mardi 17 janvier 2017

Une interview du XXXIème siècle : Hervé de La Haye

Lors des dernières Utopiales de Nantes, j'ai eu le plaisir d'assister à deux événements liés à la série d'animation Ulysse 31 qui, après tant d'années, reste encore pour moi une référence de mon imaginaire personnel. Ces deux événements - une interrogation surprise autour des machines de la série, ainsi que la diffusion sur grand écran du pilote de la série - étaient présentés par Hervé de La Haye. A mon retour à Lyon, et quelques mails échangés avec lui plus tard, nous tombions d'accord sur le principe d'une interview par e-mail : quelques semaines plus tard, il est donc temps de partir en voyage, non pas à travers les glaces galactiques mais à travers le jeu des questions et des réponses...



Anudar : Bonjour, et merci d'avoir accepté de répondre à mes questions dans le cadre de vos recherches autour de la série de dessins animés Ulysse 31. Vous disposez d'un blog où vous dites être chercheur indépendant en dessins animés : pourquoi Ulysse 31 plutôt que Jayce et les conquérants de la lumière, par exemple ? Est-ce lié au fait que Ulysse 31 tente une réinterprétation d'un personnage mythique, au sens premier du terme ?

Hervé de La Haye : Par "chercheur indépendant", j'entends surtout que je ne suis pas chercheur au sens universitaire du terme et que j'effectue ce travail de mon propre chef et sur mon temps libre. En 2011, quand je me suis retrouvé pour la première fois à parler dans un colloque universitaire, je me demandais bien comment me présenter. Mon épouse, qui elle est chercheur au sens strict du terme, m'a dit alors : "Quand tu auras fait au moins trois colloques, tu pourras te dire 'chercheur indépendant'." C'est chose faite et je me suis donc emparé de cette étiquette.

J'entretiens un rapport particulier à Ulysse 31 dans la mesure où c'est la première série que j'ai suivie avec une assiduité suffisante pour que cela devienne une préoccupation : je ne voulais pas rater un épisode. J'étais en CE2 et c'est aussi la première série qui soit devenue un sujet de conversation quasi quotidien à l'école avec mes camarades de l'époque, Myriam, Boris, Nicolas, Fabrice, que je n'ai pas oubliés. C'est aussi, je crois, la première fois que j'ai prêté attention au nom des scénaristes dans un générique.

Ce qui continue de m'intéresser dans cette série, c'est la manière dont l'épopée d'Homère est mêlée à la mythologie et à la science-fiction pour créer une aventure totalement nouvelle : ce n'est pas simplement une transposition de l'Odyssée au 31e siècle mais bien un récit neuf, plein de surprises. Le scénario et la réalisation me semblent d'une qualité exceptionnelle, propres à traverser le temps.

Mes recherches ne sont pas exclusivement tournées vers Ulysse : j'ai consacré (et je continue de consacrer) beaucoup de temps, également, aux Mondes engloutis, qui reste à mes yeux la série la plus riche de son époque, au sens où elle contient beaucoup d'aspérités qui rendent son analyse passionnante. Techniquement, c'est un dessin animé plein de défauts mais qui mérite d'être vu par les jeunes générations, au même titre qu'Ulysse 31 ou Les Mystérieuses cités d'or, à mon avis. Parallèlement, je travaille encore sur d'autres séries sur lesquelles je publierai des choses un jour.

Je serai un peu plus sévère à l'égard d'autres dessins animés réalisés à la même époque et qui ont connu un succès comparable, comme Jayce et les conquérants de la lumière, où le lien très fort avec l'industrie du jouet a hypothéqué toute la production ; à l'écran, il ne reste qu'un certain brio technique qui tourne largement à vide.


Dans Ulysse 31, y a-t-il un épisode qui vous semblerait meilleur que les autres car plus abouti ? Lequel et pourquoi ?

Un épisode unique, non : il me semble que plusieurs épisodes se hissent sans peine à un très haut niveau, aussi bien dans leur écriture que dans leur réalisation. Je vais en citer deux : « Le fauteuil de l'oubli » et « Sisyphe ».

« Le fauteuil de l'oubli » me paraît particulièrement remarquable par sa structure à la fois éclatée et refermée sur elle-même : d'abord une séquence comique isolée du reste, puis le surgissement d'un danger, puis une pause pour énoncer la morale de l'épisode, puis toute une série d'obstacles franchis les un après les autres pour aboutir à un échec et un retour au point de départ. C'est aussi, dans le contenu, un épisode où se mêlent avec beaucoup de bonheur des éléments de science-fiction, des ingrédients fantastiques et des mythes éternels comme celui des parques.

« Sisyphe » réunit les mêmes qualités dans un récit totalement différent puisque cet épisode ne démarre pas à bord de l'Odysseus. Exceptionnellement, le point de vue que nous suivons sera celui d'un nouveau personnage, à la fois tragique et jamais totalement sympathique. La séquence dans laquelle il découvre l'usine souterraine est un moment tout à fait extraordinaire, dont la cruauté ne sera même pas tempérée par une fin heureuse puisque à la fin, Sisyphe n'est même pas sauvé par Ulysse... Cet épisode est également le tout premier que j'aie vu, en novembre 1981 et cela lui confère dans mon esprit une aura particulière.

