lundi 13 mars 2017

Bloody Harry tome 1

Fan de Harry Potter, moi ? Noui... J'ai eu ma période, il est vrai, il y a une dizaine d'années à présent. Arrivé à cet univers quelques mois avant la parution de son cinquième tome - c'était en 2003 pour la version originale - je n'en suis plus ressorti avant la fin. Livres en anglais précommandés en 2005 et en 2007, livrés le jour dit et lus en quelques heures dans la foulée. Puis les films, bien sûr, dont je n'ai chroniqué que les deux derniers sur ce blog - le plaisir de voir grandir les jeunes acteurs, et celui de prolonger le voyage dans cet univers quatre ans après avoir tourné la page du dernier roman. Et enfin, il y a quelques mois, le texte de la pièce de théâtre Harry Potter and the cursed Child, que je n'ai pas chroniqué pour autant, ainsi que le premier volet de la série de films Les Animaux fantastiques.

Donc oui, avouons-le : fan de Harry Potter sans pour autant être un Potterhead. Je n'ai pas grandi avec le personnage même si, né dix ans plus tard, je l'aurais sans doute fait. Je connais très bien cet univers sans pour autant m'en prétendre le spécialiste. Et j'ai même eu l'occasion - lors de cette année douteuse de ma vie où j'ai compris, à force de passer mes journées dans une cave à faire polymériser de l'actine dans le réacteur d'un fluorimètre dont le shutter dysfonctionnait, que je n'étais sans doute pas fait pour la recherche scientifique - de lire des fanfics de Harry Potter. Plus que de raison.

Bloody Harry n'est pas une BD adaptée de Harry Potter. Au contraire, il s'agit d'un hommage parodique, irrévérencieux et en même temps plein de tendresse pour son sujet, comme la couverture l'annonce en substance : il y a là-dedans de vrais morceaux de Harry Potter. Sauf que ces morceaux ne sont pas de ceux que l'on montre en public, ou que l'on montre à tout le monde, ou que l'on montre tout court. Allez, avouez-le ! Ne vous êtes-vous jamais demandé, comme tout Odieux Connard qui se respecte, à quoi au juste des jeunes sorciers munis de baguettes magiques, de sorts d'agrandissement, d'hormones en ébullition et d'un humour potache peuvent bien jouer dans le secret de leurs dortoirs ? Eh bien, Bloody Harry c'est tout à fait ça, et même que parfois, c'est pire : sur le blog duquel proviennent la plupart des planches de cette BD, voici l'un des gags les plus racontables. Pour les moins racontables, il faudra lire la BD ou explorer le blog, mais il faudra surtout avoir le coeur bien accroché. Parce que Bloody Harry n'est pas que potache, il est aussi volontiers trash pour ne pas dire dans la plus droite ligne des Sales Blagues de l'Echo des Savanes...

vendredi 10 mars 2017

The Dark Forest

Ce roman fait suite au Problème à trois Corps que j'avais chroniqué il y a quelques mois. Il est le deuxième volet d'une trilogie et n'est pas encore traduit en français : j'ai donc pris la peine de le lire en anglais traduit depuis sa langue originale, à savoir le chinois.
Résumé : 
La flotte militaire trisolarienne est en vol vers le système solaire. Il lui faudra quatre siècles de voyage avant d'arriver à destination, quatre siècles au terme desquels les Trisolariens pourront enfin coloniser une planète plus accueillante que la leur. Dans leur plan, l'espèce humaine doit disparaître : un concurrent dangereux mais arriéré, qui occupe la place confortable dont ils ont tant besoin... Alors, au préalable de leur envol, ils ont envoyé sur place les sophons : des intelligences artificielles dissimulées dans des replis des dimensions de l'espace, capables d'interdire la recherche en physique fondamentale et donc la construction d'armes à même de contrecarrer leur invasion. Luo Ji est un astronome convoqué du jour au lendemain par l'ONU et découvre, interloqué, qu'il a été désigné Fixe-Muraille. Des ressources presque illimitées sont mises à sa disposition, à lui et à trois autres Fixe-Murailles, afin qu'ils puissent mettre au point dans le secret de leur esprit - seul espace inaccessible à l'espionnage des sophons - des stratégies qui permettront d'équilibrer la balance entre la Terre et Trisolaris. Dans l'espace, on commence à construire la flotte internationale qui sera chargée de défendre la Terre et l'espèce humaine contre les envahisseurs... Mais comment se défendre contre un ennemi capable de truquer les règles du jeu ? Face à ce dilemme, certains choisissent l'hibernation, préférant faire face au futur, aussi incertain qu'il soit, plutôt qu'aux périls et aux mensonges du présent...
Le précédent volet de cette histoire se concluait sur une sentence de défaite, mais aussi sur une note d'espoir : certains personnages n'étaient pas décidés à renoncer avant même de livrer bataille. La peur du chaos imprègne le premier volet de The Dark Forest : entre ceux qui formulent des plans d'ores et déjà voués à l'échec, ceux qui désirent se perdre dans l'ivresse la plus hédoniste en attendant la fin du monde - fût-elle remise à quatre cents ans dans le futur - et ceux qui, somme toute, attendent les événements car quatre siècles, ce n'est pas demain, l'ambiance de cette première partie est on ne peut plus pessimiste. Lui succède une autre époque, trompeuse, où l'espèce humaine se relève d'une phase de chaos et où les premiers éléments de la flotte trisolarienne s'approchent de la Terre. Liu Cixin est lui-même physicien et il sait que, tout comme l'orbite de Trisolaris est irrégulière, les sociétés humaines passent à travers des phases cycliques aux éléments positifs comme négatifs : à l'optimum qui précède l'arrivée des sophons sur Terre suit une époque trouble et enfin une période chaotique. Le cycle se répète alors : piégée dans une stase artificielle par les sophons, l'espèce humaine subit de plein fouet sa première défaite spatiale dans la guerre contre Trisolaris et manque s'effondrer avec la confirmation de la sentence d'apocalypse.

Liu Cixin connaît de toute évidence les classiques anciens ou plus récents de la SF américaine. A travers l'institution de quatre Fixe-Muraille, je perçois une citation nette à l'Univers Ender d'Orson Scott Card. Chaque Fixe-Muraille possède une mission sacrée dont l'accomplissement mérite bien de consentir beaucoup de sacrifices : défendre in fine l'espèce humaine contre l'inévitable invasion qui s'apprête à déferler sur elle. Mission impossible à remplir par les moyens habituels : le développement scientifique est bloqué d'une façon artificielle par l'influence des Trisolariens et la technologie humaine, malgré toute l'audace des ingénieurs, ne saurait venir à bout des engins conçus par une civilisation capable d'altérer les lois de l'Univers et de plier la matière et l'énergie à ses désirs. La scène de la destruction de la flotte humaine, à l'origine d'un nouveau traumatisme historique, arrache pourtant le lecteur de l'impression trompeuse selon laquelle il se trouverait au coeur d'un remake sinisant de l'épopée de Card : face à une telle disproportion de moyens, la solution ne saurait venir d'une prouesse technique mais bel et bien d'un savant coup d'échecs aux accents très herbertiens. La galaxie est un écosystème de civilisations paranoïaques dont certaines, vieilles de millions et peut-être même de milliards d'années, sont prêtes à tout pour garantir leur survie. Or l'espèce humaine, bien imprudente, a signalé sa présence de plus d'une façon et attiré la convoitise des Trisolariens : pour s'extraire du piège, il faudra tenter un gambit - et Luo Ji, que les masses interprètent parfois comme le Sauveur et parfois comme un incapable, a fait sienne la leçon de Paul Atréides selon laquelle être en mesure de détruire une chose revient à la contrôler de façon absolue. Bien sûr, ce roman n'est pas sans défauts - à commencer par sa narration qui, plus d'une fois, m'est apparue étrange... Et pourtant, il y a ici une telle ambition et une si belle capacité à réinterpréter le fonds science-fictif que l'on ne peut qu'applaudir ! Une chose est certaine : le prochain tome figurera tôt ou tard parmi les lectures de ce blog...

