Semiosis

Au yeux du biologiste, le modèle végétal possède une qualité insurpassable : les Arabidopsis thaliana ne crient pas quand on les découpe.
Source : moi-même (à peu près)
Résumé : 
Sur Pax, les colons trouvent - après un atterrissage catastrophique - un havre de paix relative. La biochimie "pacifiste" a beau être compatible avec celle de la Terre abandonnée pour toujours, l'environnement n'est pas accueillant pour autant... La biosphère un milliard d'années plus vieille que celle de la Terre accueille de grands prédateurs mais aussi des plantes aux fruits parfois sains, et parfois toxiques, sans que la différence entre individus comestibles et vénéneux soit évidente à l’œil humain. Au fil des ans, les générations de colons vont comprendre peu à peu que l'intelligence humaine n'est pas seule sur Pax - et que s'ils ne sont pas les premiers étrangers à s'être installés sur cette planète, leur civilisation ne saura réussir sans apprendre de nouvelles formes de mutualisme...
Le végétal intelligent n'est pas si habituel en SF. Au fond, que fait une plante intelligente ? Comme le démontrait Ian Williamson dans la nouvelle La Nef engloutie, un végétal intelligent reste un végétal - et son intelligence n'est jamais rien d'autre qu'une adaptation lui permettant d'optimiser la réalisation de ses grandes fonctions : nutrition minérale, excrétion, captation de lumière et reproduction. Comme van Vogt le montrait dans sa nouvelle Bucolique, le végétal intelligent est d'ailleurs susceptible - afin de protéger ses intérêts primordiaux - d'entrer en conflit avec ses pairs ou même avec des intelligences différentes. Le végétal intelligent serait-il borné ? N'aurait-il reçu, à la loterie de la conscience, qu'une forme d'immortalité du corps et de l'esprit alors que l'animal intelligent quant à lui aurait acquis la capacité à construire des interactions sociales plus riches ? Il me semble que ce sont là les questions que Sue Burke a posées dans son Semiosis : un roman dont le titre interroge lui-même, la sémiose étant le sens que porte un signal dans un contexte donné.

L'intelligence, aux yeux de l'être humain, c'est la capacité à concevoir des finalités parfois erronées : les rémiges de l'aigle sont une adaptation utile au vol battu, mais elles ne sont pas conçues pour le vol battu. L’œil humain - organe animal - voit l'instant à travers le prisme de son expérience et donc les sociétés humaines, fondées sur des buts proches des grandes fonctions organiques (nutrition, excrétion, reproduction), auront tendance à considérer les ressources et les interactions au sein d'un écosystème comme des fins en tant que telles. Dans Semence, Frank Herbert montrait que parfois la perspective humaine cesse d'être pertinente et même devenir contre-productive : ici, l'auteure confronte les colons humains à l'échec des plans pré-établis puis à celui des plans de contingentement. A l'opposition traditionnelle entre générations - qui caractérise les sociétés humaines - Semiosis va superposer une ligne de fracture. Vaut-il mieux survivre ou vivre ? Survivre, cela veut dire s'acharner à reproduire sur Pax les conditions de vie de la Terre alors que la géologie et la technologie défaillante ne le permettent pas ; vivre, cela veut dire accepter les conditions de vie de Pax et admettre que l'être humain en sortira transformé. L'un des enjeux de cette transformation est l'entrée dans un réseau mutualiste où l'espèce organisatrice n'est autre qu'un végétal intelligent : certains êtres humains - peut-être par nature - se méfient de la domestication par le bambou arc-en-ciel qu'ils perçoivent comme un esclavagiste alors que d'autres, plus pragmatiques, voient les avantages à retirer du mutualisme et comprennent peut-être que l'intelligence végétale si différente n'est par essence ni bienveillante ni malveillante - au sens humain des termes - puisqu'elle n'envisage pas le monde comme une série de finalités.

Sous-titré Un récit de premier contact, Semiosis ne se limite pas à l'histoire d'une domestication inattendue et lente mais réussie. Le dialogue avec le végétal - voire entre végétaux différents - y est certes lent mais il se fait selon des modalités originales qui vont de la biochimie à l'écriture : être capable de communiquer, parfois, cela revient à se mettre d'accord sur une grille d'interprétation des signaux en contexte - et les conflits surgissent lorsque les signaux sont reçus mais compris de travers, la grille n'étant pas la bonne ou ayant été mal conçue. Il est intéressant de voir que la source des conflits, dans le dernier tiers du roman, n'est autre qu'une société animale décrite comme malade car constituée d'individus ayant refusé la domestication par le bambou arc-en-ciel. Au mutualisme efficace et même source d'abondance auquel souscrivent les "Pacifistes" s'oppose donc une culture de la prédation condamnée par avance, les végétaux étant réputés capables y compris sur Terre d'éliminer certains de leurs prédateurs : c'est ainsi que Semiosis propose en quelque sorte à son lecteur un cycle historique, de la colonisation à l'établissement d'une société fonctionnelle en passant par le premier contact, la construction d'une grille de sémioses et la dissipation des ultimes ambiguïtés. L'ambition de l'auteure est vaste et ne déçoit en général pas, même si l'on regrette - bien sûr - que l'intelligence végétale dans Semiosis soit moins différente et donc moins dangereuse qu'elle ne l'était dans les nouvelles sus-citées de Williamson et de van Vogt. Le gouffre est somme toute peu béant qui sépare l'être humain du bambou arc-en-ciel : ce qu'il manque à Semiosis pour être une graine de classique, ce serait une prise en compte plus radicale des réalités de la vie végétale et de leurs conséquences sur l'intelligence...

Ne manquez pas les avis éclairés de Cédric, de Célindanaé, du Chroniqueur, de Feyd-Rautha, de Gromovar, de Lune, de Lutin, de TmBM, de Yogo...

Commentaires

TmbM a dit…
Je continue à être impressionné par les lecteur qui ont réussi à aller au bout de cette aventure…
Anudar a dit…
Cette lecture n'est pas aussi brillante qu'elle aurait pu être, c'est certain. Je conçois qu'on puisse être tenté de l'interrompre...
Elhyandra a dit…
Les chroniques vues sur ce livre me tentent toutes même les mitigées, avec tous les bouquins qui me font envie je vais essayer de calmer le jeu mais il est au moins sur la liste d'envie pour ne pas l'oublier
Anudar a dit…
Je suis vraiment curieux de la suite, je pense que c'est intéressant de lui donner sa chance ! Tu fais bien de le noter :)