Axiomatique

Voici donc le résultat de ma première participation à une lecture commune, en l'occurrence, celle de LadyScar sur le recueil de nouvelles Axiomatique de Greg Egan.

Greg Egan est un auteur décrit sur la quatrième de couverture comme étant "le plus éblouissant et le plus novateur de sa génération" d'auteurs de science-fiction. J'ai deux livres de lui dans ma pile de livres, L'Enigme de l'Univers et Teranesia (en anglais) auxquels je n'ai fait que donner un coup d'oeil et sur lesquels je ne me suis pas penché pour de vrai depuis des années. J'attendais beaucoup de cette lecture commune, comme une occasion d'y trouver la motivation pour me lancer avec plus de sérieux dans deux ouvrages dont j'entends parler ici ou là.

La nouvelle est un genre difficile. Parfois, je me dis que depuis Borges il n'est plus possible d'écrire de nouvelles. Et puis je finis par lire un auteur qui a réussi à produire une nouvelle à la fois intéressante et "non-borgésienne". Je suis donc toujours un peu réticent à lire des recueils de nouvelles car je suis presque certain d'y trouver du déchet. Axiomatique contient pas moins de dix-huit nouvelles dont L'Assassin infini, La Caresse, Axiomatique (éponyme du recueil), Le Coffre-fort, La Marche, Vers les ténèbres et Orbites instables dans la sphère des illusions questionnent, d'une façon ou d'une autre, l'irruption plus ou moins graduelle d'une transcendance dans les activités ou les processus intellectuels d'êtres humains. A ce titre, elles me semblent posséder une "atmosphère borgésienne" et je n'en parlerai donc pas ici. Restent onze nouvelles.

Force est de constater que Greg Egan se penche volontiers sur des nouvelles dont l'argument les qualifierait volontiers pour la "hard-science". L'hypothèse initiale est souvent celle d'une découverte scientifique et, à partir de là, l'auteur en tire toutes les conséquences possibles. Le "dispositif Ndoli" évoqué dans deux nouvelles (En apprenant à être moi et Plus près de toi) en est le meilleur exemple. Supposez qu'il soit possible de "saisir" les processus mentaux de quelqu'un dans un cristal. Qu'il soit possible d'enseigner à ce cristal d'imiter le fonctionnement du cerveau humain. Qu'il lui soit possible, par apprentissage, de se conformer à celui du cerveau qu'il imite jusqu'à être capable de l'extrapoler. Vous tenez donc là un cerveau artificiel, minéral, inaltérable, capable de remplacer l'organe sujet à défaillances ultimes... Il vous suffit de subir une opération lorsque votre cristal est arrivé à maturité, une simple opération qui consiste à "débrancher" votre cerveau et à lui substituer le cristal. Ainsi, votre intellect ne subira aucune décadence. Mais en définitive, qui pense, dans votre tête, lorsque le cerveau et le cristal se partagent encore la place ? L'existence de ce dispositif, par ailleurs, suppose que la mécanique de l'intellect humain a été résolue. Ce qui veut dire que l'on peut désormais l'altérer à volonté. Par exemple en mélangeant les données issues du cristal de deux personnes, et réaliser ainsi une communion intime sans limites. Mais n'y a-t-il pas là une frontière morale oubliée ou non-dite, tacite, qui se trouve ainsi enfreinte ? Celle qui veut que chacun soit à l'abri dans son ultime refuge, à savoir, les limites rassurantes de son propre crâne ?

Car à travers les questionnements d'ordre scientifique, Greg Egan semble être fasciné par les interrogations morales. Est-il juste pour un homme de vouloir donner la vie sans l'aide d'une femme qui refuse d'avoir un enfant ? Si la science permet de trancher, dans tous les cas, elle ne fait que reporter le problème. Le P'tit-mignon est le récit d'un naufrage moral, celui d'un homme en mal d'enfant à qui la technique moderne et son compte en banque permettent la satisfaction, illusoire et transitoire, de son caprice. Mais cet homme va commettre son "péché originel" en choisissant non pas l'article légitime, mais bel et bien une contrefaçon, et en payer un prix atroce. Au fond, le problème n'est-il pas tant le fait d'avoir choisi une contrefaçon parce qu'elle lui coûterait moins cher, que celui d'avoir choisi la contrefaçon parce que c'était plus discret ? Parce qu'il n'assumait pas son propre choix moral ?