vendredi 3 mars 2017

Méta-Baron tome 4 : Simak le Transhumain

Dernière parution en date dans la série Méta-Baron, ce quatrième tome est conçu comme la conclusion d'un cycle, de la même façon que l'était le deuxième...
Résumé : 
Le Méta-Baron, qui avait introduit à bord de son bunker spatial toute une troupe de prostituées, a commis l'erreur d'y faire entrer nuls autres qu'Orne-8, la fille cachée du Techno-Pape, et Simak le Transhumain, tous deux en mission pour l'éliminer. L'explosion d'une bombe à bord du Méta-Bunker l'endommage - ce que nul ennemi n'avait jamais réussi à faire - et blesse son propriétaire qui va devoir désormais porter un bras mécanique, involontaire concession à la tradition de sa caste qu'il a pourtant reniée... Orne-8 a survécu : désormais l'ennemie de la techno-civilisation, elle s'apprête à filer le parfait amour avec le Méta-Baron, et à contempler avec lui la destruction de l'univers. Mais voilà qu'elle se découvre enceinte par les oeuvres de son amant et, ne voulant pas la mort de son enfant à naître - que ce soit au moment de la destruction de l'univers ou par la cruauté de la tradition méta-baronique - elle s'enfuit en compagnie de Simak, afin de trouver refuge auprès de son père et, peut-être, conjurer la fin de l'univers. Car le Méta-Baron a trouvé un indice : la contraction universelle est liée à la disparition de l'épiphyte... et il existe peut-être une solution dans l'autre dimension d'où celle-ci est originaire. L'amour qu'Orne-8 porte au Méta-Baron survivra-t-il à la nouvelle quête que celui-ci s'est donné ?
On retrouve avec plaisir le dessin orienté comics de Niko Henrichon, osant plus de scènes dantesques dans la veine hénaurme de l'univers du Méta-Baron, sans toutefois s'interdire des cases et images plus contemplatives. Le trait est soigné, les expressions des personnages crédibles, et les décors sont très réussis : je crois que, pour la première fois depuis Moebius, on tient ici un dessinateur à la hauteur de l'ambition de l'Incaliverse : croisement subtil entre le vieux fond dunien jamais oublié par Jodo et le space-opera épique, d'Hamilton à Star Wars en passant par Valérian... Et cela marche.

Quand à l'intrigue, il suffira de rappeler ici que le Méta-Baron et Orne-8 ont affaire à la fin de l'univers, et rien de moins. Si le premier des deux joue son rôle de Méta-Baron - et se fout donc un peu de ce qu'il se produit autour de lui, écrasé par un destin qu'il n'a jamais choisi - la deuxième est quand à elle bien plus concernée, non par son propre avenir mais bel et bien par celui de l'enfant qu'elle porte en elle. Thème dunien, sans aucun doute, que celui de l'atavisme mammifère y compris au plus lointain d'un futur où l'espèce humaine est en cours d'évolution vers la post-humanité. Mais cette post-humanité, quelle est-elle ? Se trouve-t-elle au bout du chemin où le Méta-Baron est allé au plus loin, celui de la symbiose homme-machine, et sur lequel s'engage la techno-civilisation périmée ? Le transhumain Simak, est-il bien le premier-né d'une espèce humaine aussi neuve que supérieure, ou bien n'est-il qu'une aberration ? Les questions soulevées par cet album divertissant sont plus profondes qu'il y paraît : on sait le goût de Jodo pour la spiritualité et les mystères de l'inconscient. S'accomplir en tant que post-humain, chez Jodo, c'est avant tout prendre conscience de sa propre humanité : c'est toute la leçon apprise et délivrée par John Difool, médiocre héros de L'Incal ! Et force est de constater que le Méta-Baron semble changer de chemin, au profit de celui que Difool empruntait bien malgré lui dans la série fondatrice de l'Incaliverse...

Il est par conséquent clair que les auteurs de cette nouvelle série semblent vouloir s'échapper de la mythologie méta-baronique pour en revenir aux axiomes de l'Incaliverse : il s'agit d'une excellente nouvelle, et je suis par conséquent impatient de voir si les promesses immenses faites par ces quatre premiers albums seront tenues !

jeudi 2 mars 2017

The Expanse saison 1

J'ai déjà parlé ici de The Expanse, le grand space-opera de James S. A. Corey, une oeuvre écrite à deux mains, en plusieurs tomes, et dont l'ambition affichée serait de concevoir un équivalent au Trône de Fer dans l'espace. C'est un univers qui, au fil de ses tomes (1, 2 et 3 pour le moment) a su captiver mon attention et me convaincre, la plupart du temps. Adapté en série depuis quelques mois, il était naturel que je m'y intéresse et j'en ai terminé hier soir la première saison.
Résumé : 
Au XXIIIème siècle, les Nations Unies de la Terre et la République Martienne des Congrès sont les deux puissances dominantes du Système Solaire. Affamées des ressources de la ceinture d'astéroïdes et des planètes gazeuses, elles exploitent sans vergogne le petit peuple des Ceinturiens qui, sur les petits corps du Système Solaire, vivent tant bien que mal une vie de débrouille, de bricolage et de frustration. Travaillés au corps par la propagande de l'APE, une organisation indépendantiste, maîtrisés par des policiers aux ordres de l'ONU, exaspérés par les restrictions en ressources vitales, les prolétaires de la Ceinture sont prêts à l'explosion de colère et à la révolte. Aussi, quand le Canterbury - un cargo de glace venu de Saturne - disparaît avec tout son chargement alors qu'il était attendu sur Cérès, et que James Holden, l'un des survivants du Cant, accuse Mars d'avoir éliminé son vaisseau en utilisant une technologie furtive, c'est l'étincelle qui allume la poudrière. Pour la Terre et Mars, c'est la stupéfaction : aucun des deux ne dispose de vaisseaux furtifs tels que celui qui a détruit le Canterbury... et une telle révélation pourrait bien déclencher une guerre entre les deux grandes puissances, aucune des deux ne voulant risquer d'être submergée par un adversaire qui pourrait en disposer. Sur Cérès, le détective Miller est chargé de l'enquête concernant la disparition de Julie Mao, une gosse de riches qui a coupé les ponts avec sa famille terrienne et s'est installé dans la Ceinture. Alors que Holden et son équipage sont recueillis par le Donnager, un puissant vaisseau de guerre martien, l'enquête de Miller montre que Julie Mao avait des liens avec l'APE. Qui, dans le Système Solaire, tirerait avantage d'une guerre ouverte entre la Terre et Mars ? Qui tire les ficelles du complot ? Et s'il y avait un quatrième joueur à la table dont les trois autres ignoreraient tout ?
On retrouve bien, dans cette série, l'ambiance particulière de l'univers de The Expanse : trois factions bien reconnaissables et pourtant non caricaturales - Terriens hédonistes, Martiens rigoristes, Ceinturiens idéalistes, le pidgin ceinturien inimitable, ce cocktail entre haute technologie et bricolage à donner une attaque au webmestre de Brico-Trash !, et cette impression diffuse que quelque chose ne tourne pas rond, sans que personne ne parvienne à savoir quoi au juste avant qu'il ne soit trop tard, ou presque. L'intrigue de The Expanse ayant été - à mon avis - au moins en partie calibrée pour une adaptation au format sériel (c'est la mode) la vraie question allait être celle des choix graphiques, acteurs et décors compris. Je dois dire que je n'ai pas beaucoup de commentaires à faire pour les premiers, mis à part concernant Steven Strait qui joue le rôle de James Holden et à qui on a fait, je trouve, un petit air appuyé de Jon Snow. Concernant les décors, j'ai envie de dire qu'on s'y croirait : l'esthétique lorgne par moments vers le crasseux, par moments vers le 2001 de Kubrick, et remplit en réalité fort bien le cahier des charges. Quand au grimage des acteurs, il est d'un niveau assez bon, les Ceinturiens dégageant une impression de manque d'hygiène avec des peaux couvertes de taches, des cheveux longs et gras, et surtout une apparence filiforme liée à la croissance en faible gravité. S'opposent à eux les Martiens et les Terriens plus propres que propres et donc décevants : on en vient à pouvoir les détecter à la seule qualité du brushing.

