La Ruche d'Hellstrom

Premier livre lu de ma part dans le cadre du Défi Frank Herbert, un roman assez court datant de 1972 et publié en France en 1977.
Résumé :
Hellstrom, c'est un entomologiste et un cinéaste renommé dans le domaine du film animalier : sa spécialité, c'est l'insecte sous toutes ses formes et en particulier celles qui sont eusociales. Ainsi est-il connu dans le public ordinaire. Ailleurs, là où le reste de la Terre est désigné - par ceux qui savent parler - par le terme "Extérieur", il est le "guide". Et "ailleurs", c'est la Ruche : pas moins de cinquante mille ouvriers dont la plupart n'ont pas de conscience d'eux-mêmes. Une société secrète, au sens propre, qui ferait frémir d'horreur le commun des mortels, et qui tient à distance les intrus jusqu'au jour où elle pourra essaimer - le jour où elle sera en mesure d'imposer sa volonté au reste de l'espèce humaine... A Washington, l'Agence mène enquête sur les surprenantes activités d'Hellstrom, redoutant que sa ferme dans l'Oregon soit l'abri d'activités subversives. L'Agence percera-t-elle à temps les murs de la Ruche ?
Le thème de l'eusociété humaine est assez répandu en SF. Il a été illustré (à peu près à la même époque !) dans un album de la série Luc Orient, d'une façon très différente. Là où les insectes humains du Sixième Continent cherchent à vivre surtout cachés, sans objectif de conquête, la Ruche imaginée par Frank Herbert est bien plus inquiétante car elle est à vocation totalisante. Hellstrom sait que si la Ruche parvient à survivre, à terme les humains "sauvages" seront peu à peu repoussés hors des territoires qu'elle colonisera - jusqu'au jour où ils n'existeront plus. On retrouve ici un concept qui apparaît déjà dans Dune mais que le Maître allait de plus en plus exploiter dans son oeuvre postérieure : celui de l'élan vital qui se confond avec la volonté de masse de l'espèce. Le langage de Hellstrom trahit sa pensée profonde : si l'espèce humaine hors de la Ruche est "sauvage", c'est bien que la Ruche elle-même est "non-sauvage" - et donc, avancée, voire même civilisée. Ainsi les anciens Grecs - et leurs piteux imitateurs, les Romains - traçaient-ils un trait entre eux-mêmes et les barbares, c'est-à-dire ceux qui ne parlaient pas leur langue : ce n'est pas un hasard si la langue de l'extérieur est inintelligible aux ouvriers ordinaires de la Ruche.

Cette même Ruche est en fait un personnage à part entière dans ce livre. On perçoit que les actes des ouvriers s'inscrivent dans une volonté globale. La Ruche a envie d'essaimer, car la pression démographique devient de plus en plus forte, mais pour cela, il lui faut encore se protéger contre ceux de l'Extérieur - et cette envie d'essaimage devient irrépressible au moment même où un adversaire très dangereux commence à s'intéresser à elle. Le choix de lui opposer un service secret équivalent au KGB me semble fort pertinent, d'autant plus qu'il est justifié par l'existence du KGB lui-même : seul un Etat policier peut s'opposer à un autre Etat policier. Mais ce n'est en fin de compte pas le KGB que l'Agence va devoir affronter : c'est autre chose, et quelque chose de bien plus redoutable, en fin de compte. L'Agence, quelque part, se retrouve dans la position de la Guilde à la fin de Dune :
Elle aurait pu réussir, connaître son jour de gloire et mourir. [...] Au lieu de cela, elle prolonge son existence d'instant en instant, espérant que les mers qu'elle parcourt pourront produire un hôte nouveau quand l'ancien mourra.
Dans la course de vitesse au terme de laquelle se trouve la découverte, par la Ruche, de l'arme absolue permettant de lier les mains à l'humanité "sauvage", l'Agence va être distancée. Quelque part, la Ruche est donc toujours la maîtresse du jeu - même si le Maître prend soin, dans ses dernières lignes, de laisser la situation incertaine, et même bien plus incertaine qu'à la fin de Dune.

D'autres thèmes très herbertiens - la chimie des phéromones, indispensable à la cohésion de cette eusociété, le recyclage de la matière organique y compris humaine, lui aussi nécessaire au fonctionnement de la Ruche, le rôle de la reproduction comme contrôleur social - pullulent dans ce livre, apparaissant au détour d'une page et s'imposant d'eux-mêmes sans qu'il soit besoin de s'en inquiéter. Une petite dizaine d'années après Dune, le Maître avait donc déjà constitué son système de pensée si original. Je suis curieux de savoir, en lisant d'autres oeuvres plus anciennes, à partir de quel moment on verra émerger ses thèmes les plus caractéristiques...

Commentaires

Unknown a dit…
ce texte à l'air riche des thémes favoris de F.Herbert. j'imagine aussi qu'il les met en valeurs différememnt d dans Dune.
Anudar a dit…
C'est bien ça, en effet :) ...