La Faim du Loup

S'il fut un temps où j'ai lu pas mal de fantastique - merci au passage à Maupassant et à Borges pour leurs aimables et inquiétantes contributions à mon imaginaire... -  je dois reconnaître que ce genre ancien parmi ceux que l'on dit mauvais n'est plus de nos jours celui qui emporte au mieux mon adhésion. Il faut dire qu'à coups de (mauvaises) histoires de vampires, le fantastique est bien mal servi à notre époque. Et pourtant, cette chronique sera l'occasion pour moi d'inaugurer un nouveau tag sur ce blog ! A vous de découvrir lequel...
Résumé :
Jamie Cabot a eu l'occasion de vivre à proximité de la maison de campagne canadienne de la famille Wylie, dont ses parents étaient les domestiques : magnats du journalisme, puis de l'immobilier, puis de tout, les Wylie pèsent pas loin de trente milliards de dollars - une fortune qu'ils ont constituée en moins d'un siècle à force de pingrerie et d'un véritable génie financier. Dale, fondateur de la dynastie, et son fils George sont depuis longtemps morts et ont passé le flambeau. Ben vient lui-même de mourir dans des circonstances étranges, retrouvé nu dans la neige canadienne : tout ce qu'il reste, c'est son fils Max qui hérite d'un véritable empire, et Poppy, la soeur adoptive de Ben. Pour Jamie, qui fait des piges dans toutes les feuilles de chou de New York pour assumer son envie de continuer à vivre dans la capitale du monde, une opportunité inouïe se présente lorsqu'on lui commande un papier sur Poppy Wylie. Car il sait pouvoir accéder aux petits secrets de la famille en fouillant leur cottage... sans toutefois se douter qu'aux racines de l'enrichissement des Wylie se cache un secret aussi honteux qu'inavouable...
La quatrième de couverture vend ce livre comme un roman où la lycanthropie n'est jamais qu'une métaphore de l'avidité du capitalisme : de par le fait, les Wylie sont affamés de titres de propriété, eux dont le patriarche a connu jadis une enfance au bord de la misère. La faim des Wylie est cependant mise en cage une fois par mois : à chaque pleine lune, pendant trois jours, les Wylie se changent en loups et s'enferment eux-mêmes pour mettre les autres à l'abri de leurs instincts sanguinaires. C'est là le seul argument fantastique de ce roman : seuls de leur espèce, les Wylie sont des loups-garous trois jours par mois et se changent en capitalistes féroces le reste du temps. Et cela marche : en muselant leurs instincts, les voici au bord de posséder le monde. Aucun d'entre eux n'est pourtant décrit comme un individu mauvais : Dale ne veut que mettre sa famille à l'abri du besoin - et de ses propres secrets. Quand à George puis à Ben, ils se coulent dans leur secret de famille que dissimule une cage de millions puis de milliards de dollars.

Face eux, un personnage mène l'enquête : c'est bien entendu Jamie Cabot, qui va découvrir leur secret inavouable et voudra en faire un livre. Mais comment raconter au monde que les propriétaires de la deuxième fortune des Etats-Unis sont des loups-garous ? Surtout dans la mesure où les Wylie ont les moyens de s'offrir les services des meilleurs avocats et des meilleurs juristes ? La quête journalistique de Jamie va bien entendu tourner court : pour avoir sa place au Soleil à New York, il lui faudra trouver un autre moyen - car le véritable enseignement de l'épopée des Wylie, c'est que l'argent appelle l'argent. Que peut-on encore acheter, quand on a déjà trop d'argent pour être en mesure de le dépenser, sinon encore plus d'argent ?

La Faim du Loup a un mérite, celui d'être un livre qui se lit bien. C'est aussi l'un des seuls que je lui ai trouvés : un argument bizarroïde (pour ne pas dire grotesque), de longs développements sur le mal-être et le destin tragique des pauvres riches, un rebondissement sentimental éculé depuis l'invention de Rastignac, la motivation inexistante du narrateur - qui ne se demande jamais pourquoi d'après lui New York est the place to be - et une conclusion en queue de poisson... Les défauts ne manquent à mon sens pas dans ce roman dont on ne sait trop s'il cherche à raconter l'une de ces success-stories dont les américains sont friands, s'il veut faire la satire de cette société hors-sol des 1% où il est de bon ton de louer une ménagerie pour les quatre ans d'une fillette, ou s'il prétend faire le tableau mensonger d'un monde apaisé par l'extrême richesse et l'abdication du politique devant la finance. Etait-il utile d'inventer une famille de loups-garous pour pondre un roman aussi nébuleux dans ses intentions ?

Commentaires

Gromovar a dit…
Moi j'ai arrêté au milieu ce qui est très rare (d'où pas de chronique). Ca m'avait vraiment gonflé. J'y ai trouvé les défauts que tu pointes.
Anudar Bruseis a dit…
Ouf, je suis rassuré, ce n'est pas un nouvel accès d'anti-modernisme de ma part, ça semble partagé...
Gromovar a dit…
Yep.

Hors-sujet : Vu un prof de svt tout à fait intéressant dans le film Cooties hier soir.
Anudar Bruseis a dit…
Ah, je vais tâcher de me renseigner...