La série parvient pourtant à trouver sa propre individualité. La première saison s'interrompt juste après l'évasion de la station Eros après la contamination volontaire de celle-ci à la protomolécule. On ne révélera ici rien des circonstances de cette contamination : il suffit de dire que, dans ce futur pas très lointain, les autorités parviennent hélas toujours à tromper leurs administrés, pour le pire comme pour l'encore pire. Dans un univers où les ressources - matérielles ou énergétiques - viennent à manquer, le corps humain lui-même peut représenter une mine de matière organique utile au recyclage... comme à la recherche scientifique, ou à ce qui cherche à passer pour telle. C'est à travers ce thème de la rareté que la série The Expanse parvient à exister d'une façon autonome : là où le temps fictionnel abondant des livres permettait certaines digressions, le format télévisuel contraint les scénaristes à faire des choix et à être efficaces. Et pour une fois, il faut bien reconnaître que leurs choix ont été atypiques et intéressants. Bien loin de se changer en n-ième soap-fiction, The Expanse réduit à l'essentiel les nécessaires interactions entre personnages, se payant même parfois le culot de l'ellipse, ne donnant pas un indice inutile à l'élucidation de leur passé, pour se concentrer plutôt sur l'évocation d'un monde où la rareté des ressources (et en particulier de l'eau) est quasi-dunienne. Les Ceinturiens sont-ils les ancêtres des Fremen ? D'une certaine façon, peut-être... L'ensemble convainc en tout cas, bravo !

mercredi 1 mars 2017

La vidéo SF du mois - Mars 2017

Infinite Horizon est un court-métrage que je rattache très volontiers à la nouvelle tendance solarpunk : celle qui cherche, enfin, à réenchanter notre chère SF. Laquelle n'aurait jamais dû abandonner les beaux rêves qui ont fait son succès...

jeudi 23 février 2017

Méta-Baron tome 3 : Orne-8 le Techno-Cardinal

J'avais lu cet album il y a quelques temps, sans toutefois - flemme oblige - le chroniquer ainsi qu'il se doit. Le tome 4 de la série étant paru et lu, le moment était donc venu pour moi d'utiliser à nouveau sur ce blog l'étiquette Incaliverse à laquelle je tiens beaucoup...
Résumé : 
Le Méta-Baron a défait les stratagèmes de Wilhelm-100 et l'impossible a eu lieu : plus une seule goutte d'épiphyte ne sera récoltée sur Marmola puisque les dernières réserves se trouvent à présent au plus profond des soutes du Méta-Bunker. Sur Néo-Planète-d'Or, le Techno-Pape lui-même s'affole : sans épiphyte, plus de voyage instantané dans l'espace, et donc plus d'Empire... condamnant la civilisation Techno-Industrielle à l'effondrement. Alors, en désespoir de cause, il envoie sur Marmola le tout neuf Techno-Cardinal Orne-8, un être aussi intelligent que pervers, afin de maintenir une chape de plomb sur ces nouvelles désastreuses, le temps de trouver une solution, et lui adjoint le transhumain Simak afin de l'assister... à moins qu'il ne s'agisse de l'espionner. Alors que le Méta-Baron, conscient de ce que l'univers s'approche de sa fin, choisit de renoncer aux traditions de sa caste afin d'investir enfin son humanité, Orne-8 fait une étrange découverte sur Marmola. Pour comprendre le lien qui existe entre l'épiphyte et le Méta-Baron, et peut-être conjurer la fin de l'univers, il lui faudra pénétrer au coeur du Méta-Bunker et prélever une goutte du sang de son propriétaire, qui n'est autre que le plus puissant combattant de toute l'Histoire humaine...
Nouveau cycle, nouveau dessinateur : bienvenue à Niko Henrichon qui accède aux pinceaux du Méta-Baron ! Le dessin semble ici plus orienté comics et, après tout, cela ne tombe pas trop mal car au fond, qu'est-ce que le Méta-Baron sinon un super-héros de l'an trente mille et des brouettes ? On retrouve en tout cas ici quelques réminiscences de l'oeuvre géniale du grand Moebius, chose qui ne s'éprouvait pour ainsi dire pas dans les tomes 1 et 2 : c'est comme toujours une agréable surprise, et surtout dans ce contexte méta-baronique si propice aux expérimentations gothico-métallo-douteuses - mais je l'ai déjà dit par ailleurs, je suis assez dubitatif devant la série d'heroic-space-fantasy qu'avaient signé Jodo et Gimenez entre les années 1990 et 2000. La couverture du présent album est en tout cas magnifique et très bien pensée : intrigante et inquiétante avant lecture, elle prend un sens nouveau une fois la dernière page lue...

Après un premier cycle qui faisait la part belle aux affrontements dantesques - toujours dans la lignée de La Caste des Méta-Barons - on semble entrer ici dans un univers de danger bien différent. Exit Wilhelm-100, piètre ennemi au fond pour le Méta-Baron... et place à Orne-8, Techno-séminariste aux dents longues déjà entrevu dans les deux premiers volets. Confronté à une tâche impossible - identifier un approvisionnement viable et renouvelable en épiphyte pour un Empire aux abois - il n'oublie pas de réclamer sa récompense au préalable de tout autre chose... Une récompense en forme de sacrifice personnel, sous la forme du psycho-abdomen de Techno-Cardinal dont la conquête requiert la castration symbolique. Si le Méta-Baron semble rechercher sa propre humanité en faisant désormais l'impasse sur ses traditions familiales, quelque part cet héritage semble assumé par son nouvel ennemi à travers une mutilation volontaire. Il existe par conséquent un lien entre les deux adversaires et, si dans sa quête pour sa propre humanité le Méta-Baron semble sombrer dans l'hédonisme le plus nihiliste, il apparaît qu'Orne-8, malgré ses secrets et sa cruauté, semble plus concerné par le devenir de l'espèce humaine ou, à tout le moins, par celui de la civilisation dont il est le produit.

