Les Enfants de Húrin

Même si je n'ai pas encore eu l'occasion d'en parler pour de vrai ici, j'ai eu l'occasion (dans un passé qui commence à être un peu reculé) de lire Le Seigneur des Anneaux et Le Silmarillion. Dans ma folle jeunesse où, avant de tomber dans Dune (never forget '94), mes goûts ont basculé du space-op' vers l'ambiance plus intimiste (claustrophobe ?) et les rivages infinis de la Terre du Milieu et de ses avatars littéraires (tels que par exemple L'Histoire sans Fin de Michael Ende). Dans mon histoire de lecteur, si Dune est LE livre structurant, je garde du légendarium de la Terre du Milieu un certain nombre de goûts et de réflexes littéraires. A ce titre, j'appellerais volontiers Tolkien "le Maître"... si ce surnom n'était pas déjà pris !

Le légendarium de Tolkien a pour propriété bien connue de ses lecteurs d'avoir été en perpétuelle évolution pendant toutes les décennies du travail de son auteur. Le Silmarillion et son histoire étonnante en portent les traces : le lire, un peu plus d'un an après avoir découvert Le Seigneur des Anneaux, m'a permis de percevoir l'envergure véritable du légendarium. Association (parfois presque chimérique) de textes en prose peu détaillés, de poèmes, d'arbres généalogiques et de fiches de personnages, le Silmarillion finit, au fil des relectures, par apparaître comme la pointe émergée d'un iceberg et ce ne sont pas les opuscules des Contes et Légendes inachevés qui suffisent à satisfaire l'envie d'en savoir plus - à moins que ce ne soit celle de comprendre le fascinant impetus qui a conduit Tolkien à produire si belle oeuvre... Tiens, faudra que j'en parle un de ces jours après l'avoir relu pour la n-ième fois...

L'oeuvre de Tolkien, si elle bénéficie d'une renommée internationale, est par ailleurs fort bien servie par des ayants-droits respectueux du travail de l'auteur. Ainsi, depuis quelques années, le public a le bonheur de voir publiés des textes inédits tout droit sortis des archives de la famille Tolkien. Le livre que je m'apprête à chroniquer n'est autre que le conte d'une tragédie a priori secondaire dans l'intrigue du Silmarillion - et pourtant !

Résumé :
Au Nord de la Terre du Milieu, le Seigneur des Ténèbres, Morgoth, a brisé le siège que lui imposaient les Elfes et leurs alliés humains, ruinant au passage les Hommes de la Maison de Bëor. Les Elfes et les Hommes constituent alors une nouvelle coalition, déterminés à vaincre l'Ennemi une bonne fois pour toutes. Au pays Dor-Lómin, Húrin est le Seigneur de la Maison de Hador. Il sait qu'un jour, son suzerain, le Roi Elfe Fingon, l'appellera pour la grande bataille qui verra, peut-être, la chute de Morgoth - à moins que ce ne soit la ruine pour les Elfes et les Hommes... Fait prisonnier, au terme de la Bataille des Larmes innombrables, il aura le sinistre privilège de voir par les yeux de Morgoth : ses enfants, le fier Túrin et la douce Niënor, pourront-ils échapper à la malédiction proférée par le Seigneur des Ténèbres ?
Ce conte, assez court (environ deux cents pages en poche), propose une intrigue ramassée mais pourtant très riche, presque toute centrée sur le personnage au destin tragique de Túrin, le deuxième enfant de Húrin restant plus en retrait. Il s'agit là des étapes de la construction d'un héros de tragédie, lequel remporte toutes ses batailles (ou presque) mais perd à la guerre, du début jusqu'à la fin. Pris dans les fils d'un destin hostile à son nom, chargé de plusieurs malédictions, Túrin est presque un archétype de héros peu à l'aise avec son identité : il change de nom presque à chaque étape de son histoire et se trompe sans cesse quand à l'interprétation des événements qui le malmènent. Ainsi, se rend-il responsable de la mort d'amis et d'innocents, ou bien se met-il à satisfaire les volontés de ses ennemis les plus acharnés. La confrontation entre lui et le dragon Glaurung en est une fabuleuse illustration : pris dans le regard du monstre, le voici égaré sur les routes, à la recherche du destin de sa famille qu'il va finir de ruiner.

