Le Monde des Ᾱ

A. E. van Vogt est assez peu passé sur ce blog : deux nouvelles publiées dans des volumes de la mythique Grande Anthologie de la SF, et c'est tout. A vrai dire, je n'ai lu de lui que deux romans bien des années avant que je ne songe à partager mes impressions de lecture sur le Net : l'excellent La Faune de l'Espace et le très dispensable Invasion galactique. Quand à son grand-oeuvre, le Cycle du Ᾱ, je n'ai jamais cherché à l'ouvrir à l'époque où j'ai construit dans l'ombre ma culture classique de la SF. Le moment était donc venu, vingt ans plus tard, de reprendre mes investigations...
Résumé : 
Quelques siècles plus tôt, la révolution non-aristotélicienne - le "non-A" aussi nommé "le Ᾱ" - fut à l'origine d'une civilisation nouvelle sur Terre. En l'an 2500 et quelque, la Machine des Jeux sélectionne à intervalles réguliers ceux qui maîtrisent le mieux la sémantique générale du Ᾱ et leur réserve les meilleurs postes. Pour les quelques élus, c'est l'assurance de pouvoir émigrer sur Vénus qui, terraformée en monde-jardin verdoyant, est le véritable paradis des Ᾱ... Pour les autres, l'espoir de faire ses preuves les conduit à tenter leur chance à chaque session. Gilbert Gosseyn est l'un de ces aspirants au Ᾱ : il a quitté son village après le décès de sa femme, déterminé à gagner Vénus. Mais arrivé sur place, il découvre que son identité n'est rien d'autre qu'une contrefaçon. Ses souvenirs semblent solides et pourtant, Gilbert Gosseyn... n'existe pour personne d'autre que lui-même ! Alors que la Machine accepte malgré tout de le laisser participer aux Jeux, voilà que d'inquiétants personnages commencent à s'intéresser à lui, à commencer par le Président lui-même - des gens qui semblent mêlés de près à un complot contre le Ᾱ. Qui est Gilbert Gosseyn ? Quel est son rôle dans le jeu d'échecs dont les premiers coups s'engagent dans le système solaire ? Pourra-t-il sauver sa peau et... son identité ?
Disons-le en peu de mots : le Ᾱ, c'est prise de tronche.

Autour de Gosseyn orbite une fascinante théorie de personnages dont tous n'ont pas d'ambiguïté marquée à l'égard de ce fameux Ᾱ et à ses enjeux. Le Président et sa fille, tout d'abord - la fameuse Patricia Hardie à laquelle Gosseyn croit avoir été marié : personnage en réalité bicéphale, le Président dissimulant sous son apparente adhésion aux principes Ᾱ un refus farouche d'abandonner la logique aristotélicienne, alors que sa fille au contraire est présentée comme une névrosée, une ingénue - mais qui cache en réalité bien son jeu. Les nommés Crang, Prescott, X et Thorson, dont certains - voire tous, ou peut-être aucun - sont des agents déterminés d'une puissance extraterrestre. Car en ligne de mire se trouve en effet le Plus Grand Empire, civilisation galactique déterminée à conquérir la Terre, en partie retardée par de fragiles traités interstellaires, et peut-être épouvantée par le Ᾱ : de toutes les espèces intelligentes - que l'on suggère ici toutes humanoïdes - l'espèce humaine de la Terre est la seule à être devenue non-aristotélicienne, et de ce fait perçue comme une menace potentielle.

Le space-opera n'est pourtant pas le principal argument de ce livre. En réalité, il s'agit d'une exploration déterminée d'une civilisation fondée sur des principes différents des nôtres : le câblage animal de la pensée humaine est traité ici comme une limitation physique au potentiel de l'esprit. Gosseyn, modèle d'une post-humanité transcendante, apparaît comme une figure messianique. Les liens entre ce livre et le Dune de Frank Herbert sont nombreux et transparents : le Maître ayant travaillé quinze ans après van Vogt, la révolution aristotélicienne du deuxième se mue en Jihad Butlérien chez le premier, Gosseyn en Paul Atréides et le "cerveau second" en pouvoirs d'un Kwisatz Haderach - et si le conflit se joue dans les deux cas à l'échelle d'une galaxie, son enjeu est bel et bien celui de l'espèce humaine.

Alors, oui, le Ᾱ est prise de tronche. Oui, on ne pige pas toujours tout de suite où l'auteur veut nous emmener. Mais on comprend, la dernière page tournée, pourquoi ce livre est réputé jusqu'en dehors des cercles de la SF : l'identité, c'est la mémoire, nous dit van Vogt. J'ignore ce que Frank Herbert a pu penser de ce livre, si même il l'a lu ; mais il est clair pour moi qu'il existe une proximité de pensée entre ces deux auteurs, et à ce titre tout amateur de Dune se devrait d'avoir lu ce Monde des Ᾱ. Parce qu'il se pourrait bien que ce livre figure dans la mémoire seconde des personnages de Dune...

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