Renouvelant donc la mythologie de la série, cet album est de bonne tenue et laisse une impression agréable. La suite au prochain numéro !

dimanche 12 février 2017

Seuls le film

Les visiteurs de ce blog savent que je suis un amateur de la BD de Gazzotti et Vehlmann, la série Seuls. J'ai commencé à m'y intéresser dès son premier album, sorti en 2005, et au fil des ans je n'ai jamais cessé de la lire. Douze ans et dix tomes plus tard (le dernier datant de cet automne), Seuls semble devenir une franchise avec la sortie de son adaptation au cinéma ! Je ne pouvais manquer d'aller voir ce que le grand écran allait faire de cette série si intéressante et, en même temps, de plus en plus frustrante pour son lecteur...
Résumé : 
Leila est une jeune fille passionnée de bolides, un goût qui lui vient de son grand frère plongé dans le coma. Quand elle apprend qu'il est renvoyé en chambre stérile, sa vie lui semble insupportable et la voilà prête à exploser. Un matin, voilà qu'elle se réveille dans son lit sans bien se souvenir des événements du jour précédent. Il n'y a personne chez elle, ni nulle part dans son quartier : maisons vides, voitures abandonnées, les seuls mouvements sont ceux des chiens et des dispositifs automatiques. A l'angoisse va succéder la panique lorsqu'elle découvre que c'est toute la ville qui est désertée - ou presque... Deux enfants plus jeunes qu'elle, Camille et Terry, cherchent eux aussi à comprendre ce qu'il s'est passé. Ils tombent très bientôt sur Dodji, un adolescent plus âgé, aussi taiseux que solitaire, puis sur Yvan, gosse de riche un peu trouillard sur les bords qui s'est réfugié dans l'immeuble où travaillait son père banquier. Ce qu'ils ne savent pas encore, c'est qu'ils ne sont pas seuls en ville... Cet individu armé de couteaux et masqué qui vient interférer dans leur quête est-il la plus grande menace qui pèse sur eux ? Et ce brouillard brûlant et empoisonné qui envahit la ville, d'où vient-il ?
L'adaptation d'une oeuvre écrite au cinéma est un art délicat : les amateurs de Dune le savent depuis très longtemps. Même si depuis quelques années les geeks savent que le Marvelverse pourrait bien finir contredire cette loi des univers de fiction selon laquelle adapter c'est trahir, une adaptation de BD à l'écran est toujours un exercice glissant pour ne pas dire casse-gueule. Il faut bien reconnaître que la chose a été pour ainsi dire intégrée par le public : il suffit de voir les inquiétudes que presque tous évoquent aussitôt lorsque l'on en vient au sujet du film Valérian prévu pour juillet prochain ! Concernant Seuls, il y avait bien des motifs d'inquiétude potentiels : saurait-on choisir des acteurs convaincants pour tenir ces rôles si peu conventionnels ? Comment habiller les rues désertes de Fortville dans le monde réel pour qu'elles apparaissent à la fois inquiétantes et familières ? Comment introduire la mythologie de la série sans perdre les spectateurs dans les méandres d'une BD dont la publication s'étire depuis une décennie ? La construction avait a priori tout d'une gageure.

Le premier écueil sur lequel Seuls vient buter, c'est bien sûr celui des acteurs. Leur jeu n'est pas en cause : de toute évidence, ils sont bien dirigés par les adultes qui les ont choisis... Le problème, c'est - une fois encore ! - cette manie détestable et incompréhensible qu'ont les responsables du casting de choisir, d'une façon systématique, des acteurs plus âgés que les personnages qu'ils sont censés incarnés. Leila est censée avoir treize ans et non pas quinze. Terry, cinq et non pas dix au moins... Il paraît qu'il est plus simple de faire jouer des acteurs plus âgés : mais dans ces conditions, pourquoi Spielberg n'a-t-il jamais reculé à l'idée de faire jouer dans ses films des enfants y compris en bas âge ? Cette manie vient ici handicaper le film d'une première façon : non content de déranger les fans de la première heure, les choix faits pour le casting diminuent la crédibilité du contexte. On n'est plus ici face à des enfants isolés dans une ville puisque deux - voire trois - d'entre eux sont d'ores et déjà des adolescents aussi charpentés que capables de se débrouiller seuls.

Les choix graphiques de ce film lorgnent sans trop de discrétion vers l'esthétique post-atrop et dystopire devenue (hélas) trop mainstream ces dernières années. On perd ici les couleurs chaudes et "jolies" qui donnaient un contrepoint dérangeant à une intrigue inquiétante, et habillaient en fait à la perfection le monde hostile de la BD : se substituent à elles petits matins glauques, rues grises et brouillard mal défini. Ici, ce n'est pas la peur à l'état pur qui est distillée par les rues de Fortville, c'est plutôt le chaos, le néant et l'entropie, et c'est d'une façon claire et nette le deuxième écueil qui vient ébranler tout le film : il paraît qu'on est au même endroit, mais on n'y croit pas... C'est pourtant sur le troisième écueil que le navire tout entier achève de se briser : les scénaristes ont fait le choix de concentrer des événements tirés des cinq premiers albums en un seul film, nécessitant des court-circuits scénaristiques périlleux pour la tension de l'ensemble. La mort de Dodji dans le quatrième album avait tout d'un déchirement car le lecteur s'était attaché à lui et à sa personnalité si originale... Ici, sa mort puis sa résurrection interviennent en moins de dix minutes : comment éprouver ces événements avec l'intensité qu'ils méritaient ?

Que retenir du film Seuls ? Hélas, très peu de choses. Les acteurs ont fait de leur mieux pour jouer avec les mauvaises cartes qu'on leur avait remises et c'est tout à leur honneur, et si le film déçoit, ce n'est certes pas de leur faute...

samedi 11 février 2017

Anniversaire du blog : sept ans



De la même façon que Noël et Jour de l'An entraînent leurs lots de publications thématiques, la date du onze février implique chez moi de rédiger un petit article pour me souvenir du début de l'histoire de ce blog. Il y a donc sept ans, je créais en ce jour anniversaire du décès de Frank Herbert mon premier blog littéraire, et pour ainsi dire le seul car mes publications sur mon blog secondaire - L'Atelier - sont plus que rares. L'initiative a été saluée à l'époque par mes confrères duniens du Forum de Dune à Rakis : sans m'y trouver à l'étroit, j'avais envie pourtant d'écrire sur mes lectures - et si Dune était alors comme à présent mon sujet de prédilection, je n'avais pas envie de réserver au seul forum le plein usage de ma production. J'ai toujours lu de la SF. J'ai toujours aimé les genres de l'imaginaire, qui s'opposent avec tant de succès aux compromissions et à la vanité de la littérature sans estomac ; et pour le dire comme ces genres le méritent, il me fallait mon propre espace.

