi comme l'expression de la destinée manifeste de l'espèce humaine, concept repris et réinterprété par presque tous les auteurs ayant travaillé sur le space-opera par la suite.

On peut donc dire que Fondation, en tant que space-opera, est l'un des mythes... fondateurs du genre. A mon sens, tout lecteur de Dune devrait se pencher aussi sur cet autre grand cycle de SF et méditer cette question : Frank Herbert a-t-il lu Fondation avant d'écrire Dune ?Share/BookmarkWikio Voter !

Commentaires

ASKARIS a dit…
FH avouait difficilement ses dettes littéraires. Qu'il s'agisse de l'Erewhon de Butler, des Puces de Roszak ou des Seigneurs de l'Instrumentalité de Cordwainer Smith, je n'ai pas (encore) trouvé d'affirmations explicites et publiques. C'est un scrupule qui ne semble pourtant pas déranger grand monde et je retrouve d'article en article les mêmes filiations sans que personne ne puisse mettre en face une note de bas de page crédible...
J'aurais donc grand peine à répondre à ta question conclusive de manière définitive et assurée.

Disons seulement que les similitudes sont telles qu'il est difficile de ne pas imaginer une filiation entre ces deux monuments dont la parution est distante de 15/20 ans. N'oublions pas au passage le rôle éminent que joua Campbell, leur éditeur commun, sur la littérature SF de son temps.

Filiation directe ou pas, cette question n'en finit pas de susciter des gloses.Je retiens pour ma part l'article déjà ancien de John L. Grisgy publié dans Science Fiction studies en juillet 1981 (vol.8-2,#24) sous le titre « Asimov's "Foundation" Trilogy and Herbert's "Dune" Trilogy: A Vision Reversed » (La Trilogie de "Fondation" chez Asimov et la trilogie de "Dune" chez Herbert: une vision inversée).
Son propos était le suivant (je reprends l'abstract de JSTOR): Les trilogies d'Asimov et d'Herbert ont connu un succès mondial mais, si elles ont été souvent étudiées et critiquées, on a peu cherché à les confronter entre elles. L'analogie des structures générales de ces deux oeuvres suggère qu'Herbert a utilisé Asimov comme une de ses sources principales. Dans les deux cas, outre des similarités de détail, on rencontre comme thème dynamique central de l'intrigue un grand mouvement qui va d'un centre-une civilisation en décadence-à une périphérie en voie de régénérescence. On notera également la présence de personnages, psychologues ou chefs mondiaux dotés de préscience et des négociants et des guildes qui remplissent des fonctions remarquablement semblables. Ce qui est plus frappant encore que ces traits parallèles c'est cependant les implications thématiques directement contradictoires des deux trilogies. On sait qu'Herbert a explicitement condamné la vision du monde de "Fondation" et on peut croire que son oeuvre figure ce rejet délibéré en parodiant les présupposés philosophiques d'Asimov même.
Anudar a dit…
Tout de même, l'unité temporelle de "Dune" + "Dune's Messiah" + "Children of Dune" est bien plus ramassée que celle de la "Trilogie de Fondation". Par ailleurs, si les formes de l'empire galactique asimovien peuvent à la rigueur évoquer celles de l'empire galactique herbertien, je ne suis pas sûr que le rôle et l'étendue des pouvoirs de la Seconde Fondation peuvent se comparer à ceux d'un Paul Atréides, ou que l'influence d'un Marchand tel que Hober Mallow peut être comparée à celle de la Guilde spatiale. Peut-on dire que ces fonctions seront comparables ? J'en doute un peu...
Ta dernière phrase n'est pas sans éveiller mon intérêt et j'aimerais savoir à quoi tu te réfères au juste ?
ASKARIS a dit…
http://209.85.229.132/search?q=cache:OJNvUsPVoHcJ:maurauser.freeblog.hu/files/herbert.ppt+asimov+herbert&cd=165&hl=fr&ct=clnk&gl=fr
ASKARIS a dit…
Deux structuralismes, deux pensées de la systémique, avec des conclusions diamétralement opposées sur la nature humaine. Une vision optimiste voire scientiste d'un côté, un regard sceptique de l'autre.
Les surdéterminations qui enserrent les destins individuels et collectifs peuvent faire l'objet de savoirs concrets, de computations savantes voire de saisissements intuitifs, mais quel que soit le niveau d'assurance possédée à l'égard du futur, la question des fins reste toujours posée. Peut-on désirer l'utopie ? L'utopie n'est-elle pas en soi un cauchemar ?

En lisant le lamentable final de Dune 7 selon KJA, j'ai tilté sur la béance entre une certaine vision de la science-fiction, un peu trop irénique voire béate, et les SF de l'inquiétude, du soupçon critique, de l'angoisse existentielle. Rien n'est pire qu'une histoire à la Star Wars où tout finit paisiblement...
ASKARIS a dit…
je ne sais si c'est ton blog ou Blogger en général mais on ne reçoit pas de messages d'avertissement quand des réponses sont (éventuellement) postées ...
Anudar a dit…
Je pense que c'est Blogger. Moi, je reçois des messages quand des commentaires sont écrits, mais je n'ai vu aucun paramètre pour que les autres puissent aussi en recevoir. A la limite, tu dois pouvoir t'abonner au flux RSS des commentaires, mais je suis bien conscient que ce n'est qu'un pis-aller...
Sinon, mes prochains articles porteront sur le travail réalisé par Asimov lui-même et par d'autres auteurs au sujet des préquelles à Fondation, dans un objectif de comparaison avec celles à Dune. Je pense aussi que la fréquence de publication des articles va se ralentir, ne serait-ce qu'à cause de la reprise du travail.