mercredi 30 avril 2014

Destination Ténèbres

Celui-là, Efelle me l'a décrit comme un véritable page-turner, et sa chronique rend très bien la forte impression que son livre lui a faite. Qu'allait-il en être pour moi qui suis tombé sur ce livre au hasard d'une récolte (cela faisait bien longtemps que je n'en avais pas fait, au passage) ?
Résumé : 
L'Astron : un vaisseau générationnel perdu dans l'espace, parti de la Terre depuis des dizaines de siècles en quête d'une vie extraterrestre, et qui se trouve au bord de la Nuit, une région sans étoiles qui sépare la région explorée d'un secteur plus ancien de la Galaxie. Le Capitaine, que le génie génétique a rendu presque immortel, veut traverser la Nuit pour conduire sa mission jusqu'au bout - mais les astros de bord ont peur, car le délabrement du vaisseau leur laisse à penser que leurs descendants sont condamnés à plus ou moins brève échéance pour une quête qui n'est plus la leur. C'est dans ce contexte troublé que Moineau émerge d'une profonde amnésie, qui selon les médecins du bord doit résulter de la chute qu'il a faite sur l'astre désertique et stérile qu'ils viennent d'explorer. Le problème, c'est que Moineau est persuadé que sa chute n'était pas tout à fait accidentelle - d'autant plus que pendant sa convalescence, quelqu'un a sans doute voulu le tuer. Quels sont les secrets de ses souvenirs perdus ? Et quels sont ceux que cachent les non-dits, voire les mensonges, de la vie à bord du vaisseau ?
Les habitués de ce blog savent le goût prononcé que j'ai pour le space-op', de préférence à tendance bien flamboyante. Ici, l'auteur ne nous propose guère de dimensions cosmiques ébouriffantes mais, néanmoins, il parvient - dans le vase clos de l'Astron -  à nous régaler d'une intrigue où s'entremêlent politique, foi - pour ne pas dire fanatisme - et surtout enjeux à l'échelle de l'espèce tout entière. Le vaisseau générationnel est un univers en tant que tel, ses coursives, ses cabines et ses serres constituant une biosphère en réduction et, au sens propre, le seul asile de vie à des milliers d'années-lumière à la ronde. Asile de vie en pleine dégradation : la débrouillardise et, osons le terme, le bricolage permettent aux membres de l'équipage de tricher avec l'entropie en récupérant, lors de leurs haltes infructueuses sur des planètes à explorer, les matériaux de base permettant d'entretenir un peu plus longtemps la fonctionnalité d'une machine déjà bien usée. Cela ne suffit pas : pour entretenir la biosphère dont ils dépendent et qui dépend elle-même de leur travail, ils doivent se soumettre en fin de vie au "Recyclage" - ni plus ni moins que la récupération de leur matière organique. Ayant grandi, et depuis des générations, dans un univers de rareté alors que le Capitaine, en raison de son grand âge, est le seul (ou pas) à garder le souvenir d'une biosphère d'envergure planétaire, celle de la Terre, les astros se voient contraints à vivre selon les réflexes d'un homme pensant selon les termes d'une société d'abondance, des termes qui leur sont tout à fait étrangers. Face à son pouvoir despotique et de plus d'une façon psychopathe, l'équipage passe à intervalles réguliers par des phases de mutinerie toujours réprimées. A moins que, dans le secret des accouplements sélectifs, ne se dissimule bel et bien le germe de la défaite pour le Capitaine...

Il m'a été pour ainsi dire impossible, tout au long de ce livre, de ne pas me dire qu'il était - et de loin - le plus herbertien, voire le plus dunien que j'ai lu depuis bien longtemps. Il faut dire que la convergence entre politique, écologie, religion et manipulation de l'évolution humaine n'est plus anodine depuis l'écriture de Dune et je pense qu'une association aussi étroite d'autant de thèmes herbertiens dans un même livre ne peut tenir de la coïncidence compte-tenu de la postériorité de celui-ci à l'oeuvre du Maître. Frank M. Robinson, qui a sans nul doute lu et apprécié Dune, a je pense très bien compris la leçon herbertienne : dans un univers hostile, seul l'Homme face à l'Homme peut questionner l'humanité avec succès. L'attente improbable et toujours (eh oui) déçue d'une découverte extraterrestre explique en trompe-l'oeil le propos de l'auteur : la quête insensée du Capitaine pour une vie étrangère, non content de lui avoir coûté bien plus d'une humanité, sera inutile en fin de compte, lorsque l'ultime équipage du vaisseau arrivera au terme de son voyage. Ultime coup du sort ou, au contraire, clin d'oeil d'un auteur pour son lecteur, lui laissant entendre que quoi qu'il arrive, l'avenir de l'espèce humaine sera toujours ouvert ? Celui qui aura lu ce livre aura, et ça ne sera pas la moindre des choses, à en décider.

