Les Mondes-Miroirs

Deux auteurs qui m'étaient inconnus, un titre énigmatique, et surtout une chronique intrigante offerte par l'ami Xapur : il n'en fallait pas plus pour que j'en vienne à lire puis chroniquer ce livre...
Résumé : 
Mirinèce est la capitale de l'Etat des Arches, une théocratie dont le chef est soumis au pouvoir de Prime, le dieu qui vit au point de convergence des sept Arches. Quelques années plus tôt, l'arche de Loffrieu a été endommagée pour le plus grand malheur de tous : depuis, des spores contaminent les formes de vie de la région, les transformant en monstres sanguinaires et contagieux. Elsy dirige une agence de mercenaires minables et elle vient de rentrer vivante au terme d'une mission dangereuse en territoire contaminé : retrouver les quartiers ouest de Mirinèce, bien que réputés si mal famés, constitue presque un soulagement pour elle et ses collaborateurs. Pourtant, la relative quiétude qui règne en ces temps de Rituel de lumière - au cours duquel Prime est censé renouveler toutes les particules de magie de l'atmosphère - va très bientôt se voir troublée : des créatures monstrueuses vont se manifester au cœur même de la ville... Face à l'impuissance du gouvernement, Elsy et sa vieille amie Elodianne - miroitiste de son état, c'est-à-dire spécialiste d'une branche quelque peu obscure de la magie officielle - vont devoir coopérer dans le cadre d'une mission improbable. Pour Elodianne, il s'agit de faire son travail de fonctionnaire ; pour Elsy, c'est l'occasion de décrocher un juteux contrat gouvernemental... et pour le gouvernement, c'est une question de survie : quel est le complot à l'oeuvre derrière l'irruption des blasphèmes ?
Première constatation : ce monde est grand, il est complexe, il est original et - osons-le - il est beau. Souvent, les univers de fantasy invoquent des chronologies d'envergure quasi géologique - c'est le cas, entre autres, des Livres de la Terre fracturée de N.K. Jemisin - et situent les racines de leurs intrigues dans le passé lointain pour ne pas dire mythique : les auteurs des Mondes-Miroirs prennent un parti bien différent puisque si le changement brutal du monde auquel appartiennent Elsy et ses acolytes est pour eux du passé - ils n'ont jamais connu un monde sans les fameuses "spores" -  celui-ci ne remonte pour autant pas à un passé très reculé. Une génération plus tôt, les sept Arches de Mirinèce étaient toutes intactes et la province de Loffrieu n'était pas un foyer d'infection. Le bouleversement biologique en a entraîné un autre, d'ordre social celui-ci ; le bouleversement social a fini lui-même par accoucher d'une révolution politique, et à la tête de Mirinèce est arrivé un pouvoir nouveau qui s'est aussitôt compromis avec les formes de la théocratie en place depuis des siècles. Tout a changé sans que rien ne change - et surtout pas la paranoïa face à la contamination potentielle de la ville, si bien que les temps sont troublés à tous points de vue... et donc propices aux affaires juteuses pour les marchands de tout poil. Elsy n'est jamais qu'une marchande, même si sa marchandise est d'une façon ou d'une autre la mort : elle est déterminée à tirer tout le profit possible de son époque. Son amie Elodianne, en tant que magicienne fonctionnaire de l'Etat, va s'intéresser au contraire aux conséquences des nouveaux dangers qui pèsent sur Mirinèce : autre statut, autre point de vue...

La richesse du worldbuilding, le soin mis à la construction des personnages et l'humour marqué sans être jamais trop appuyé concourent à faire des Mondes-Miroirs un roman atypique, qui cherche à la fois la référence geek - on a parfois l'impression d'être dans un compte-rendu de partie de jeu de rôle - et l'inscription dans un genre littéraire - la magie jouant le rôle de marqueur puissant de la fantasy. De toute évidence, les auteurs se sont beaucoup amusés à concocter cet ensemble inhabituel, prenant soin par exemple de tirer les conséquences des axiomes étonnants de leur version de la magie - et en particulier de cette magie miroitiste qui permet, au travers d'un miroir, de passer du monde réel au souvenir que le mage en a conservé au moment d'énoncer son sort : à travers les mondes-miroirs, il est possible de franchir les distances mais aussi les obstacles ; il n'est pas possible sauf exception d'y utiliser la magie, d'y abandonner de la matière ou bien d'en ramener... De ces règles bizarres, il ressort que la magie à l'oeuvre dans cette histoire est elle-même atypique et l'on aimerait en savoir plus - et c'est un hélas pour le lecteur intéressé, car Les Mondes-Miroirs ne le satisfera pas sur ce plan-là : c'est à travers l'aventure d'Elsy et surtout à travers les batailles qu'elle livre aux côtés de ses amis que ce monde se dévoile, si bien que peu de temps fictionnel se voit consacré à l'immersion ; de ce fait, les (quelques) révélations finales s'avèrent trop tardives, trop allusives et trop énigmatiques pour convaincre tout à fait.

Les Mondes-Miroirs est donc un roman qui mérite l'attention du lecteur de fantasy : les idées à l'oeuvre ici valent la peine qu'on s'y intéresse, même si le monde où elles sont développées semble un peu trop grand et un peu trop complexe pour être habité par une intrigue aussi simple...

Ne manquez pas les avis de l'Ours inculte, de Xapur, et de Cédric.

Commentaires

Xapur a dit…
Merci pour la mention.
Un livre intéressant en effet, avec quelques défauts, mais du potentiel.
Anudar Bruseis a dit…
Mais de rien :)

Du potentiel, oui. Je viens de me rendre compte, à relire ma chronique prévue depuis des semaines, que ce livre pourrait très bien faire... un bon scénario de manga !
Lune a dit…
Du coup c'est un one-shot ou pas ? Vu le monde trop grand ? Je le lirais peut-être à l'occasion !
Anudar Bruseis a dit…
Je pense qu'il y aurait beaucoup de place pour donner une suite. Ou faire une préquelle. Ou n'importe quoi d'autre en fait :P