The Fifth Season

J'ai entendu souvent parler, ces derniers temps, d'un livre intitulé La cinquième Saison. Publié en français il y a quelques mois, précédé par l'aura du prestigieux Prix Hugo 2016 : j'ai beau eu tendance à devenir un peu sourd au buzz de la blogoSFFFère ces dernières années, il n'en reste pas moins que mes confrères et consoeurs se sont révélés dans l'ensemble fort enthousiastes : Cedric, Gromovar, Lorhkan, Lune et - last but not least ! - Xapur me montraient le chemin avec volonté. A la faveur d'une envie de lecture plus forte que souvent, ces derniers temps, je me suis décidé à tenter l'aventure...

Résumé : 
Il n'y a sur cette Terre qu'un seul continent, le Stillness ravagé par des mouvements tectoniques enragés qui s'expriment le plus souvent par des tremblements de terre continentaux - qui détruisent les villes trop fragiles ou construites au mauvais endroit - ou sub-océaniques - et ce sont alors les côtes qui sont ravagées par des tsunamis titanesques. A intervalles irréguliers, c'est encore pire : qu'un supervolcan se réveille, que des plaques se mettent à s'affoler plus que d'ordinaire... et voilà que commence une cinquième Saison, événement catastrophique pouvant affecter une région bien définie ou l'ensemble du continent, empoisonnant l'air et abolissant toute production alimentaire. De nombreuses communautés humaines disparaissent lors des Saisons, laissant derrière elles des ruines parfois énigmatiques... mais au fil des siècles et des millénaires, le Vieil Empire de Sanze a réussi à s'étendre, et à endurer Saison après Saison. Une partie de sa puissance provient de ses orogènes : des parias, que l'on parque et que l'on élève comme du bétail au Fulcrum de Yumenes, qui disposent d'une capacité à rediriger les flux tectoniques et qui, sous conditions, assurent hors Saison une vie à peu près normale aux communautés sous son influence. Damaya est encore une enfant lorsque sa famille découvre qu'elle dispose du pouvoir des orogènes, que les gens ordinaires considèrent comme maudits : la voici extraite de sa communauté par l'inquiétant Gardien Schaffa, qui l'emmène au Fulcrum afin d'accomplir sa formation. Syenite est une orogène à quatre anneaux : elle reçoit la charge peu enviable d'accompagner le dix-anneaux Albâtre sur le terrain, pour une mission qui pourrait bien remettre en question sa vision du monde, et surtout de lui donner un enfant. Essun est une orogène renégate, une "rogga" : elle a tenté de vivre une vie normale dans une communauté reculée, mais la voici partie sur les routes pour venger son fils assassiné par son époux, au moment même où commence une Saison qui s'annonce plus terrifiante que toutes celles qui ont précédé... Existe-t-il un espoir pour les orogènes en ce monde maudit ? Et pour la simple humanité ?
Par la force des choses, je suis un peu géologue sur les bords... et je suis fasciné par les échelles de temps et d'énergie qui sont impliquées par la géologie. Sur (notre) Terre, les dorsales s'ouvrent de quelques centimètres par an (une quinzaine pour la dorsale Est-Pacifique, la plus rapide qui existe à l'époque actuelle), un mouvement qui est compensé surtout par le recyclage de la lithosphère au niveau des zones de subduction. Quelques centimètres par an, cela paraît peu à l'échelle d'une vie humaine - mais à l'échelle du temps long de la géologie, cela représente une force considérable, amenant la géographie de notre planète à changer d'une façon spectaculaire comme en atteste le Paleomap Project de Christopher R. Scotese : la Pangée du Permien terminal illustre le point de départ du Cycle de Wilson actuel, lequel bien qu'ancien de 250 millions d'années semble devoir encore durer à peu près autant de temps. Le caractère infime de ces mouvements tectoniques est lié à la désintégration continue des radionucléides à l'intérieur du noyau terrestre : celle-ci est lente et, de ce fait, notre planète se refroidit peu à peu, sa tectonique s'apaisant au fil des temps géologiques. Mais qu'en serait-il si nous avions vécu bien plus tôt dans l'Histoire de notre Terre ? Ou bien si quelque aberration géologique - ou scientifique - avait doté notre planète d'une tectonique plus violente - beaucoup plus violente ! - qu'elle ne l'est déjà ? Les phénomènes géologiques sont de nature stochastique - ce qui nous interdit de prédire quand et un violent séisme va se produire - si bien qu'une planète plus active serait aussi beaucoup plus hostile. Et peut-être même qu'elle offrirait à sa biosphère, à intervalles bien plus fréquents, des événements d'extinction massive de la même envergure que celui qui accompagne la formation de la Pangée citée plus haut : la crise permo-triasique a vu la disparition de près de 90% des formes de vie qui existaient jusqu'alors, et sanctionne la fin du Paléozoïque ou ère primaire. Tel est l'impressionnant travail de worldbuilding entrepris par l'auteure de ce livre étonnant : si l'astronomie et la biologie sont souvent à l'origine des arguments de la SF - ou de la science-fantasy dans laquelle je classe très volontiers The Fifth Season - il est déjà plus rare de voir un auteur choisir la géologie comme source d'inspiration. Et cela marche : cette Terre fracturée possède le parfum de l'authentique - ou en tout cas de la vraisemblance.