Au moins un autre épisode me semble largement aussi réussi et mériterait une analyse poussée, c'est « Ulysse rencontre Ulysse » que je considère comme un petit chef-d'oeuvre. J'admire beaucoup aussi « Les Révoltées de Lemnos » et, dans un genre très différent, « La cité de Cortex ».

Si « Ulysse rencontre Ulysse », alors... Télémaque rencontre Télémaque !
J'ai moi aussi été séduit, et je le suis toujours, par le mélange étroit entre les influences mythologiques et les influences science-fictives dans Ulysse 31. Certains éléments de la série semblent plus difficiles à interpréter : qui a eu l'idée d'introduire les personnages Zotriens présents dès le pilote ? Comment les interpréter ?

Il n'est jamais simple, dans une série, de répondre à une question commençant par "qui a eu l'idée...?", car c'est une oeuvre collective, imaginée ici par deux auteurs, puis discutée, réécrite, modifiée pendant des mois et des mois au contact des producteurs, des réalisateurs, des dessinateurs... Tenter de répondre, c'est toujours tomber dans une sorte de piège. Parfois, il existe une réponse apparemment simple, comme "c'est René Borg qui a imaginé et dessiné Nono le petit robot" mais il faut garder en mémoire le cheminement sinueux qui a pu conduire à cette création (les producteurs japonais qui exigeaient un robot, les scénaristes qui s'y refusaient...) et l'évolution que l'idée initiale a pu subir.

On ne sait pas — je ne sais pas qui a imaginé Zotra et le duo Thémis-Noumaïos. Je crois bien que dans le scénario d'Ashraz, le long-métrage abandonné écrit par Jean Chalopin et Nina Wolmark sur une idée de Chalopin, il y avait déjà une planète nommée Zotra, dans une histoire qui n'avait pas grand chose à voir. La planète évoquée dans Ulysse est donc née d'un long cheminement, elle aussi.

Concernant les personnages de Thémis et de Noumaïos, sans proposer une analyse de ce qu'ils incarnent, j'ai une petite idée de la fonction très précise qu'ils remplissent dans l'intrigue générale. Rappelons qu'à la fin du premier épisode, tous les compagnons d'Ulysse sont figés, principalement pour des raisons d'économie (économie de personnages à animer, économie de scénario). Comment exprimer la cruauté de cette situation, alors que le spectateur n'a pas eu le temps de faire connaissance avec l'équipage ? Ulysse, figure paternelle, incarne le courage et la stabilité, ce n'est pas lui qui va aller verser une larme sur ses compagnons endormis en début ou fin d'épisode. Cela ne peut pas non plus être Télémaque, qui est sous la protection de son père. Il était donc intéressant d'introduire ce couple de personnage ayant un lien très fort, frère et soeur, et de les séparer exactement comme Ulysse est séparé de ses compagnons. Thémis est donc là, entre autres, pour vivre ce deuil, pour être celle qui va régulièrement se recueillir dans la salle des compagnons, nous rappelle leur sort cruel et exprime sa peine. Bien sûr, elle complète aussi la cellule familiale recomposée qui va vivre cette grande Odyssée : Ulysse, le père, Télémaque, le fils, Thémis, la petite soeur par adoption, Nono, le copain rigolo, et Shyrka, la présence féminine rassurante, qui est leur foyer. La présence d'une petite fille amie de Télémaque compense sans doute un peu l'aspect "série pour garçons" qui caractérise fortement Ulysse 31.

Thémis, petite fille extraterrestre parfois énigmatique : j'adorerais voir en son peuple un croisement entre les Vinéens de Yoko Tsuno et les Elfes de J.R.R. Tolkien...

Ulysse 31 est une série inspirée de la mythologie grecque. Néanmoins, quelques épisodes semblent s'en détacher, à commencer par « La Planète perdue » que vous avez évoqué lors de votre intervention aux Utopiales de Nantes, mais aussi et par exemple « La cité de Cortex » et surtout « Le Magicien noir ». Comment ces épisodes "bizarres" se sont-ils retrouvés dans la série et quelle place y trouvent-ils, d'après vous ?

Pour comprendre ce que raconte Ulysse 31, il me semble important de bien distinguer les éléments tirés directement de L'Odyssée d'Homère, texte qui appartient au genre littéraire de l'épopée, et ceux qui s'inspirent de la mythologie grecque, parce que ce sont deux fonds distincts. Quand les cyclopes capturent Télémaque et qu'Ulysse vient le libérer en crevant l'oeil du grand cyclope (Polyphème, même s'il n'est pas nommé dans le dessin animé), c'est une transposition de L'Odyssée et Ulysse est Ulysse. Même chose quand il rencontre les sirènes, Circé ou les lotophages ou qu'il descend au royaume des morts.

Quand Ulysse fait face au Sphynx, aide Thésée à affronter le minotaure ou pousse le rocher de Sisyphe, c'est déjà un tout autre schéma : le récit s'élargit, le personnage d'Ulysse n'est plus Ulysse mais l'archétype du héros, et peut même, évidemment, aider le véritable Ulysse à reconquérir son trône.