Les questions de morale transparaissent jusque dans le titre de l'une des nouvelles les plus novatrices du recueil. Dans La Morale et le Virologue, Greg Egan décrit avec un rare talent la folie d'un homme de génie. C'est aussi l'une des rares nouvelles du recueil, sinon la seule, qui soit écrite à la troisième personne. Le virologue est un homme de sciences qui est aussi un fanatique religieux à ses heures, persuadé que le mode de vie résulte de choix personnels (le fameux libre-arbitre selon lequel chacun serait libre de choisir le "bien" et le "mal"). L'inconvénient, c'est que sa richesse lui permet de mettre ses talents de scientifique au service de sa folie religieuse. Et de concevoir une maladie parfaite : celle qui s'en prend à ceux qui ne suivent pas la morale qu'il considère la meilleure. Mais a-t-il pensé à tout ?

C'est au fond cette nouvelle qui m'a permis de me décider, à la réflexion, sur la question que je me posais à la lecture de ce recueil : Greg Egan est-il un auteur moraliste ? Oui. Mille fois oui. Moraliste, mais pas moralisateur. La science, chez Greg Egan, est là pour permettre des transgressions morales majeures. Transgressions auxquelles ses personnages se livrent sans trop d'hésitations et pour lesquelles ils payent un prix souvent élevé. Justice divine ou ironie du hasard ? Rien dans ce recueil ne me permet de trancher, me laissant penser que Greg Egan est assez habile pour dissimuler ses propres convictions...

Greg Egan est un auteur fort intéressant. Axiomatique est un recueil contenant des morceaux d'excellente science-fiction. Et pourtant, je n'en suis pas sorti très emballé... J'aimerais bien lire un roman de cet auteur pour me faire une meilleure idée : qui serait partant pour une lecture commune Teranesia, maintenant ?

P.S. : ici les compte-rendus de :
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Commentaires

LadyScar a dit…
Très intéressant ce que tu racontes.
J'ai bien aimé aussi La Morale et le Virologue (^_^)
Pour une LC de Téranésie, pourquoi pas, mais je n'ai pas le livre.
N'oublie pas de venir en discuter ici: http://www.livraddict.com/forum/viewtopic.php?id=2422&p=1
Anudar a dit…
Merci pour ton commentaire, je vais aller visiter le lien que tu mentionnes :) ...
Cachou a dit…
J'aime beaucoup ton point de vue, je me retrouve dedans, même si je dois dire avoir éclipsé la question de la morale (par pure paresse) dans mon billet.

Question nouvelles lectures du monsieur, je n'ai pas "Teranesia", mais j'ai envie de tenter "La Cité des Permutants" ou "L'énigme de l'univers" cet été. A bon entendeur... ^_^
El Jc a dit…
Belle chronique ! Je l'attaquerai une fois que j'en aurai terminé avec "Radieux" que j'apprécie vraiment beaucoup.
Val a dit…
C'est marrant ça, le côté moralisateur ne m'a aucunement effleuré...maintenant, en lisant ta chronique, je trouve que tu as raison
Lelf a dit…
"Moraliste mais pas moralisateur", c'est bien dit et ça résume plutôt bien le recueil. ^^
Guillaume44 a dit…
Oui, la Morale et le Virologue crée vraiment le débat dans ce recueil ! Personnellement, je n'ai ps accroché à cette nouvelle, très stéréotypée et manquant d'originalité dans le traitement de son sujet.
Anudar a dit…
Désolé si je ne réponds pas à chacun de vos commentaires mais j'ai été absent ce week-end et j'ai bien des choses à faire encore... Merci d'avoir pris la peine de les poster. Je les ai lus, et ils m'ont bien plu.

Si le débat sur "La Morale et le Virologue" est lancé sur Planet SF, je vais y participer...
Efelle a dit…
Excellente chronique pour un recueil dont je garde un excellent souvenir.
Pour le roman, Egan me fait encore un peu peur. Il faut que je lises Isolation qu'on m'a décrit comme accessible.
Guillaume44 a dit…
Il y a aussi le débat à l'origine de cette lecture commune sur le forum de livraddict !
Anonyme a dit…
Isolation est génial faut juste maitriser les principes de base de la mécanique quantique.
Anudar a dit…
Bienvenue ici !

J'aime bien le "faut juste" :P ... Et si on n'a pas fait de Physique depuis le BAC+2, est-ce qu'on est qualifié pour apprécier "Isolation" ?