Aujourd'hui, sept ans et neuf cent trente-et-un messages plus tard, je constate que l'idée que j'ai eue ce jour-là était la bonne. Ma production a pu être massive (ce fut le cas en 2011) mais je ne me suis jamais formalisé d'une baisse de régime comme j'en observe depuis 2013. J'aime les statistiques et je sais les faire, et dans le même temps cela ne m'intéresse pas d'en faire pour le compte de mon blog : la longévité de ce blog est la seule donnée statistiques intéressante ici. Sept ans, c'est une durée de vie que tous les blogs n'atteignent pas. Il y a sept ans, je parlais de Dune à travers mes critiques défavorables aux travaux des repreneurs de cette franchise littéraire, suivant en cela une ligne traditionnaliste portée à l'époque par une bonne partie du fandom des duniens. Aujourd'hui, force est de constater que les nombreuses continuations de la franchise dunienne par d'autres auteurs que Frank Herbert sont dans le paysage : même si peu de lecteurs en parlent sur Internet, ces oeuvres se vendent et de toute évidence, les traditionnalistes ont perdu la guerre. Aujourd'hui, je préfère parler du film Dune qui s'annonce dans les années qui viennent, et qui sera réalisé par Denis Villeneuve (Premier Contact) plutôt que de perdre mon temps avec des romans qui, je le sais, ne me conviendront pas.

Ce blog est loin d'être seul dans son genre dans le grand écosystème de l'imaginaire. Il s'inscrit au sein du Planète-SF, une communauté de blogueurs adossée à un forum où les discussions vont bon train. Qui dit communauté dit rencontres, projets en commun et parfois faides. Ce blog s'est trouvé parfois impliqué dans certaines d'entre elles mais de cela, je ne parlerai pas plus car son véritable moteur a toujours été la lecture - ce temps de décontraction si difficile à trouver au cours d'une vie, ce temps d'implication dans l'imaginaire d'un autre dont les effets ne sont jamais bien connus... Et des belles lectures, il y en a eu, il y en a, et il y en aura encore !

mercredi 1 février 2017

La vidéo SF du mois - Février 2017

En ce premier février, il est temps de revenir à la rubrique mensuelle... avec cette fois-ci un court-métrage d'animation plutôt bien réussi : Les nouveaux Pionniers.

dimanche 22 janvier 2017

Le Bibliomancien

Ouverture d'une série de Fantasy tendance urbaine, ce roman de Jim C. Hines - dont je n'ai jamais rien lu - est aussi l'un des concurrents au Prix des Blogueurs 2017. Depuis Harry Potter, la Fantasy urbaine s'est changée en étiquette à part entière et l'on peut y rattacher des titres aussi variés que Neverwhere ainsi que le Cycle de la Laverie. Etait-il alors surprenant qu'un jour, quelqu'un tenterait cette mise en abyme d'un genre tout entier ?
Résumé : 
Isaac est bibliothécaire dans une obscure bibliothèque publique du Michigan. Son animal familier, c'est Titache, une araignée de flammes qu'il a fait sortir d'un de ses livres de chevet... car Isaac est aussi bibliomancien, c'est-à-dire un sorcier capable d'extraire des choses des livres qu'il lit. Les presses à imprimer ont en effet démultiplié l'efficacité de la magie traditionnelle : il suffit qu'une oeuvre soit assez lue pour qu'un sorcier puisse invoquer les objets mais parfois aussi les créatures qui s'y trouvent décrites. Isaac voudrait pouvoir faire de la recherche sur la magie des livres - mais les Gardiens, l'organisation internationale qui chapeaute les manifestations magiques, l'a mis à l'index depuis un dérapage sur le terrain. Pourtant, lorsqu'un trio de vampires frappe à la porte de sa bibliothèque, Isaac n'hésite pas un instant à faire usage de sa magie afin de se défendre... Et quand Lena - une dryade née d'un arbre décrit par un auteur pervers - vient à sa rescousse, il comprend que quelque chose ne tourne pas rond. Les Gardiens sont sans nouvelle de l'imprimeur Gutenberg, le fondateur de leur ordre, et nombre d'entre eux ont été attaqués par des vampires en furie, alors que les chefs de ces derniers nient toute implication. Quelqu'un voudrait-il déclencher une guerre magique ? Où sont passés Gutenberg et ses automates, garants de l'ordre magique ? Alors que les Gardiens ne savent plus à qui se vouer, c'est peut-être bien sur l'intelligence de terrain d'Isaac, la force de Lena et la perceptibilité de Titache que le sort du monde pourrait reposer...
L'idée de faire tirer blasters, épées, boucliers - venus de Dune ! - et même créatures fantastiques - ou en tout cas leur empreinte mémétique - des livres est à la fois simpliste et géniale. Quel gosse n'a pas eu envie de faire sortir Dard de l'oeuvre de Tolkien, et même, combien ont essayé de toute la force de leur volonté ? Isaac incarne un peu ce lecteur qui sait que, derrière la fiction qu'il est en train de lire, il y a un peu plus que de simples mots. Et si la substance bien réelle des échanges d'information entre les neurones de l'auteur, au moment de l'écriture, pouvait se changer à la lecture en matière bien palpable à l'état macroscopique ? Toute la magie se trouverait ici dans cette capacité à nier les lois de la physique pour tirer la réalité de la fiction, dans certaines limites bien sûr - les livres s'épuisant à fournir des objets magiques. Isaac est aussi et surtout un véritable geek, dont on ne sait trop s'il doit sa connaissance encyclopédique des univers de fiction à son boulot de bibliothécaire ou si c'est le contraire... Mais dans un monde où la fiction engendre la magie, c'est aussi et encore un combattant hors-pair - même s'il appréciera le plus souvent d'être soutenu par ses deux meilleurs alliés.

Si le déroulement de l'intrigue est assez tonique, il manque à ce livre toutefois ce petit quelque chose qui en ferait un excellent morceau. Harry Potter, Neverwhere, la Laverie... dans ces livres, à chaque fois l'auteur parvient à insérer sa Fantasy au coeur même de la réalité d'une façon si convaincante que l'on pourrait en venir à se dire "et si c'était vrai ? après tout ?". Certes, introduire le personnage de Gutenberg n'est pas sans surprendre et en même temps sans se justifier. Certes encore, faire des différentes espèces de vampires les principaux adversaires d'Isaac au début de l'oeuvre ressemble beaucoup à un monstrueux pied de nez - pour ne pas dire un gros fuck - à toutes les twilighteries dont je ne sais trop s'il faut se réjouir de les avoir vues s'éclipser au profit des dystopires et autres post-atrop... Certes enfin, la liste des oeuvres de fiction - dont certaines sont fictives ! - au terme du roman aide à comprendre qu'il s'agit d'une mise en abyme, d'une oeuvre écrite par un fan d'imaginaire, à destination des fans de l'imaginaire. Mais au fond, que retient-on de ce Bibliomancien ? Que l'exercice de style - à moins qu'il ne s'agisse d'une commande - a été réussi. C'est bien la moindre des choses, encore, en respectant des formes aussi connues et déjà explorées que celles de la Fantasy urbaine : le personnage ordinaire-mais-pas-tant-que-ça, l'allié(e) costaud(e)-mais-plus-fragile-qu'il-y-paraît, la bestiole mignonne-et-'achement-utile, le méchant-devenu-fou-mais-qui-est-peut-être-manipulé-par-plus-méchant-que-lui, l'organisation secrète-qui-cache-sa-propre-existence-au-commun-des-mortels, et surtout... le name-dropping. Allez, on lira la suite pour voir si ça se bonifie. Et aussi parce que je me demande si, au cours de ses recherches, Isaac saura faire sortir le Premier Radiant de Hari Seldon d'un exemplaire de Fondation...

mardi 17 janvier 2017

Une interview du XXXIème siècle : Hervé de La Haye

Lors des dernières Utopiales de Nantes, j'ai eu le plaisir d'assister à deux événements liés à la série d'animation Ulysse 31 qui, après tant d'années, reste encore pour moi une référence de mon imaginaire personnel. Ces deux événements - une interrogation surprise autour des machines de la série, ainsi que la diffusion sur grand écran du pilote de la série - étaient présentés par Hervé de La Haye. A mon retour à Lyon, et quelques mails échangés avec lui plus tard, nous tombions d'accord sur le principe d'une interview par e-mail : quelques semaines plus tard, il est donc temps de partir en voyage, non pas à travers les glaces galactiques mais à travers le jeu des questions et des réponses...



