Yragaël

Cette étrange BD se trouvait sur un rayonnage du Collège où j'ai usé mes fonds de jeans en tant qu'élève. A la faveur d'un trou régulier de mon emploi du temps, j'avais pris l'habitude de l'explorer chaque semaine. J'avais déjà lu le premier tome d'Aleph-Tau (scénarisé par Jodo dont j'avais déjà commencé la lecture de l'Incal) et le quatrième de Valérian. On était au mois d'Octobre, à moins que cela n'ait été que la fin de Septembre. J'avais dix ans.

Quelque chose, à cette époque, a commencé à m'attirer vers le "bizarre" - comme j'appelais alors ce qui s'échappait quelque peu de l'univers plus familier de la BD jeune public. Yragaël et sa couverture bariolée - aujourd'hui, je dirais sous acide - ne m'était pas tout de suite tombé sous la main. J'ignore encore, à l'heure actuelle, comment cette pièce bizarroïde avait pu échouer sur un rayonnage de CDI de Collège, tout comme j'ignore comment les documentalistes ont pu laisser un élève de Sixième à peine sorti de l'école primaire feuilleter une BD dont la couverture criait escadrille de cauchemars à douze heures ! Peut-être ne l'avaient-elles pas lue ?

Yragaël, je n'y ai rien compris, à l'époque en tout cas et maintenant pas beaucoup plus. Par contre, ma mémoire étant ce qu'elle est, certains des plans oniriques et fantasmagoriques de cette BD y sont restés gravés. Je me souvenais de cette page illustrant l'exode final des derniers représentants de l'humanité sur Terre - mutants humanoïdes aux traits presque étrangers mais dont la douleur dans les yeux et les bouches ouvertes n'est que trop familière. Je me souvenais des portes aux sphynx sans visages de la dernière cité humaine. Je me souvenais, d'une certaine façon, de cette architecture cyclopéenne et de ces têtes aux bouches distendues qui sont autant de portes ouvrant sur nulle part.

Ce que j'avais oublié, par contre, c'était ce texte de Michel Demuth, le traducteur historique de Dune, et dont je devais lire bien plus tard (vingt ans après) la nouvelle A l'Est du Cygne. Yragaël, c'est le dernier prince d'une civilisation tombée suite à la colère ou au caprice des dieux. Il subsiste pourtant une ville, où son frère félon a établi son pouvoir et sa sorcellerie, une ville qu'Yragaël veut reconquérir avec le soutien des seigneurs de la guerre qui survivent. Car les dieux ayant rompu l'alliance qu'ils avaient scellé avec leur peuple humain, celui-ci va prendre sa revanche et leur imposer la lumière puisqu'ils appellent les ténèbres...

Yragaël est une BD qui ne se résume pas. C'est un projet quarantenaire, si j'en crois la date de publication sur la deuxième de couverture, et surtout un témoignage de l'incroyable créativité de la SF lorsqu'on lui laisse la possibilité de s'exprimer à travers un roman graphique d'une telle envergure. Bizarre alors comme à présent, Yragaël méritait bien que je me penche à nouveau dessus vingt-quatre ans plus tard. Pour qu'à la fin des temps, je puisse dire à l'enfant que j'ai été qu'il n'était pas honteux que son esprit cale devant pareille énigme.

Commentaires

Anudar a dit…
J'avoue que le nom de cet auteur m'avait tout à fait échappé...
Escrocgriffe a dit…
C’est vrai que la couverture interpelle, j’adore les années 80 !
Anudar a dit…
De mémoire c'est plus années 70, la date de parution, mais on reste bien dans la même époque...