Túrin, en se proclamant "Maître du Destin", ne fait en réalité que s'y soumettre un peu plus et parachève l'oeuvre de Morgoth. Ainsi, au terme de son épopée pourtant glorieuse, l'élimination de Glaurung ne dissimule que très mal le fait que Nargothrond, l'une des dernières places-forte elfique, est tombée alors qu'il la commandait. Si la tragédie, et l'implacabilité du destin, sont des thèmes majeurs du Silmarillion et même du légendarium, ce conte en est l'une des illustrations les plus réussies. Chaque personnage, pris dans une histoire trop ancienne et trop grande pour qu'il puisse en comprendre l'ensemble des tenants et aboutissants, se voit tôt ou tard broyé par son propre destin ; quant à ceux qui survivent à la fin, le lecteur familier du légendarium sait qu'ils sont eux-mêmes en sursis. On retrouve ici un concept bien illustré par les mythes grecs, à savoir, celui d'un destin supérieur à la volonté des plus grands et peut-être même des dieux.

Là où le Silmarillion, en prenant soin de détailler l'origine du monde et donc de relater l'histoire qui précède la survenue des Hommes, s'inscrivait dans le "temps long" des Elfes et même des Valar, Les Enfants de Húrin est au contraire une histoire du "temps court" de l'espèce humaine. Le passage du temps, l'accession à la maturité mais aussi à la vieillesse par opposition à l'immuabilité de la vie elfique, sont ici des événements centraux. La mort, inéluctable, se met à frapper jusqu'aux immortels ; pourtant, les simples mortels que sont les Hommes ne sont pas encore envieux de la longue vie des Elfes. A la différence de l'Akallabêth, on est donc en présence d'une humanité fragile des folies de son enfance et non de celles de son adolescence. A travers ce conte si court et la relation incestueuse de Túrin et de Niënor, Tolkien offre des personnages archétypaux (les amants maudits) dans un contexte où l'espèce humaine ne porte pas encore le fardeau de l'ubris de Númenor. La preuve, s'il en fallait une, que le légendarium s'inscrit lui-même dans une tradition plus vaste et mêlée d'influences...

Commentaires

Xapur LeMystique a dit…
Il faut vraiment que je le prenne un jour celui-là !
Anudar a dit…
Cela se lit très bien et c'est fort intéressant, ne le manque pas !
Lorhkan a dit…
Un récit plus détaillé que dans le "Silmarillion", une vraie tragédie noire, encore du grand Tolkien, n'en déplaise à ses détracteurs ! :)
Guillaume44 a dit…
Il fait combien de pages en poche ? Pas sûr que je le lise, trop d'autres bouquins dans ma PAL, comme toi j'ai changé de registre après avoir été un tolkienophile assidu.
Anudar a dit…
Oui, c'est du grand Tolkien. A recommander pour une lecture après le "Seigneur des Anneaux" et avant le "Silmarillion", je dirais.
Anudar a dit…
Il est assez court, une deux-centaine de pages, et se lit très bien.
Vert a dit…
Je confirme qu'il se lit très bien, je pense que c'est plutôt pour les mordus de Tolkien qu'il se révèle assez ennuyeux (parce que bon après 15 versions différentes de l'Histoire de la Terre du Milieu, la version simplifiée c'est presque blasant :P)
Anudar a dit…
Vu que ça faisait longtemps que je ne m'étais pas plongé dedans, je n'ai pas éprouvé d'ennui. Après, "Le Livre des Contes perdus" m'était tombé des mains, par contre...
Vert a dit…
Il faut aimer le style "ancien" pour arriver à avancer dedans (j'avoue que la première fois il m'est aussi tombé des mains si ça peut te rassurer :D)