Anudar : Bonjour, et merci d'avoir accepté de répondre à mes questions dans le cadre de vos recherches autour de la série de dessins animés Ulysse 31. Vous disposez d'un blog où vous dites être chercheur indépendant en dessins animés : pourquoi Ulysse 31 plutôt que Jayce et les conquérants de la lumière, par exemple ? Est-ce lié au fait que Ulysse 31 tente une réinterprétation d'un personnage mythique, au sens premier du terme ?

Hervé de La Haye : Par "chercheur indépendant", j'entends surtout que je ne suis pas chercheur au sens universitaire du terme et que j'effectue ce travail de mon propre chef et sur mon temps libre. En 2011, quand je me suis retrouvé pour la première fois à parler dans un colloque universitaire, je me demandais bien comment me présenter. Mon épouse, qui elle est chercheur au sens strict du terme, m'a dit alors : "Quand tu auras fait au moins trois colloques, tu pourras te dire 'chercheur indépendant'." C'est chose faite et je me suis donc emparé de cette étiquette.

J'entretiens un rapport particulier à Ulysse 31 dans la mesure où c'est la première série que j'ai suivie avec une assiduité suffisante pour que cela devienne une préoccupation : je ne voulais pas rater un épisode. J'étais en CE2 et c'est aussi la première série qui soit devenue un sujet de conversation quasi quotidien à l'école avec mes camarades de l'époque, Myriam, Boris, Nicolas, Fabrice, que je n'ai pas oubliés. C'est aussi, je crois, la première fois que j'ai prêté attention au nom des scénaristes dans un générique.

Ce qui continue de m'intéresser dans cette série, c'est la manière dont l'épopée d'Homère est mêlée à la mythologie et à la science-fiction pour créer une aventure totalement nouvelle : ce n'est pas simplement une transposition de l'Odyssée au 31e siècle mais bien un récit neuf, plein de surprises. Le scénario et la réalisation me semblent d'une qualité exceptionnelle, propres à traverser le temps.

Mes recherches ne sont pas exclusivement tournées vers Ulysse : j'ai consacré (et je continue de consacrer) beaucoup de temps, également, aux Mondes engloutis, qui reste à mes yeux la série la plus riche de son époque, au sens où elle contient beaucoup d'aspérités qui rendent son analyse passionnante. Techniquement, c'est un dessin animé plein de défauts mais qui mérite d'être vu par les jeunes générations, au même titre qu'Ulysse 31 ou Les Mystérieuses cités d'or, à mon avis. Parallèlement, je travaille encore sur d'autres séries sur lesquelles je publierai des choses un jour.

Je serai un peu plus sévère à l'égard d'autres dessins animés réalisés à la même époque et qui ont connu un succès comparable, comme Jayce et les conquérants de la lumière, où le lien très fort avec l'industrie du jouet a hypothéqué toute la production ; à l'écran, il ne reste qu'un certain brio technique qui tourne largement à vide.


Dans Ulysse 31, y a-t-il un épisode qui vous semblerait meilleur que les autres car plus abouti ? Lequel et pourquoi ?

Un épisode unique, non : il me semble que plusieurs épisodes se hissent sans peine à un très haut niveau, aussi bien dans leur écriture que dans leur réalisation. Je vais en citer deux : « Le fauteuil de l'oubli » et « Sisyphe ».

« Le fauteuil de l'oubli » me paraît particulièrement remarquable par sa structure à la fois éclatée et refermée sur elle-même : d'abord une séquence comique isolée du reste, puis le surgissement d'un danger, puis une pause pour énoncer la morale de l'épisode, puis toute une série d'obstacles franchis les un après les autres pour aboutir à un échec et un retour au point de départ. C'est aussi, dans le contenu, un épisode où se mêlent avec beaucoup de bonheur des éléments de science-fiction, des ingrédients fantastiques et des mythes éternels comme celui des parques.

« Sisyphe » réunit les mêmes qualités dans un récit totalement différent puisque cet épisode ne démarre pas à bord de l'Odysseus. Exceptionnellement, le point de vue que nous suivons sera celui d'un nouveau personnage, à la fois tragique et jamais totalement sympathique. La séquence dans laquelle il découvre l'usine souterraine est un moment tout à fait extraordinaire, dont la cruauté ne sera même pas tempérée par une fin heureuse puisque à la fin, Sisyphe n'est même pas sauvé par Ulysse... Cet épisode est également le tout premier que j'aie vu, en novembre 1981 et cela lui confère dans mon esprit une aura particulière.

Au moins un autre épisode me semble largement aussi réussi et mériterait une analyse poussée, c'est « Ulysse rencontre Ulysse » que je considère comme un petit chef-d'oeuvre. J'admire beaucoup aussi « Les Révoltées de Lemnos » et, dans un genre très différent, « La cité de Cortex ».

Si « Ulysse rencontre Ulysse », alors... Télémaque rencontre Télémaque !
J'ai moi aussi été séduit, et je le suis toujours, par le mélange étroit entre les influences mythologiques et les influences science-fictives dans Ulysse 31. Certains éléments de la série semblent plus difficiles à interpréter : qui a eu l'idée d'introduire les personnages Zotriens présents dès le pilote ? Comment les interpréter ?

Il n'est jamais simple, dans une série, de répondre à une question commençant par "qui a eu l'idée...?", car c'est une oeuvre collective, imaginée ici par deux auteurs, puis discutée, réécrite, modifiée pendant des mois et des mois au contact des producteurs, des réalisateurs, des dessinateurs... Tenter de répondre, c'est toujours tomber dans une sorte de piège. Parfois, il existe une réponse apparemment simple, comme "c'est René Borg qui a imaginé et dessiné Nono le petit robot" mais il faut garder en mémoire le cheminement sinueux qui a pu conduire à cette création (les producteurs japonais qui exigeaient un robot, les scénaristes qui s'y refusaient...) et l'évolution que l'idée initiale a pu subir.

On ne sait pas — je ne sais pas qui a imaginé Zotra et le duo Thémis-Noumaïos. Je crois bien que dans le scénario d'Ashraz, le long-métrage abandonné écrit par Jean Chalopin et Nina Wolmark sur une idée de Chalopin, il y avait déjà une planète nommée Zotra, dans une histoire qui n'avait pas grand chose à voir. La planète évoquée dans Ulysse est donc née d'un long cheminement, elle aussi.