Mis à part cet épilogue peut-être plus convenu, je ne trouve aucun défaut dans ce livre, qui en toute logique se hisse donc dans mon panthéon personnel aux mêmes hauteurs que celles atteintes jadis par un Palimpseste et un Wastburg : au niveau des livres-univers dantesques qui méritent bien d'accéder au rang de classique.

14 commentaires:

Efelle a dit…

Marquant et prenant.
L'épilogue est bien passé en ce qui me concerne.

Anudar a dit…

Je pense que le livre pourrait s'en passer, le point recherché par l'auteur ayant déjà été atteint dans les pages précédentes... mais ce n'est que mon avis, hein.

Efelle a dit…

Ca se discute, je pense qu'il voulait une fin la plus ouverte possible et alléger le spleen de sa vision.

Anudar a dit…

A ce sujet, on ne peut pas dire que ce livre soit marrant mais il parvient néanmoins à ne pas être glauque. Et c'est sans doute grâce à ça qu'il a su me convaincre.

A.C. de Haenne a dit…

Un huis-clos dans l'espace, voilà comment j'avais qualifié ce magnifique roman à l'époque de ma lecture.

A.C.

Anudar a dit…

L'expression "huis-clos" est en effet très appropriée. On pourrait même préciser "huis-clos" agoraphobique :P

Agenor-Rem' a dit…

Je suis bien content d'avoir trouvé ce blog au détour d'une recherche sur google :D
J'ai énormément apprécié ce livre et il s'est également hissé dans mon top 10, je l'ai lu quasiment d'une traite (je me suis juste arrêté pour dormir :P) et je ne lui trouve pas de défaut !

Anudar a dit…

Bonsoir et bienvenue ici !

Pareil : c'est un vrai page-turner, et un bon, qui plus est...

Agenor-Rem' a dit…

Est-ce que tu aurais d'autres page-turner de SF à me conseiller hormis les deux titres que tu as également placé à la fin de ton article ? (je suis aussi en train de lire tes autres articles pour me dénicher de nouveaux titres :-) )
Merci!

Anudar a dit…

Ben écoute, y'en a d'autres. Après, encore faut-il que ça te convienne, les goûts et les couleurs, comme on dit...

En ce qui me concerne, je préfère les classiques. La SF contemporaine me semble souvent délaisser la part du rêve au profit d'univers glauques et répugnants, ce qui est à mon sens contre-productif. N'importe quel univers ou presque peut donner lieu à un page-turner, dès lors que l'auteur de l'histoire maîtrise assez bien son écriture. Par contre, tous les page-turners ne seront pas appréciés de la même façon.

Exemple de page-turner que j'ai détesté : "Evadé de l'Enfer" par Hal Duncan http://grandebibliotheque.blogspot.fr/2010/12/evades-de-lenfer.html .

J'ai aussi des exemples de page-turners que j'ai au contraire beaucoup aimés. Outre ceux déjà cités à la fin de cet article, on pourra citer aussi par exemple "Nervewhere" de Neil Gaiman http://grandebibliotheque.blogspot.fr/2011/05/neverwhere.html, mais Neil Gaiman, c'est une rock-star (suffit de voir toutes les groupies qu'il draine aux Utopiales). On pourra en trouver d'autres... Tout dépend des genres, en fait, qui t'attirent le plus.

Agenor-Rem' a dit…

C'est noté ;-)
Et pour te remercier de ces précieux conseils les derniers "page-turner" que j'ai le plus apprécié sont Janus d'Alastair Reynolds (plutôt hard SF) et un thriller scientifique que j'ai beaucoup apprécié et qui m'a fait également penser à de la SF : Abysses de Frank Schatzing

Anudar a dit…

Reynolds, j'en ai un dans ma pile, à savoir le deuxième volet de son grand space-opera. C'est prévu pour cet Eté, au passage.

Agenor-Rem' a dit…

Je trouve que c'est un très bon auteur parce que j'ai adoré Janus et La pluie du siècle, mais je n'ai jamais réussi à accrocher à son cycle des inhibiteurs (le tome 1 attends toujours que j'essaie de m'y remettre .. un jour :p)

Anudar a dit…

Ben c'est celui dont j'ai prévu le tome 2 pour cet Eté. On verra bien :)