A partir du moment où l'on est sorti du cadre mythologique, pourquoi s'arrêter ? Nina Wolmark et Jean Chalopin inventent donc des épisodes qui évoquent la mythologie mais sont de pures créations (« Hératos »), et convoquent les mythes modernes qui les inspirent : les morts-vivants, le comte Zaroff, etc. Des thèmes classiques de la science-fiction permettent d'enrichir encore le voyage (l'invasion de plantes maléfiques, la dictature des machines, le voyage dans le temps, etc.). Ulysse est un héros moderne de dessin animé, et la série aurait très bien pu s'appeler Captain Ulysse !

Maintenant, si la question est "pourquoi les scénaristes ne se sont pas limités à la transposition des principaux épisodes de L'Odyssée ?", la réponse est extrêmement terre à terre : parce qu'il fallait écrire 26 histoires indépendantes et que L'Odyssée ne proposait pas assez de matière. Sur ce point, je me permets de renvoyer à mon étude "Ulysse dans l'espace" qui développe cette question (note : se reporter aux références au terme de l'entretien).

Ulysse aux commandes de l'une de ses navettes.

Sait-on si les scénaristes avaient un ou des univers de space-opera de référence parmi leurs sources d'inspiration ? Sait-on s'ils avaient d'autres types de références dans les genres de l'imaginaire ?

C'est une question qu'il faudrait leur poser directement. Bien sûr, si Jean Chalopin comme Nina Wolmark n'avaient pas été amateurs de science-fiction, il n'y aurait pas eu Ulysse 31. Je sais aussi que Nina Wolmark est une lectrice fidèle de la revue La Recherche depuis ses débuts en 1970 et que cela a parfois été une source d'inspiration. Les sources directes d'inspiration d'Ulysse 31 sont très nombreuses et la plupart ont été repérées il y a longtemps déjà, elles sont énumérées dans le livret de l'édition DVD Premium parue jadis chez IDP.


Concernant les musiques d'Ulysse 31, vous avez beaucoup contribué au livret de l'édition double-CD intégrale de la BO. Que pouvez-vous nous dire concernant les choix audacieux de la bande-son française de la série ?

La bande-son a été conçue sous la direction de Bernard Deyriès. Quand il est devenu patent que les monteurs japonais n'avaient pas la même conception que lui de l'utilisation de la musique, il a été décidé qu'Ulysse 31 aurait deux bandes sonores : une bande japonaise et une bande française également destinée au reste du monde, celle que nous connaissons.

Cette bande-son est-elle audacieuse ? Si l'on parle de la musique, je n'en suis pas si sûr. Quand on écoute la partition complète produite par les studio Osmond (signée Denny Crockett & Ike Egan), on s'aperçoit qu'elle est très ancrée dans l'air du temps et même déjà un peu datée seventies. Bien différente, c'est vrai, des musiques de dessins animés japonais de l'époque, genre très formaté, mais pas révolutionnaire du tout. Je crois que la principale raison pour laquelle cette musique nous frappe aujourd'hui, c'est qu'elle n'a eu absolument aucune postérité ! Immédiatement après, les productions de la DIC ont été pour la plupart mises en musique par Shuki Levy et ses synthés. La musique japonaise, elle, n'a pas bougé pendant presque quinze ans. Et la musique américaine est restée, elle aussi, ce qu'elle était, jusqu'à ce que Shuki Levy y imprime sa marque. 

Tout cela étant dit, c'est une bande-son formidablement efficace et très habilement montée. Bernard Deyriès a eu l'intelligence d'écarter les morceaux musicaux qui étaient excessivement disco ou pop, et a construit des ambiances sonores très sophistiquées où musiques et bruitages se mêlent avec bonheur.

La version japonaise est totalement différente, très avare en musique. Elle a à la fois la qualité et le défaut de laisser beaucoup plus de poids  à l'image dans la narration, ce qui pose problème, à mes yeux, pour les séquences pauvrement animées. On peut supposer que c'est moins gênant, bien sûr, pour les spectateurs habitués à consommer les séries japonaises en grande quantité.


Sur votre site, vous recensez les premières diffusions de la série Ulysse 31 : j'ai été saisi par le temps d'antenne que cela peut représenter ! Comment expliquer ce choix éditorial de la part de FR3 ?

La chaîne FR3 était co-producteur d'Ulysse 31, ce qui signifie qu'elle a contribué à financer la production de la série tout en s'engageant à la diffuser. Ce soutien sans faille s'est incarné en la personne d'Hélène Fatou, alors directrice de l'unité des programmes jeunesse à FR3 et en Mireille Chalvon, qui était son bras droit. Elles ont cru en ce projet et l'ont soutenu jusqu'au bout, y compris dans les nombreuses rediffusions que vous évoquez. Plus prosaïquement, pendant de nombreuses années, rediffuser quelques épisodes d'Ulysse (pendant les fêtes, pendant l'été...) c'était s'assurer d'excellentes audiences !


Je garde un souvenir piquant de l'interruption de la diffusion d'Ulysse 31 au profit de L'Inspecteur Gadget. Sait-on ce qui a motivé ce choix pour le moins frustrant pour le jeune public des fans ?

Je n'en ai aucune idée, mais je ne crois pas qu'il faille y voir une déprogrammation. Inspecteur Gadget, comme Ulysse 31, était un dessin animé de la DIC co-produit par FR3. Que le lancement de cette nouvelle série ait coïncidé avec le démarrage des grilles de rentrée scolaire à l'automne 1983, rien de plus classique, c'était certainement décidé de longue date.

