Les Chèvres du Pentagone

Le paranormal est l'un des ressorts de fiction parmi les mieux connus du grand public : le "plus qu'humain", avec l'"autre qu'humain", reste l'une des plus fécondes des hypothèses de l'imaginaire, que ce soit en littérature ou en cinéma. De nos jours, les hypothèses de fiction liées au paranormal sont soutenues par une abondante production (ce qui contribue à en faire un champ très bien exploité) mais aussi par toute une contre-culture de masse apparue dans les années 1970. La vogue de la "sapience venue de l'Orient" et du "new age" frappe en effet à cette époque. Un nombre non déterminable mais sans doute impressionnant de personnes emprunte alors les "chemins de Katmandou" (pour reprendre le titre du roman de René Barjavel), armées en tout et pour tout d'une guitare et de quelques joints de hasch... Bien souvent, et dans le meilleur des cas, le chemin s'arrêtait à la première douane, voire au premier contrôle de police. Parfois, il s'arrêtait d'une façon un peu plus tragique un peu plus loin. Certains sont tout de même arrivés à Katmandou ; il y en a même qui en sont revenus. Parmi ceux-là, quelques uns sont devenus, dix ans après, les stars des eighties, les années-fric. Quoi qu'il en soit, la culture new age imprègne depuis notre imaginaire et pas que lui : qui ne s'est jamais surpris à dire "mauvais karma" et à trouver cette expression plus savoureuse que le bon vieux "pas de chance" ?

Les Chèvres du Pentagone n'est jamais que le récit d'un "chemin vers Katmandou", ou plutôt, le récit de plusieurs de ces "chemins". La spécificité intéressante de ce film est le fait qu'ici, ce sont des militaires qui empruntent ces chemins. Là où cela confine au jubilatoire, c'est que ces militaires le font... sur ordre. L'argument retenu est le suivant : l'armée américaine aurait, à la fin des années 1970 et à la fin des années 1980, tenté de développer des armes paranormales ; une trentaine d'années après, un journaliste d'une feuille de chou locale se lance par hasard à la recherche des survivants de l'unité "paranormale" constituée alors. Cette recherche va le conduire dans l'Irak post-Saddam et à la découverte d'un certain nombre de spécimens plus allumés les uns que les autres.

L'idée que l'armée américaine puisse s'être mise à faire des recherches sur les éventuelles applications militaires du paranormal n'a rien de scandaleux en soi : Ronald Reagan n'a-t-il pas eu l'occasion de déclarer, pendant ses mandats, qu'en cas d'invasion extraterrestre les Etats-Unis et l'Union Soviétique devraient s'allier ? Après tout, on pourrait aussi dire - en voulant être méchant - que des gens dont le métier consiste à tuer d'autres personnes ont de toute façon quelque chose qui ne tourne pas rond, ce qui peut les prédisposer à croire à la télépathie, à la voyance extralucide et à la télékinésie. J'ignore si le Pentagone a en effet financé de tels projets mais les contribuables étant bonnes pâtes en France comme aux Etats-Unis (surtout quand on ne les informe pas de la façon dont leurs impôts sont dépensés), cela n'aurait rien de surprenant. L'argument est donc tout à fait crédible et la sauce prend bien. Elle est soutenue en cela par le jeu des deux acteurs principaux. Ewan McGregor joue le rôle du journaliste (Bob Wilton), benêt mais pas grave, qui découvre l'histoire incroyable de ce bataillon paranormal et veut faire un papier dessus histoire de ne plus être un journaliste minable et peut-être récupérer sa femme. En face de lui, l'un des vétérans de ce bataillon, Lyn Cassady, bien siphonné mais grave, lui raconte les heures de gloire de leur unité hors du commun : il est incarné par Face de Nespresso, pardon, George Clooney, qui ferait peut-être mieux de jouer plus souvent dans ce genre de films. En d'autres termes, on rentre dans le jeu du film et on se marre comme pas souvent à voir les astuces foireuses de Lyn Cassady réussir d'une façon inattendue ou bien déclencher diverses catastrophes. Le loufoque est renforcé par les flash-back faciles à maîtriser (la date est indiquée avec obligeance en incrustation) où l'on découvre en quelque sorte le best-of de la grandeur de cette unité paranormale.

Le film se termine sur un constat désabusé : même trente ans après, l'armée reste l'armée, sauf qu'elle est maintenant aux mains de milices privées sans scrupules. Dénonciation sans équivoque de l'irresponsabilité de l'administration Bush, appliquée avec talent au contexte très particulier du film. On reste donc scotché jusqu'à la fin et on en sort à la fois réjoui et pensif : un cocktail qui, tout compte fait, valait le déplacement.
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