Concernant les personnages de Thémis et de Noumaïos, sans proposer une analyse de ce qu'ils incarnent, j'ai une petite idée de la fonction très précise qu'ils remplissent dans l'intrigue générale. Rappelons qu'à la fin du premier épisode, tous les compagnons d'Ulysse sont figés, principalement pour des raisons d'économie (économie de personnages à animer, économie de scénario). Comment exprimer la cruauté de cette situation, alors que le spectateur n'a pas eu le temps de faire connaissance avec l'équipage ? Ulysse, figure paternelle, incarne le courage et la stabilité, ce n'est pas lui qui va aller verser une larme sur ses compagnons endormis en début ou fin d'épisode. Cela ne peut pas non plus être Télémaque, qui est sous la protection de son père. Il était donc intéressant d'introduire ce couple de personnage ayant un lien très fort, frère et soeur, et de les séparer exactement comme Ulysse est séparé de ses compagnons. Thémis est donc là, entre autres, pour vivre ce deuil, pour être celle qui va régulièrement se recueillir dans la salle des compagnons, nous rappelle leur sort cruel et exprime sa peine. Bien sûr, elle complète aussi la cellule familiale recomposée qui va vivre cette grande Odyssée : Ulysse, le père, Télémaque, le fils, Thémis, la petite soeur par adoption, Nono, le copain rigolo, et Shyrka, la présence féminine rassurante, qui est leur foyer. La présence d'une petite fille amie de Télémaque compense sans doute un peu l'aspect "série pour garçons" qui caractérise fortement Ulysse 31.

Thémis, petite fille extraterrestre parfois énigmatique : j'adorerais voir en son peuple un croisement entre les Vinéens de Yoko Tsuno et les Elfes de J.R.R. Tolkien...

Ulysse 31 est une série inspirée de la mythologie grecque. Néanmoins, quelques épisodes semblent s'en détacher, à commencer par « La Planète perdue » que vous avez évoqué lors de votre intervention aux Utopiales de Nantes, mais aussi et par exemple « La cité de Cortex » et surtout « Le Magicien noir ». Comment ces épisodes "bizarres" se sont-ils retrouvés dans la série et quelle place y trouvent-ils, d'après vous ?

Pour comprendre ce que raconte Ulysse 31, il me semble important de bien distinguer les éléments tirés directement de L'Odyssée d'Homère, texte qui appartient au genre littéraire de l'épopée, et ceux qui s'inspirent de la mythologie grecque, parce que ce sont deux fonds distincts. Quand les cyclopes capturent Télémaque et qu'Ulysse vient le libérer en crevant l'oeil du grand cyclope (Polyphème, même s'il n'est pas nommé dans le dessin animé), c'est une transposition de L'Odyssée et Ulysse est Ulysse. Même chose quand il rencontre les sirènes, Circé ou les lotophages ou qu'il descend au royaume des morts.

Quand Ulysse fait face au Sphynx, aide Thésée à affronter le minotaure ou pousse le rocher de Sisyphe, c'est déjà un tout autre schéma : le récit s'élargit, le personnage d'Ulysse n'est plus Ulysse mais l'archétype du héros, et peut même, évidemment, aider le véritable Ulysse à reconquérir son trône.

A partir du moment où l'on est sorti du cadre mythologique, pourquoi s'arrêter ? Nina Wolmark et Jean Chalopin inventent donc des épisodes qui évoquent la mythologie mais sont de pures créations (« Hératos »), et convoquent les mythes modernes qui les inspirent : les morts-vivants, le comte Zaroff, etc. Des thèmes classiques de la science-fiction permettent d'enrichir encore le voyage (l'invasion de plantes maléfiques, la dictature des machines, le voyage dans le temps, etc.). Ulysse est un héros moderne de dessin animé, et la série aurait très bien pu s'appeler Captain Ulysse !

Maintenant, si la question est "pourquoi les scénaristes ne se sont pas limités à la transposition des principaux épisodes de L'Odyssée ?", la réponse est extrêmement terre à terre : parce qu'il fallait écrire 26 histoires indépendantes et que L'Odyssée ne proposait pas assez de matière. Sur ce point, je me permets de renvoyer à mon étude "Ulysse dans l'espace" qui développe cette question (note : se reporter aux références au terme de l'entretien).

Ulysse aux commandes de l'une de ses navettes.

Sait-on si les scénaristes avaient un ou des univers de space-opera de référence parmi leurs sources d'inspiration ? Sait-on s'ils avaient d'autres types de références dans les genres de l'imaginaire ?

C'est une question qu'il faudrait leur poser directement. Bien sûr, si Jean Chalopin comme Nina Wolmark n'avaient pas été amateurs de science-fiction, il n'y aurait pas eu Ulysse 31. Je sais aussi que Nina Wolmark est une lectrice fidèle de la revue La Recherche depuis ses débuts en 1970 et que cela a parfois été une source d'inspiration. Les sources directes d'inspiration d'Ulysse 31 sont très nombreuses et la plupart ont été repérées il y a longtemps déjà, elles sont énumérées dans le livret de l'édition DVD Premium parue jadis chez IDP.


Concernant les musiques d'Ulysse 31, vous avez beaucoup contribué au livret de l'édition double-CD intégrale de la BO. Que pouvez-vous nous dire concernant les choix audacieux de la bande-son française de la série ?

La bande-son a été conçue sous la direction de Bernard Deyriès. Quand il est devenu patent que les monteurs japonais n'avaient pas la même conception que lui de l'utilisation de la musique, il a été décidé qu'Ulysse 31 aurait deux bandes sonores : une bande japonaise et une bande française également destinée au reste du monde, celle que nous connaissons.

Cette bande-son est-elle audacieuse ? Si l'on parle de la musique, je n'en suis pas si sûr. Quand on écoute la partition complète produite par les studio Osmond (signée Denny Crockett & Ike Egan), on s'aperçoit qu'elle est très ancrée dans l'air du temps et même déjà un peu datée seventies. Bien différente, c'est vrai, des musiques de dessins animés japonais de l'époque, genre très formaté, mais pas révolutionnaire du tout. Je crois que la principale raison pour laquelle cette musique nous frappe aujourd'hui, c'est qu'elle n'a eu absolument aucune postérité ! Immédiatement après, les productions de la DIC ont été pour la plupart mises en musique par Shuki Levy et ses synthés. La musique japonaise, elle, n'a pas bougé pendant presque quinze ans. Et la musique américaine est restée, elle aussi, ce qu'elle était, jusqu'à ce que Shuki Levy y imprime sa marque. 

Tout cela étant dit, c'est une bande-son formidablement efficace et très habilement montée. Bernard Deyriès a eu l'intelligence d'écarter les morceaux musicaux qui étaient excessivement disco ou pop, et a construit des ambiances sonores très sophistiquées où musiques et bruitages se mêlent avec bonheur.

La version japonaise est totalement différente, très avare en musique. Elle a à la fois la qualité et le défaut de laisser beaucoup plus de poids  à l'image dans la narration, ce qui pose problème, à mes yeux, pour les séquences pauvrement animées. On peut supposer que c'est moins gênant, bien sûr, pour les spectateurs habitués à consommer les séries japonaises en grande quantité.


Sur votre site, vous recensez les premières diffusions de la série Ulysse 31 : j'ai été saisi par le temps d'antenne que cela peut représenter ! Comment expliquer ce choix éditorial de la part de FR3 ?