A mon humble avis, la rediffusion d'Ulysse 31 pendant l'été était donc décidée et assumée comme partielle, pour faire le pont jusqu'à la grille de rentrée. Fin mars 1983, en effet, la diffusion d'Il était une fois... l'espace se termine et laisse place à une rediffusion des Aventures de Tintin, que FR3 a programmé en hommage à Hergé, récemment disparu. Mais il n'y a pas assez d'épisodes pour courir jusqu'à la fin de l'été... Ulysse 31 vient donc combler ce vide pour le plus grand bonheur de tous. Peut-être aussi que la rediffusion d'Ulysse était initialement prévue pour démarrer en avril et que la mort d'Hergé a bouleversé ce calendrier.


D'un point de vue technique, comment se passait la collaboration entre l'équipe française et l'équipe japonaise à une époque où l'Internet était encore dans les limbes ?

Il n'y a pas de secret, à l'époque, le meilleur moyen de communiquer, c'était encore de prendre l'avion. Il y avait une équipe qui travaillait en France à la création et à l'écriture (scénario, recherches graphiques) et au Japon, les équipes de TMS récupéraient tout cela, et fabriquaient les épisodes sous la direction de Bernard Deyriès, principal intermédiaire entre ces deux pôles géographiques. Mais l'équipe française ne pouvait pas voir l'état d'avancement de l'animation sans se rendre au Japon. Les dessinateurs Philippe Adamov et François Allot, pour autant que je sache, travaillaient principalement à l'aveugle, c'est-à-dire sans savoir de quelle manière leurs dessins seraient (ou pas) transformés par les dessinateurs japonais.


La série a-t-elle rencontré un succès équivalent au Japon ? Est-elle encore connue et appréciée de nos jours ?

Non, pour autant que je sache, Ulysse 31 n'a jamais connu le succès au Japon et je pense que la série y est totalement inconnue du grand public. Elle n'est d'ailleurs jamais sortie en DVD dans ce pays.


Merci pour le temps que vous avez bien voulu accorder à un fan pour des questions qui le taraudent parfois depuis l'enfance ! Et à bientôt, qui sait, au XXXIème siècle ou ailleurs…

Références :
- Ulysse dans l'espace : Recomposition des mythes grecs dans Ulysse 31, dans L'Antiquité dans l'imaginaire contemporain - Fantasy, science-fiction, fantastique, sous la direction de Mélanie Bost-Fievet et Sandra Provini, Classiques Garnier, 2014. 

Juillet 2015

Octobre 2016

La photographie qui ouvre cette interview est sous copyright de Hervé de La Haye.
Les trois images fixes d'illustration proviennent de la série Ulysse 31 et sont sous copyright de leurs ayant-droits. Elles sont utilisées ici dans le cadre d'une citation ponctuelle.

dimanche 1 janvier 2017

Dormeurs

Et un nouveau roman lu en numérique dans le cadre du Prix des Blogueurs 2017, un !
Résumé : 
Fredric est un Dormeur : un rêveur professionnel, engagé par la société de divertissement Dreamland, qui l'a équipé d'implants nanotechnologiques cérébraux grâce auxquels il est possible d'enregistrer ses rêves sur bille de stockage. En cette fin des années dix du XXIème siècle, il devient dès lors possible de remanier les rêves par ordinateur avant de les commercialiser, ce qui représente une manne financière pour Dreamland - et un juteux salaire pour Fredric et ses amis Dormeurs. Tout bascule pourtant quand Fredric fait un triple cauchemar après lequel sa bille n'enregistre plus le moindre rêve, au moment précis où sa compagne Emma le quitte : voilà qu'il éprouve désormais les souvenirs d'un soldat américain piégé dans le bourbier vietnamien en 1968 - et surtout la fin ignoble d'une mission au fin fond de la jungle. Pour le patron de Dreamland, seul semble importer le profit - mais que sait-il de cet homme en rouge que Fredric se met à croiser dans les souvenirs qui s'imposent à sa mémoire sans qu'il en ait jamais vécu les événements ? Que sait-il des crimes qui sont commis dans l'entourage de Fredric ?
Le futur que l'auteur décrit ici, bien qu'il ait pour argument principal les rêves et leur façon de les exploiter, n'est pas tout à fait apaisé. Trop proche sans doute de notre époque intéressante - pour ne pas dire troublée - ce futur est l'un de ceux où les corporations (telles que cette société franco-française Dreamland), à cause de la faiblesse des Etats, commencent à satisfaire leur appétit jamais trop démenti pour le pouvoir. Ici, Dreamland vend du rêve, au sens propre de l'expression : le frisson de l'imaginaire issu du cerveau d'un autre contre monnaie sonnante et trébuchante, en toute légalité, n'est-ce pas là une réalisation parfaite d'un fantasme voyeuriste ? Le rêve est toutefois truqué car remanié par les techniciens de Dreamland afin d'en expurger les contenus les plus problématiques - c'est-à-dire, trop privés : reconstructions informatiques plutôt que rêves, ils n'ont parfois plus beaucoup en commun avec la matière première de leurs auteurs.

