Les Chronolithes

J'ai déjà eu l'occasion de lire du Wilson, mais c'était il y a quelques années, avant de tenir mon blog. Je garde un très mauvais souvenir de mes trois essais en la matière. Dans l'ordre, BIOS, La Nef des Voyageurs et Darwinia : trois romans bizarroïdes, pas très exaltants (le troisième, au passage, m'est tombé des mains) et qui surtout m'ont permis de cataloguer leur auteur. Wilson est l'un de ces types qui sont obnubilés par l'idée d'une réalité transcendante. Derrière notre perception de l'univers, c'est forcé, se cache - pour eux - une réalité plus vaste. Laquelle réalité, sur la nôtre, exerce une influence peu compréhensible. La fin de BIOS est en ce sens caractéristique. Or pour moi, depuis Borges, il est devenu très difficile de parler d'intrusion dans le réel d'une réalité différente, très difficile et peut-être même impossible sans redites. Et il se trouve que ni l'écriture, ni la pensée de Wilson sont à mon sens à la hauteur de la mission qu'il semble s'être fixée. Surtout dans la mesure où, au contraire de Borges, il ne semble pas considérer la transcendance du réel comme un fait mais plutôt comme une fin : en peu de mots, les fantasmes de transcendance, moi, ça me fait fuir, et j'ai pris soin d'éviter tout Wilson depuis que Darwinia m'est tombé des mains au bout de cinquante pages. Il y a peu de temps, l'ami Gromovar m'a persuadé de tenter la lecture des Chronolithes. Faisant confiance à son avis éclairé (surtout que depuis, j'avais quand même eu l'occasion de faire une entorse à mon régime sans Wilson), j'ai fait l'acquisition de ce bouquin qui me faisait de l'oeil. Avec cependant une petite restriction, ayant un minimum d'intégrité spatio-temporelle avec moi-même : si j'étais une fois de plus déçu, ça serait pour de bon.

Autant dire qu'une responsabilité colossale (oui, je me la pète) pesait sur les pages de ce livre...

Résumé :
Expatrié en Thaïlande où il vit avec sa femme et sa fille de cinq ans, Scott Warden apprend un jour d'un ami contrebandier à la petite semaine qu'un événement étrange s'est produit dans l'arrière-pays. Un objet est apparu, planté en terre, un monument sur lequel une inscription proclame la victoire de Kuin... au terme d'une bataille qui n'a pas encore eu lieu car elle est censée se produire vingt ans plus tard. L'arrivée du premier chronolithe marque donc l'entrée dans un monde nouveau. Pour Scott, c'est d'une certaine façon la véritable entrée dans une vie adulte et respectable. Pour les pays d'Asie du Sud-Est puis du monde entier, c'est le début d'une ère de chaos. Car pour tout le monde, la Guerre des Chronolithes est commencée... Mais comment combattre un ennemi qui proclame ses victoires depuis le futur ?
Du simple point de vue de l'argument science-fictif, il faut reconnaître que c'est fort bien trouvé, comme point de départ : ce n'est pas pour rien que ce bouquin m'a fait de l'oeil depuis des années. Par contre, au niveau du risque d'y retrouver des fantasmes de transcendance, il faut reconnaître aussi que c'était une planche bien savonnée pour un auteur qui a déjà commis trois romans que je n'avais guère appréciés. Voilà sans doute aussi pourquoi j'ai mis si longtemps pour tenter le coup.

J'aurais eu tort de m'en priver. C'est un page-turner, mais pas de ce genre où ça pète dans tous les sens. Bien au contraire, en choisissant de se concentrer sur l'existence d'un type qui est pas loin d'être un pauvre type dans un monde qui tourne de moins en moins rond, l'auteur génère une ambiance un peu étouffante, la petite histoire de Scott s'inscrivant de plus en plus dans l'Histoire d'un conflit qui ne dit pas son nom avant d'être terminé. Car c'est une guerre que les personnages livrent, une guerre contre Kuin, une guerre dont les défaites sont annoncées avec deux décennies d'avance mais ont néanmoins des conséquences très palpables sur la vie quotidienne. Y compris avec l'apparition et la montée en puissance d'une véritable cinquième colonne - les kuinistes, qui ont d'une certaine façon admis que le futur est à présent écrit.

A travers ce roman, Wilson conduit en réalité une très subtile réflexion sur la nature et l'irréversibilité du temps. Si Kuin annonce toutes ses victoires depuis le futur, est-il utile de s'opposer à lui ? Surtout lorsque ses monuments semblent indestructibles ? Entre le Destin et le libre-arbitre, Wilson a fait son choix. Et la solution au problème ne sera pas tant physico-technologique, mais plutôt socio-psychologique.

Alors oui, les fantasmes de transcendance apparaissent là-dedans, d'une certaine façon, mais il semble que Wilson se soit décidé à les museler assez pour qu'ils ne parasitent pas son propos. Bien sûr, on se demande tout au long du roman qui est Kuin, et l'hypothèse suggérée à la fin est assez plausible sans être par trop évidente. Cela se termine aussi plutôt bien, d'une façon positive, ce qui n'était pas le cas des autres livres lus de Wilson. Et c'était sans doute aussi, et encore, l'une de mes raisons pour ne pas avoir accroché avec eux...

J'ai bien fait d'écouter Gromovar. Je donnerai une ou plusieurs nouvelles chances à Wilson à l'avenir.

Commentaires

Gromovar a dit…
Belle et honnête chronique.
Super. Merci pour lui :)
BiblioMan(u) a dit…
Il serait quand même dommage de passer à côté de "Spin"...
Gromovar a dit…
+1 (mais Anudar risque de trouver qu'il y a de la transcendance)
Anudar a dit…
@Gromovar : j'essaie d'être honnête et de dire ce que je pense des livres que je lis :P ...

@BiblioMan(u) : je prends note, mais je prends note aussi de l'avertissement de Gromovar.
Efelle a dit…
Il est certain qu'avec ton allergie transcendantale, Wilson n'est pas forcément un auteur pour toi, mais il fallait que tu lises les Chronolithes.
Anudar a dit…
Je pense que j'y reviendrai. On verra dans les mois qui viennent.