Partials

"Quoi ? D'où tu lis ça, toi ? Une dystopie ? Du post-ap' ? Alors que tu en as une sainte horreur dans les deux cas ? Et en plus un machin dont la couverture - image et quat'-de-couv' comprise - respire le young adult et donc un chouïa la romance ?" 

Ben oui, j'ai lu ça. Je l'ai lu sur le conseil d'un ami dont les conseils se sont jusqu'à présent révélés valables. Et maintenant je le chronique. Elle est pas belle la vie ?
Résumé : 
Deuxième moitié du XXIème siècle. Il ne reste plus que quelques dizaines de milliers d'êtres humains sur Terre, désormais réfugiés sur l'île de Long Island, car de l'autre côté du bras de mer se trouve le territoire des Partials, ces super-soldats produits par bio-ingénierie qui se sont rebellés onze ans plus tôt contre leurs créateurs. L'espèce humaine est condamnée à longue échéance : le virus RM a fait périr la majeure partie des gens... et tue les nouveaux-nés en quelques jours, si bien que le plus jeune résident de Long Island a pas moins de quatorze ans. Kira Walker, une "fille de l'épidémie" qui garde quelques souvenirs du monde d'avant, va bientôt devoir se mettre à procréer à la chaîne, car à l'âge de dix-huit ans chaque jeune femme doit selon la loi participer à l'effort qui permettra, peut-être, de mettre au monde un enfant immunisé contre le virus RM. Pour elle, interne en médecine qui travaille à la maternité, il y a mieux à faire que de regarder mourir les nouveaux-nés : les Partials sont réputés immunisés contre le virus RM. Alors, pour mettre au point le traitement qui sauvera peut-être l'espèce humaine, il va falloir en capturer un... au risque de relancer la guerre ?
La couverture de ce roman assez volumineux l'annonce d'une façon superflue : "la dystopie la plus passionnante depuis Hunger Games !" On rappellera ici l'intense méfiance que j'ai pour ce genre de SF. Depuis 1984 et Le Meilleur des Mondes, il me semble que la SF dystopique ne fait que ré-explorer avec un moindre succès les pistes que défrichaient Orwell et Huxley : une société dysfonctionnelle procède toujours d'un traumatisme - idéologique, militaire ou... eugéniste - qui entraîne des réponses politiques de type fasciste. Le cas du pré-cité Hunger Games - que je n'ai pas lu, mais que je pratique au cinéma et pas qu'à travers les spoils truculents d'un Odieux Connard - est clair comme de l'eau de roche : lointaine resucée de 1984 saupoudrée d'un brin d'espoir histoire de rendre le machin moins glauque puisque c'est jeune public, j'ignore ce que ça vaut à lire mais au cinéma cela permet d'éteindre le cerveau pendant deux heures. Et c'est au fond tout ce que l'on demande à ce genre de divertissement.

Mais, revenons-en un peu à ce Partials qui est le premier tome d'une trilogie. Aïe : rappelons la fameuse conjecture d'Anudar selon laquelle "Les grands cycles de SF sont des trilogies, donc les auteurs tentent d'écrire des trilogies plutôt que de se préoccuper d'écrire un bon livre" (une version à peine différente semble s'appliquer en BD avec les pentalogies). Et là, surprise : bien qu'attendus, les premiers développements de l'intrigue nous amènent en territoire assez peu exploré. On retrouve dans ce voyage à travers les ruines de la Mégalopolis nord-américaine quelque chose de Niourk, le sentiment de désastre imminent se superposant à cette impression de déjà-vu : on pressent que la fin de la guerre entre l'espèce humaine et ses créatures, les Partials, n'était rien d'autre qu'un cessez-le-feu. Mais pourquoi des super-soldats cesseraient-ils de se battre alors qu'ils sont en train de gagner la guerre ? Tout aux impératifs de la survie et du destin de l'humanité, les dirigeants de Long Island ne se posent pas les bonnes questions - à moins qu'ils n'en soient incapables, eux-mêmes traumatisés par les circonstances de la pandémie. On ne dira pas qu'il y a quelque chose de dunien dans Partials, même si les tabous quasi-religieux qui pèsent sur l'existence des super-soldats et le traumatisme collectifs des survivants qui savent être peut-être la dernière génération humaine sont des thèmes eux-mêmes tout à fait duniens. On ne dira pas que Partials est sans défauts : la vraisemblance des actions, des circonstances, et même des tempéraments est parfois sujette à question.

Et pourtant, une chose est certaine : l'auteur a fort bien vu qu'en cas de désastre, les idées neuves permettant de surmonter la situation ne viendront sans doute pas des figures d'autorité traditionnelles. Pour vaincre les circonstances, il ne suffit pas d'y survivre, il faut les comprendre, et pour les comprendre, il faut les avoir intériorisées. C'est ici la leçon qui est délivrée par Kira Walker : elle a grandi dans un monde meurtri et ses souvenirs de l'ancien temps sont vagues, et de ce fait, elle aspire à construire un monde nouveau - là où le Sénat de Long Island ne poursuit qu'un monde perdu. L'idée semble neuve et pleine d'espoir - ce qui en soi n'est pas si fréquent lorsque l'on en vient aux "mondes noirs" dont certains se délectent - mais surtout, elle reçoit ici un traitement inhabituel. Kira n'a rien a priori d'un messie ou d'un personnage d'exception, comme c'est souvent le cas en dystopie appliquée au jeune public, et ce n'est que dans un deuxième temps que ses capacités se dévoilent peu à peu. Alors, dans ces conditions, Partials se change en divertissement mieux qu'acceptable : je ne regrette pas du tout d'y avoir consacré un peu de mon temps de lecture, et en fait, j'envisage déjà de lire la suite ! En espérant qu'elle en vaille la peine...

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