Le rêve tourne toutefois au cauchemar pour certains utilisateurs. Les implants à rêves reposent sur une technologie de toute évidence propriétaire et vendue hors de prix. Comme on peut s'y attendre, il existe un marché de contrebande, et son utilisation n'est pas sans risques ; au contraire toutefois de ce qu'il se passe dans Le Temps du Rêve de Norman Spinrad, l'intrigue tourne non pas autour de la controverse vieille comme l'Internet qui oppose les distributeurs et les utilisateurs - et qui piège les créateurs dans l'entre-deux - mais bel et bien autour du danger inhérent à une technologie nouvelle, mal comprise par ses inventeurs tout comme par ceux qui s'en équipent. Flirtant avec le fantastique, Emmanuel Quentin suggère que la trame des rêves permet de pénétrer des univers parallèles où l'imaginaire humain se change en force fondamentale. Et en toute logique, certains imaginaires étant malsains, la chose engendre en retour des aberrations dans le monde réel. L'humanité n'est pas adulte, moins que jamais, dans ce roman court plutôt bien mené, plutôt convaincant si l'on fait abstraction de sa conclusion peut-être bâclée. On le pardonnera volontiers à son auteur : les fins positives sont rares, de nos jours !

La vidéo SF du mois - Janvier 2017

Pour bien démarrer l'année, voici un petit court-métrage SF à l'ambiance quelque peu dunienne...

Contexte : Le voyage spatial est rendu possible par de la matière exotique récoltée dans les oeufs de la créature la plus gigantesque de tout l'univers : le Léviathan ! La chasse n'est cependant pas de tout repos...


Bonne année à tous !

samedi 31 décembre 2016

La Grande Bibliothèque pose nue - 2016

Nouvelle étagère. La Grande Bibliothèque, toujours aussi non connexe.
Cet article est à la fois :
C'est donc une lourde responsabilité qui pose sur lui ! Enfin, pas plus que lors des précédents bilans...

L'année 2016 a été en demi-teinte pour ce blog. Sans aller toutefois jusqu'au plus bas constaté au terme de l'année 2014, il faut bien reconnaître que le nombre d'articles publiés présente une diminution nette par rapport à l'année dernière (cent tout rond en 2015). J'ai moins écrit pour ce blog, la chose est évidente, un phénomène que j'explique par plusieurs raisons :
  • Le nombre de lectures n'a pas tout à fait diminué : 23 livres chroniqués, plus quelques-uns commencés mais abandonnés en cours de route. Beaucoup de BD/mangas lus mais  peu ont été chroniqués : c'est ici que le bât blesse... Au contraire de l'époque où je chroniquais l'ensemble de mes lectures, j'ai pris le pli de ne plus chroniquer que ce que me semble ne valoir la peine. Par ailleurs, m'étant offert une liseuse, la lecture en numérique est devenue pour moi bien plus facile et le rythme de lecture a augmenté ces derniers mois. Il est permis de supposer que ce mouvement va continuer à l'avenir.
  • Sur le front du cinéma, l'utilisation intensive de mon abonnement m'a conduit à voir beaucoup de films : je pense que parler d'un film vu par semaine en moyenne est raisonnable. Pourtant, je n'en ai chroniqué que onze - dont un, Barbarella, fut en réalité vu à la télévision. Ce qui en dit long, je crois, sur la qualité de la production cinématographique à laquelle j'ai été exposé.
  • Depuis quelques mois, je me suis offert un abonnement à un service de streaming vidéo dont je tairai le nom. Beaucoup de séries (et de films !) vus par son intermédiaire, ce qui m'a conduit au passage à inaugurer ici même l'étiquette "série", mais là encore, peu de chroniques faites (en tout cas pour le moment).
Au contraire de l'année 2014 où le faible nombre de publications était lié à plusieurs mois de silence total, l'année 2016 a été en fait riche en occasions culturelles qui n'ont pas été réalisées en articles. J'y vois comme un signe de redressement et de plus grande sélectivité de ma part. En d'autres termes, ce blog se porte bien, tout comme la vie culturelle de son auteur, même s'il n'en représente plus qu'une partie !

