Seuls tome 10

Dix tomes, dont cinq déjà chroniqués ici jusqu'à présent pour la série Seuls. Il y a onze ans, l'aventure commençait pour les jeunes héros de Gazzotti et Vehlmann : c'était un été torride à Fortville - la ville fictive où démarre cette histoire - et, un beau matin, cinq enfants se réveillaient seuls au monde avant de se rencontrer puis de décider, à la faveur de quelques événements inquiétants, d'amorcer une quête pour survivre et comprendre ce qui s'est produit. Au fil des ans - et avec le passage des saisons dans cet univers semblable au nôtre en apparence - l'argument fantastique de Seuls devenait de plus en plus prégnant : les amateurs de la série savent désormais que ses protagonistes sont en réalité morts, piégés dans ce qu'ils appellent le monde des limbes, duquel on ne peut pas s'échapper même en mourant à nouveau. Au fil des ans toujours, je suis devenu critique à l'égard de Seuls : il s'agit d'un projet littéraire pour lequel je nourris beaucoup d'intérêt, ce qui ne m'interdit pas d'en pointer les défauts. Et pour aller vite sans radoter, l'étalement sur plus de dix ans d'une série à destination du jeune public, c'est... long, à tout le moins...
Résumé : 
Le groupe des enfants de Fortville a éclaté pour de bon. Terry, protégé par le Maître des Couteaux, s'abrite contre la tempête de neige... dans l'entrepôt du salon du jouet ! Dodji, capturé par un inquiétant personnage, rate sa tentative d'évasion : son ennemi l'enferme dans une prison sans porte ni barreaux. Yvan, quand à lui, mort en tentant de s'échapper, a repris vie à des centaines de kilomètres de Fortville, et va devoir trouver à son tour un abri pour échapper au froid qui s'intensifie. A Néo-Salem, Saul furieux de l'assassinat de Camille dont il était amoureux révèle à ceux qui le considèrent comme leur chef et même leur messie des pouvoirs terrifiants : sera-t-il pour eux l'avantage décisif dont ils ont besoin pour livrer la nouvelle guerre des limbes ? Alors que la tempête s'agrave, Terry décide de construire une machine à démourir afin de retrouver ses parents dans le monde réel. Une machine bricolée à partir de jouets a-t-elle une chance de fonctionner, y compris dans le monde des limbes ? Ne risque-t-elle pas de donner lieu à des résultats inattendus ?
Avec la séparation définitive (?) des cinq premiers héros de cette série, on suppose que les prochains albums vont donner lieu à un cycle plus intimiste où chacun aura droit à son moment de gloire, si l'on peut dire. Camille et Leila étant hors-jeu - l'une au frigo et l'autre... ailleurs - il pourrait donc y avoir trois albums successifs aux intrigues plus ou moins parallèles. Voilà qui augure donc un sacré ralentissement dans la progression de l'intrigue si mon intuition est bonne : le présent album, claustrophobique à souhait, revisite à sa façon les classiques du cinéma d'horreur des années 70 et 80 - le Maître des Couteaux en avatar de Leatherface, il fallait oser le faire - nous donne à sourire devant la naïveté de Terry, puis à sourire à nouveau devant les lueurs dont il parvient à faire preuve pour se tirer de la très sale situation qui est la sienne.

Comme la couverture le signale, c'est en effet lui qui joue ici le personnage de premier plan : même accompagné par le Maître des Couteaux dont la présence mutique et soudain hostile hante la moitié de l'album, c'est de lui et de lui seul que viennent les solutions et même le ressort de l'intrigue. Terry plus mûr que jamais, plus émotif aussi, moins colérique et plus réfléchi : les enfants ne grandissent pas, dans le monde des limbes, mais ils peuvent changer. Je le reconnais, je n'ai jamais été très attaché au personnage de Terry que je considérais jusqu'à présent comme une concession des auteurs au plus jeune public - ou peut-être comme une façon de mieux insérer leur série dans l'univers jeunesse de leur éditeur. Son évolution, dans ce dixième tome, est on ne peut plus favorable et si les prochaines livraisons donnent l'opportunité à d'autres personnages d'évoluer en solo - ou presque - de la même façon, je pense que la profondeur de l'ensemble peut y gagner ce que la progression de l'intrigue y perdra...

La structure narrative originale de cet album ne compense toutefois pas tout à fait cette sensation de ralentissement. Si quelques pages arrachées à l'aventure en solitaire de Terry permettent au lecteur de ne pas perdre de vue Dodji et Saul - deux des personnages qui s'attirent paraît-il le plus de suffrages chez les jeunes lecteurs - on reste sur sa faim concernant le destin de Yvan. Le geek de service n'a droit qu'à une seule page où on le voit s'atteler à la très chiante et très longue tâche de découvrir - par le jeu des essais et des erreurs - la combinaison d'un cadenas fermé par un code à quatre chiffres. Si son calcul est le bon - dix mille possibilités au plus à tenter avant de tomber sur la bonne - et si l'algorithme à employer est évident - composer une combinaison, tenter l'ouverture du cadenas, et en l'absence de succès composer la combinaison incrémentée d'une unité puis recommencer - il est douteux qu'il y parvienne sans erreur : le froid monte, les doigts se raidissent et le cerveau lui-même s'engourdit... Le prochain album nous le montrera-t-il bien arrivé à son objectif ? Ou bien mourra-t-il à nouveau pour réapparaître ailleurs, découvrant de ce fait une règle indispensable à la compréhension du monde des limbes ? Même si cette page étrange n'est pas sans soulever d'intéressantes questions, le lecteur se sent quelque peu frustré à voir les auteurs se tenir à distance de l'un de leurs personnages initiaux. Et c'est au fond le sentiment qui l'emporte à la lecture de cet album pourtant si réussi : Seuls est sur des rails, avec un univers dont les bases sont à présent bien posées. Il serait temps que l'intrigue progresse pour de bon.

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