La SF, y compris lorsqu'elle s'apparente en fait à de la science-fantasy, est belle quand elle questionne la façon dont les personnages sont affectés par le monde que l'auteur a imaginé pour eux. Ici, les personnages sont humains - ou en tout cas humanoïdes - et certains d'entre eux disposent du talent plus ou moins héréditaire de l'orogenèse : loin d'être une "simple" géomancie telle qu'on peut la voir pratiquée dans l'univers d'Avatar : the last Airbender, le pouvoir des orogènes de N. K. Jemisin permet de redistribuer les contraintes tectoniques, et donc de rediriger les mouvements des failles et même d'apaiser les éruptions volcaniques. Ce pouvoir est, à ce niveau de l'histoire - The Broken Earth Series est... une trilogie - encore très mal expliqué, voire pas du tout ; mais cela fait partie aussi du jeu de worldbuilding entrepris par l'auteure, celui qui consiste à distribuer peu à peu les indices éclairants, quitte à les dissimuler au cœur d'un fil d'intrigue différent de celui où ils prennent leur sens. The Fifth Season propose d'explorer les destins de trois personnages différents - ou pas - qui sont affligés de la même malédiction : être un ou une orogène est un fardeau peu enviable puisqu'aux yeux du peuple vous avez le mauvais œil - en quelque sorte - et qu'aux yeux des maîtres du Fulcrum vous êtes une simple ressource peut-être même pas humaine, ou alors à peine. Et pourtant, le Stillness ne peut se passer des orogènes. Alors, afin qu'ils ne deviennent pas trop puissants et ne se mettent pas à revendiquer leur différence - chose que certains d'entre eux se mettent à faire en s'appropriant le terme péjoratif de "rogga" - on les contraint à travers la caste des Gardiens qui, seuls, peuvent enchaîner leur pouvoir. Système tordu et cruel, qui n'hésite pas à recourir à la punition physique pour inculquer les bonnes pratiques - un Gardien, au fond, c'est une Bene Gesserit sadique - et qui produit des monstres capables de saccager leurs vies. Tout comme dans Dune, le système qui a rendu possible cette stabilité se révèle désormais mortifère et dangereux pour la survie de l'espèce : tout comme Frank Herbert proposait la révolte aux accents de guerre sainte (le Jihad) comme solution à même de faire sauter le verrou évolutif, N. K. Jemisin suggère que ses personnages, pour sortir de la stase malsaine, sont contraints à la violence. Quel espoir reste-t-il à ceux dont l'avenir est barré par la servitude ? The Fifth Season est donc un magnifique volume d'exposition pour une série qui s'annonce comme l'une des grandes épopées de la décennie : bravo !

Commentaires

yogo a dit…
Sympathique chronique géologique. Un point de vue intéressant qui m'a rappelé certaines de mes heures estudiantines... et ce avec bonheur : l'Histoire de la Terre est notre principale Histoire.
Et sans cette tectonique, nous ne serions pas là, du moins pas sous cette forme. :-D
Anudar Bruseis a dit…
Hé oui ! On a tort de sous-estimer la part de la tectonique dans notre Histoire...

Merci pour ton avis ;)
Miroirs SF a dit…
Vendu ! Je t'avoue qu'il n'y aurait pas eu le prix Hugo et ton enthousiasme, j'aurais été un peu frileux devant un résumé qui me donne l'impression d'une absence d'intrigue.
Anudar Bruseis a dit…
Ah si si, je t'assure : intrigue il y a. Et c'est même une belle intrigue, avec destin, trahison, surprises et autres...