Que retenir de cette année 2016 ?
  • Sur le front des lectures, l'éblouissant Les Nefs de Pangée - lauréat du Prix Planète-SF édition 2016 - est bien entendu l'un des titres qui m'ont frappé. Je ne trouve rien d'autre à en dire que ces deux mots : lisez-le... Tant que vous y êtes, lisez aussi Eschatôn et Le Problème à trois Corps. On peut par contre ne pas lire La Faim du Loup. Sur le front de la littérature glauque, dystopire et post-atrop n'ont été représentés que par Ruines : je ne m'en porte que mieux. Je disais l'année dernière que les mondes noirs, c'est has-been : il est clair à présent que la mode atteint son plus haut et que l'on se met à publier n'importe quoi dans la mesure où cela se rattache à cette mode grotesque. Je ne peux que m'en réjouir : quand un genre devient mainstream, c'est qu'il est devenu médiocre.
  • Sur le front des films et séries, outre le documentaire Jodorowsky's Dune, plusieurs titres valaient le détour ! Pêle-mêle, Midnight Special, Stranger Things saison 1, Premier Contact et Rogue One bien sûr. Quand aux titres qui ne méritaient pas que l'on perde son temps à s'y intéresser, je signale le très mauvais Independence Day : Resurgence qui, sur une échelle allant de un à Jupiter Ascending, se trouve à un ou deux crans sous le seuil d'explosion du thermomètre.
  • Sur le front des interactions blogoSFFFériques, mon come-back aux Utopiales a été l'occasion de revoir, et de voir, pas mal de blogoconfrères - et pas des moindres. Il y a eu d'abord le Jury du Prix Planète-SF presque au complet : Cédric, Gromovar, Lhisbei, Lune, Lorhkan et Xapur. Ce fut aussi l'occasion de croiser Tigger Lilly, Nébal, Miroirs SF, A.C. de Haenne, et bien d'autres que j'oublie... honte à moi ! Sur le Net, les interactions se sont multipliées ces derniers mois, surtout à travers la page Facebook du forum De Dune à Rakis, la référence francophone en la matière. Je parlerai aussi du festival des Intergalactiques de Lyon, revenu en Mai dernier pour une édition de transition qui fut à mon avis des plus intéressantes.
  • Tant qu'on en parle... sur le front de Dune, qui est comme vous le savez l'une des motivations de ce blog - pour ne pas dire une de mes manies - une grande nouvelle s'est faite jour il y a un peu plus d'un mois : le studio Legendary Pictures a fait l'acquisition des droits du chef d'oeuvre de la SF. Alors que l'exploitation des licences de SF bat son plein, alors que nous vivons la troisième folie Star Wars, le fandom dunien attend depuis bien des années le retour des sables d'Arrakis dans les salles obscures... et la chose est maintenant devenue beaucoup plus probable dans un avenir prédicitible. Je ne peux que m'en réjouir, en tant qu'amateur de Dune désemparé de voir qu'après Le Seigneur des Anneaux et autres Trône de Fer, une nouvelle adaptation de Dune restait piégée dans les limbes. Espérons que cette fois-ci sera la bonne : quoi qu'il en soit, notre forum et ses antennes sociales sont d'ores et déjà dans les starting-blocks pour les événements qui s'annoncent à l'avenir !
Que dire d'autre sinon les remerciements d'usage... à mes parents, à mon petit cousin Valentin, à ceux que je ne nomme pas mais auxquels je pense tout de même, et à vous tous, lecteurs de ce blog. A demain pour une nouvelle année !

mardi 27 décembre 2016

Resquiat in Pace, Carrie Fisher

Carrie Fisher, 1956-2016.
Par Riccardo Ghilardi photographer — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, Lien
"L'immense talent de Carrie Fisher a fait du personnage hamiltonien de la reine de Fomalhaut une image presciente du personnage de la princesse Leia."

Toutes mes condoléances vont à sa famille et à ses proches.


dimanche 25 décembre 2016

Noël 2016


A défaut d'un Noël blanc sur Arrakis, nous pouvons tous rêver d'un monde où Dune serait adapté en film ! Oups... il paraît que c'est pour bientôt.

Joyeux Noël à tous !


Crédits : le poster est basé sur une image originale de Freak-Angel56 et composé par moi en utilisant le Keep Calm-o-Matic.

mardi 20 décembre 2016

Dans quel ordre faut-il regarder Star Wars ?

D'autres que moi ont déjà eu l'occasion de parler des circonstances de la diffusion au cinéma des films de la série Star Wars : la première trilogie (ou trilogie originale) est diffusée entre 1977 et 1983 (et je ne l'ai jamais vue ailleurs qu'à la télévision), la deuxième trilogie (ou prélogie) est diffusée entre 1999 et 2005 (et les films qui la constituent, je les ai tous vus au cinéma et même plusieurs fois...), la troisième trilogie (ou postlogie ?) va être diffusée entre 2015 et 2019 (et j'ai la ferme intention d'aller en voir tous les films au cinéma). Le rythme de diffusion de la troisième trilogie est plus rapide que ceux des deux autres (sur une plage de quatre ans au lieu de six) et si les années impaires sont celles des nouveaux Episodes (en 2015, nous avons donc pu voir l'Episode VII) les années paires ne sont pas pour autant des années creuses puisque nous allons être gratifiés de films hors-série (ou spin-off) tels que le Rogue One dont j'ai parlé il y a quelques jours. Vous suivez ?

L'ordre chronologique de l'histoire (ou de la "guerre" comme on pouvait le lire au dos des éditions de poche des romans de l'Univers étendu, à l'époque au moins où celui-ci était encore considéré comme canonique) est facile à comprendre, la numérotation des épisodes étant là pour cadrer l'ensemble - et pas besoin d'être un très grand connaisseur de Star Wars pour trouver où s'insère le Rogue One déjà cité ! Si l'on désire prendre connaissance de l'histoire comme d'une Histoire véritable ("il y a bien longtemps, dans une galaxie lointaine, très lointaine...") il est donc nécessaire de regarder la série et ses spin-offs dans un ordre prédéfini : d'abord l'Episode I, puis les II et III, puis Rogue One, et enfin les Episodes IV, V, VI et VII. L'ordre en question possède sa propre cohérence interne et il me semble intéressant, pour les vieux baroudeurs galactiques, de le suivre au moins une fois pour avoir une idée d'ensemble de l'univers de George Lucas et de ses continuateurs.

