Les flibustiers de la mer chimique - Marguerite Imbert

Ce titre constitue le premier de mes rattrapages dans le cadre du Prix des Blogueurs 2023 du Planète-SF !
Résumé : 
Le monde va mal : voici les océans à présent acides et peuplés d'animaux mutés, monstres hostiles à la présence humaine... et les continents surchauffés, envahis de meutes canines féroces. Là où l'existence humaine est un peu moins précaire, se maintiennent quelques noyaux de civilisation - de rares survivants qui s'intéressent surtout à se faire la guerre. Ismaël est naturaliste et il dérive au beau milieu de la mer chimique, sur un eskif ruiné par l'attaque d'un monstre marin, en compagnie de deux autres pauvres hères missionnés comme lui par la Métareine de Rome. L'irruption d'un sous-marin tout dernier cri - accompagné de quelques calmars géants apprivoisés - leur offre un étrange répit. Jonathan, le capitaine des Flibustiers, s'avère être un personnage aussi instable que nihiliste... mais au-delà des pillages et autres pollutions massives dont il est responsable, il semble disposer de quelques aptitudes étonnantes - ainsi que d'un réseau très bien fourni en cette époque d'extinction. Qu'est-ce que cet "Azote Bleu" qu'il recherche avec application ? Et pourquoi est-il si bien informé de ce qu'il se trame ailleurs sur Terre ?
J'ai déjà eu l'occasion de le dire, je n'aime pas les textes post-apocalyptiques, pour des raisons qu'il serait hors-sujet d'expliquer ici. Les flibustiers de la mer chimique appartient, c'est évident, à cette catégorie de SF et l'ami Gromovar a jugé utile de me le vendre sous l'étiquette "post-ap' marrant". Il est certain que Les flibustiers... possède une ambiance délirante, foutraque, où il est difficile de prendre les personnages au sérieux. Tous sont plus dingues les uns que les autres, certains sont même fous à lier : il est dangereux de côtoyer le moindre d'entre eux - même le gentil naturaliste n'est pas si net que ça - et l'on en vient à se demander si le monde en miettes ne se porterait pas mieux sans ces navrants survivants de l'humanité... Dans ce futur, la Terre n'est pour ainsi dire plus habitable, et on finit par comprendre que pour la plupart des personnages les moins obtus de cette histoire il s'agit non pas de vivre ni même de survivre... mais bel et bien de faire la fête sur le volcan, jusqu'à ce qu'il explose - et même ainsi, d'espérer pouvoir danser sur les éjectas jusqu'à l'instant précis où l'on s'écrasera au sol. Quelques-uns font exception et refusent de se résoudre à l'extinction : leur présence - qui se dévoile tout à fait au terme du roman - va reposer sur deux approches bien distinctes. Celle de la survie, où il s'agit de défendre ce que l'on possède et de s'approprier les ressources nécessaires à cette défense, quitte à en recourir à la ruse ou à la sous-traitance... et une autre, où l'on va chercher des formes de coexistence avec un environnement hostile - dont la plus aboutie sera de tenter le rétablissement des conditions environnementales.

D'où sort le monde des Flibustiers... ? Le lecteur comprend bien vite qu'il résulte, in universe, d'une polycrise ayant très mal tourné : environnementale (monde pollué dont les océans sont devenus corrosifs, et où les agents mutagènes transforment le vivant de façon accélérée), démographique (avec extinction brutale et massive de l'humanité), économique et sociale (expliquant la folie pas toujours très douce des personnages, dont certains ruminent encore des haines recuites et d'un autre âge). Ce terme, popularisé depuis quelques mois, n'apparaît sauf erreur pas dans le texte mais les bribes d'informations qui s'additionnent au fil de la lecture montrent que le cadre intellectuel auquel il appartient a participé à la conception de cet univers. Plutôt que post-apocalyptique, il faut dire que Les flibustiers... serait post-polycrise. Comme souvent, il s'agit quoi qu'il en soit de décrire la vie humaine au passage du goulot d'étranglement. On la retrouve aussi ordinaire, volontiers médiocre et très souvent vaine que dans le monde réel : à ce titre, le côté foutraque évoqué plus haut ne masque pas la noirceur du texte - mais il est vrai qu'investir du rang de personnage capital un individu aussi nihiliste que le capitaine Jonathan en disait déjà long dès le départ. L'humanité, ici, mérite son sort aussi peu enviable qu'il soit : elle l'a construit en toute connaissance de cause - et persiste à le faire, malgré tous les signes.

Mais au fond, laquelle des composantes de la polycrise a déterminé l'état de ce monde ? C'est ici que se trouve le véritable mystère des Flibustiers... - celui qui conduit à ne pas laisser tomber le livre quand on est allergique au nihilisme et à la noirceur. La survie étant possible même dans un environnement aussi pollué - tant par la chimie que par la folie - c'est bel et bien l'extinction massive, désignée par le terme "Hécatombe", qui sanctionne la ruine du monde. Et quelle en est l'origine ? L'auteure a recours ici à une péripétie audacieuse - d'un point de vue biologique - évoquant peut-être l'hypothèse Gaïa, qui ferait de l'élimination de l'humanité une véritable frappe préemptive, et s'offre le luxe de la dévoiler sans le dire jusqu'au moment crucial. Là où le Semiosis de Sue Burke vendait à son lecteur une tragédie de la communication, on est plutôt ici dans une comédie noire de cette même fonction : le monde humain est menacé d'extinction par défaut de communication - mais il vaut mieux en rire, et on y arrive parfois quitte à le faire d'une façon un peu sarcastique. C'est plutôt dans l'accumulation des idées comme des fils d'intrigue - dont toutes et tous ne sont pas traités avec l'approfondissement voulu - que se niche le gros défaut de ce texte, à la fois trop court (au vu de l'immensité de l'univers où il se déroule) et trop long (puisqu'on peut trouver des arguments pour se dire à la fin : tout ça pour ça).

On dira parfois d'un texte qu'il est un pensum, d'un autre qu'il tient du foutage de gueule, d'un troisième qu'il perd de vue son sujet : Les flibustiers... ne peut être décrit d'aucune de ces façons lapidaires. J'en garderai à la place le souvenir d'une lecture sans enthousiasme...

Commentaires

Christian a dit…
Je ne sais si en tant que passager j’embarquerai sur un sous marin capable de naviguer dans les mers acides ahah..mais je le lirai à l’occasion pour m’en faire une idée.
Bravo pour cette chronique en tous les cas.
Anudar a dit…
J'espère qu'il te plaira plus qu'à moi :)
Le Maki a dit…
Je l'ai abandonné assez vite mais je lui donnerai une seconde chance mais je pense que ca ne me conviendra pas !
Anudar a dit…
Ah ben, je salue ta bonne volonté ! Je m'en tiendrais à un premier abandon, je crois...
Christian a dit…
Je ne l’ai pas lu mais en ”Young adult”,mon neveu a adoré et ne s’est pas ennuyé un instant.
Il a eu l’air de bien prendre cette atmosphère d’apocalypse pleine de gaieté. Peut-être que pour l’autrice,rire de tout est une façon de célébrer la vie et conjurer la mort.
Anudar a dit…
Je ne sais pas quelles sont les intentions derrière ce roman... ce qui est certain, c'est que j'ai trouvé ce voyage un peu long compte-tenu de sa destination.