La chaîne FR3 était co-producteur d'Ulysse 31, ce qui signifie qu'elle a contribué à financer la production de la série tout en s'engageant à la diffuser. Ce soutien sans faille s'est incarné en la personne d'Hélène Fatou, alors directrice de l'unité des programmes jeunesse à FR3 et en Mireille Chalvon, qui était son bras droit. Elles ont cru en ce projet et l'ont soutenu jusqu'au bout, y compris dans les nombreuses rediffusions que vous évoquez. Plus prosaïquement, pendant de nombreuses années, rediffuser quelques épisodes d'Ulysse (pendant les fêtes, pendant l'été...) c'était s'assurer d'excellentes audiences !


Je garde un souvenir piquant de l'interruption de la diffusion d'Ulysse 31 au profit de L'Inspecteur Gadget. Sait-on ce qui a motivé ce choix pour le moins frustrant pour le jeune public des fans ?

Je n'en ai aucune idée, mais je ne crois pas qu'il faille y voir une déprogrammation. Inspecteur Gadget, comme Ulysse 31, était un dessin animé de la DIC co-produit par FR3. Que le lancement de cette nouvelle série ait coïncidé avec le démarrage des grilles de rentrée scolaire à l'automne 1983, rien de plus classique, c'était certainement décidé de longue date.

A mon humble avis, la rediffusion d'Ulysse 31 pendant l'été était donc décidée et assumée comme partielle, pour faire le pont jusqu'à la grille de rentrée. Fin mars 1983, en effet, la diffusion d'Il était une fois... l'espace se termine et laisse place à une rediffusion des Aventures de Tintin, que FR3 a programmé en hommage à Hergé, récemment disparu. Mais il n'y a pas assez d'épisodes pour courir jusqu'à la fin de l'été... Ulysse 31 vient donc combler ce vide pour le plus grand bonheur de tous. Peut-être aussi que la rediffusion d'Ulysse était initialement prévue pour démarrer en avril et que la mort d'Hergé a bouleversé ce calendrier.


D'un point de vue technique, comment se passait la collaboration entre l'équipe française et l'équipe japonaise à une époque où l'Internet était encore dans les limbes ?

Il n'y a pas de secret, à l'époque, le meilleur moyen de communiquer, c'était encore de prendre l'avion. Il y avait une équipe qui travaillait en France à la création et à l'écriture (scénario, recherches graphiques) et au Japon, les équipes de TMS récupéraient tout cela, et fabriquaient les épisodes sous la direction de Bernard Deyriès, principal intermédiaire entre ces deux pôles géographiques. Mais l'équipe française ne pouvait pas voir l'état d'avancement de l'animation sans se rendre au Japon. Les dessinateurs Philippe Adamov et François Allot, pour autant que je sache, travaillaient principalement à l'aveugle, c'est-à-dire sans savoir de quelle manière leurs dessins seraient (ou pas) transformés par les dessinateurs japonais.


La série a-t-elle rencontré un succès équivalent au Japon ? Est-elle encore connue et appréciée de nos jours ?

Non, pour autant que je sache, Ulysse 31 n'a jamais connu le succès au Japon et je pense que la série y est totalement inconnue du grand public. Elle n'est d'ailleurs jamais sortie en DVD dans ce pays.


Merci pour le temps que vous avez bien voulu accorder à un fan pour des questions qui le taraudent parfois depuis l'enfance ! Et à bientôt, qui sait, au XXXIème siècle ou ailleurs…

Références :
- Ulysse dans l'espace : Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31, dans L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain - Fantasy, science-fiction, fantastique, sous la direction de Mélanie Bost-Fievet et Sandra Provini, Classiques Garnier, 2014. 

Juillet 2015

Octobre 2016

La photographie qui ouvre cette interview est sous copyright de Hervé de La Haye.
Les trois images fixes d'illustration proviennent de la série Ulysse 31 et sont sous copyright de leurs ayant-droits. Elles sont utilisées ici dans le cadre d'une citation ponctuelle.

dimanche 1 janvier 2017

Dormeurs

Et un nouveau roman lu en numérique dans le cadre du Prix des Blogueurs 2017, un !
Résumé : 
Fredric est un Dormeur : un rêveur professionnel, engagé par la société de divertissement Dreamland, qui l'a équipé d'implants nanotechnologiques cérébraux grâce auxquels il est possible d'enregistrer ses rêves sur bille de stockage. En cette fin des années dix du XXIème siècle, il devient dès lors possible de remanier les rêves par ordinateur avant de les commercialiser, ce qui représente une manne financière pour Dreamland - et un juteux salaire pour Fredric et ses amis Dormeurs. Tout bascule pourtant quand Fredric fait un triple cauchemar après lequel sa bille n'enregistre plus le moindre rêve, au moment précis où sa compagne Emma le quitte : voilà qu'il éprouve désormais les souvenirs d'un soldat américain piégé dans le bourbier vietnamien en 1968 - et surtout la fin ignoble d'une mission au fin fond de la jungle. Pour le patron de Dreamland, seul semble importer le profit - mais que sait-il de cet homme en rouge que Fredric se met à croiser dans les souvenirs qui s'imposent à sa mémoire sans qu'il en ait jamais vécu les événements ? Que sait-il des crimes qui sont commis dans l'entourage de Fredric ?
Le futur que l'auteur décrit ici, bien qu'il ait pour argument principal les rêves et leur façon de les exploiter, n'est pas tout à fait apaisé. Trop proche sans doute de notre époque intéressante - pour ne pas dire troublée - ce futur est l'un de ceux où les corporations (telles que cette société franco-française Dreamland), à cause de la faiblesse des Etats, commencent à satisfaire leur appétit jamais trop démenti pour le pouvoir. Ici, Dreamland vend du rêve, au sens propre de l'expression : le frisson de l'imaginaire issu du cerveau d'un autre contre monnaie sonnante et trébuchante, en toute légalité, n'est-ce pas là une réalisation parfaite d'un fantasme voyeuriste ? Le rêve est toutefois truqué car remanié par les techniciens de Dreamland afin d'en expurger les contenus les plus problématiques - c'est-à-dire, trop privés : reconstructions informatiques plutôt que rêves, ils n'ont parfois plus beaucoup en commun avec la matière première de leurs auteurs.

Le rêve tourne toutefois au cauchemar pour certains utilisateurs. Les implants à rêves reposent sur une technologie de toute évidence propriétaire et vendue hors de prix. Comme on peut s'y attendre, il existe un marché de contrebande, et son utilisation n'est pas sans risques ; au contraire toutefois de ce qu'il se passe dans Le Temps du Rêve de Norman Spinrad, l'intrigue tourne non pas autour de la controverse vieille comme l'Internet qui oppose les distributeurs et les utilisateurs - et qui piège les créateurs dans l'entre-deux - mais bel et bien autour du danger inhérent à une technologie nouvelle, mal comprise par ses inventeurs tout comme par ceux qui s'en équipent. Flirtant avec le fantastique, Emmanuel Quentin suggère que la trame des rêves permet de pénétrer des univers parallèles où l'imaginaire humain se change en force fondamentale. Et en toute logique, certains imaginaires étant malsains, la chose engendre en retour des aberrations dans le monde réel. L'humanité n'est pas adulte, moins que jamais, dans ce roman court plutôt bien mené, plutôt convaincant si l'on fait abstraction de sa conclusion peut-être bâclée. On le pardonnera volontiers à son auteur : les fins positives sont rares, de nos jours !