Mais qu'en est-il des nouveaux spectateurs ? Ceux qui ne connaissent pas Star Wars, ou y ont été réfractaires parce qu'ils n'ont pas démarré par l'un des meilleurs morceaux ? A mon sens, cet univers mérite bien de leur être proposé à nouveau - quitte à les accompagner dans leur (re)découverte, et à les accompagner de telle sorte qu'ils en soient convaincus. La trilogie originale est un ensemble de trois films typés années quatre-vingt et la différence est rude, sur le plan esthétique, avec les films de la prélogie... et je ne parlerai pas des choix scénaristiques souvent décriés de cette dernière. Dans ces conditions, comment ne pas donner l'impression que les films s'intègrent mal les uns aux autres ? Comment ne pas laisser une désagréable impression d'hétérogénéité ?

La structure de la série est telle qu'elle permet de regarder les films dans un ordre non chronologique - et cet ordre non chronologique permet bel et bien de présenter les choses d'une certaine façon, peut-être plus propice à l'intégration de l'univers par son spectateur.  Je ne prétends pas que l'ordre que je vais suggérer ci-dessous est le meilleur qui soit. Je ne prétends pas non plus l'avoir tout à fait inventé : l'année dernière, l'ami Xapur en proposait un qui ressemblait quelque peu à celui-ci, en excluant l'Episode I. Je n'étais à l'époque pas d'accord avec ce parti-pris même s'il s'argumente fort bien, et je ne le suis toujours pas. J'ai pour l'Episode I, le premier Star Wars que j'aie vu au cinéma, une certaine tendresse et je trouverais dommage de le laisser de côté, pour des raisons que je vais justifier dans quelques temps... Par ailleurs, et quelles que soient les qualités de Rogue One - et Dieu sait que je lui en trouve beaucoup ! - je ne souhaite pas l'intégrer à mon ordre de visionnage idéal : il s'agit d'un spin-off et par définition il mérite bel et bien d'être vu en tant que tel, comme son sous-titre l'indique (A Star Wars Story).

Voici donc l'ordre que je recommande pour prendre connaissance de Star Wars : un ordre fondé sur le personnage de Luke Skywalker, qui serait à la recherche de sa propre histoire. Attention, cet ordre est justifié par des textes qui suivent le titre de chaque film. Ces justifications incluant des spoilers, j'ai pris la précaution de les masquer en caractères blancs. Pour en prendre connaissance, il suffit de démasquer ces textes en les sélectionnant : de la sorte, l'ordre est accessible y compris aux nouveaux spectateurs désireux de commencer la série par eux-mêmes...
  1. Episode IV. C'est par ici que tout commence, in medias res, avec l'introduction des personnages majeurs de la famille Skywalker : Leia la première, Dark Vador/Anakin en deuxième et enfin Luke. A ce niveau toutefois, le spectateur ignore tout des liens de parentés qui unissent les personnages et se concentre plutôt sur l'aventure romanesque : le sauvetage d'une princesse par un jeune héros, accompagné dans sa quête par un vieux sage, un mercenaire au grand coeur et un ours de l'espace. C'est en fait une excellente porte d'entrée à l'univers de Star Wars, aux accents très hamiltoniens !
  2. Episode V. C'est le point de basculement. Le vieux sage Obi-Wan est mort et Luke est seul sur son chemin de Jedi, au moment précis où les problèmes s'accumulent et où la technologie fait défaut. Sur une planète marécageuse et arriérée, Luke reçoit l'enseignement du supérieur de l'ordre Jedi, alors que ses amis sont piégés dans un champ d'astéroïdes. Cet épisode est celui où Dark Vador déchaîne sa puissance et se montre bien près de gagner. Pourtant, le personnage apparaît ici moins univoque : il s'agenouille devant l'hologramme de l'Empereur - montrant qu'il y a pire à craindre que lui - et l'on entrevoit son crâne couvert de cicatrices au moment où des pinces viennent le recouvrir de son fameux casque respiratoire. La révélation finale des liens de famille entre Luke et lui n'est jamais que le point culminant de cette évolution. Cette révélation, qui conclut un épisode si noir par ailleurs, appelle une pause dans le déroulement de l'histoire, comme si Luke prenait enfin le temps d'aller enquêter sur son propre passé.
  3. Episode I. Eh oui. Le meilleur moyen pour Luke de comprendre la déchéance de son père, c'est encore d'aller en chercher le secret dans son enfance. Avant d'être Dark Vador, avant d'être un homme adulte, Anakin Skywalker a été un enfant à qui l'univers était promis, de plus d'une façon. L'Episode I, dans sa volonté d'être lumineux et de capturer l'intensité de l'enfance du futur Dark Vador, s'est fourvoyé dans l'abondance des combats au sabre et l'humour parfois infantile. Pourtant, il ne faut surtout pas s'y tromper : l'ubris de Dark Vador est déjà en germe dans la rage de vaincre dont Anakin fait preuve lors de la course de pods. Même si beaucoup d'amateurs de Star Wars détestent cet épisode, et même si je suis le premier à le trouver insatisfaisant, je garde pour lui une véritable tendresse comme je l'ai dit plus haut. Le donner à voir après l'Episode V si sombre présente un dernier intérêt : il convient de laisser un répit au spectateur avant de plonger plus profond dans le cauchemar.
  4. Episode II. C'est en pratique le point de départ de la guerre et des phases actives du complot contre la République, celui qui va la transformer en Empire. C'est aussi celui où l'ubris d'Anakin Skywalker se manifeste au grand jour, et de deux façons : tout d'abord par la haine avec laquelle il traite les hommes des sables... mais aussi à travers sa façon de tourner les règlements de l'Ordre Jedi à son avantage, y compris en se mariant à Padmé Amidala. En fin de compte, l'Episode II est la suite logique du I : Anakin va trop loin et finit par y perdre une main, et Obi-Wan trébuche dans la réalisation de son propre destin de Jedi. Les dernières images, avec l'intrusion du thème musical de l'Empire, font une réponse appropriée au terme de l'Episode V : à ce stade, le spectateur est prêt pour la phase finale de l'histoire...
  5. Episode III. C'est la conclusion du cycle de l'intrigue centré sur Anakin Skywalker : il s'agit de révéler enfin les conditions de sa métamorphose en Dark Vador. Cet épisode accomplit son rôle d'une façon plutôt satisfaisante en ce sens qu'il montre bien les hésitations du personnage, et comment il aurait pu - et plus d'une fois ! - faire le choix d'arrêter sa descente aux enfers. La sentence de son refus, en forme de punition atroce, est ce carcan où il se trouve enfermé par son nouveau maître... Un carcan physique, avec la fameuse armure de Dark Vador, mais aussi psychologique puisqu'Anakin devient un homme hanté par le poids de ses fautes. Avec l'ascension de l'Empereur, on peut considérer que Luke a terminé son enquête et qu'il est mûr pour s'intéresser à nouveau à son propre présent. Et cela tombe bien... il s'agit de conclure l'ensemble des fils d'intrigue...
  6. Episode VI. Vu trop tôt, juste après l'Episode V, cet épisode ne peut manquer de décevoir : de nouveau une Etoile de la Mort, de nouveau une histoire d'assaut désespéré, de nouveau une confrontation au sabre laser. L'irruption des petits Ewoks peut surprendre et même déplaire, ne jouant alors pas le rôle qui lui est de toute évidence confié - celui de détendre l'atmosphère dans un ensemble par trop dramatique. Le seul intérêt de cet épisode, s'il est vu avant l'Episode III, c'est en fait de révéler le lien de parenté de Luke et de Leia ! A le regarder à la toute fin de l'ensemble formé par la prélogie et la trilogie originale, on lui donne une certaine profondeur : il ne faut pas oublier qu'il a été conçu comme une conclusion à un ensemble de six films. Le regarder à la fin, c'est lui donner sa chance de s'exprimer en tant que tel : non pas en tant que conclusion bâtarde d'une seule trilogie mais bel et bien en tant que bouquet final d'une hexalogie.
  7. Episode VII. Il est conçu comme un passage de relais entre un ancien trio de héros et un nouveau. Il est donc naturel de le regarder en dernier... en attendant l'Episode VIII !
Et Rogue One, dans tout ça ? Si vous tenez à tout prix à l'intégrer à cet ordre, ce que je ne recommande pas comme je l'ai dit plus haut, trois emplacements me semblent envisageables...
  1. Juste avant l'Episode IV. Rogue One est une préquelle et ce choix peut se justifier... mais comment parler de l'histoire de Luke hors de la présence de Luke ?
  2. Entre l'Episode III et l'Episode VI. D'un point de vue chronologique cela peut se justifier... mais en quoi Luke s'intéresserait-il à ces événements qui ne concernent pas sa propre histoire ?
  3. Entre l'Episode VI et l'Episode VII. C'est la place d'un spin-off : pas trop loin de sa place chronologique et pourtant à l'extérieur de l'intrigue principale. D'une certaine façon, c'est peut-être l'emplacement que je juge le moins mauvais du point de vue de la narration...
Et vous ? Auriez-vous un ordre à proposer pour regarder Star Wars ?

lundi 19 décembre 2016

Autremonde tome 7 : Genèse

Autremonde : un univers inventé par Maxime Chattam, et dont la publication a commencé en 2007, mais que je n'ai découvert d'une façon tardive qu'en 2014 sur le conseil d'un ami. Sept titres : L'Alliance des Trois, Malronce, Le Coeur de la Terre, Entropia, Oz, Neverland et maintenant Genèse, évoquant le devenir des quelques survivants d'un cataclysme ayant éliminé la majeure partie de l'espèce humaine et transformé toute la biosphère. Autremonde, c'est une Terre où les adultes se sont changés en êtres hostiles à leurs propres enfants, quand ils n'ont pas disparu de façon pure et simple. En Autremonde, c'est sur les enfants et les adolescents que repose la sauvegarde de la planète face aux nuées d'Entropia, monstrueuse émanation de la pollution laissée par la civilisation disparue... quand ces jeunes, les "Pans", ne sont pas pourchassés par les adultes changés en "Cyniks" pour être réduits en esclavage ou pour connaître un sort pire que la mort. Le septième tome de cette série était aussi annoncé comme le dernier : l'occasion pour le lecteur de visiter Autremonde une ultime fois, et pour l'auteur de résoudre les énigmes découvertes par les jeunes héros tout au long de leur quête...
Résumé : 
Cette fois-ci, ça va mal. Alors qu'Entropia se répand sur toute l'Europe, le successeur de l'empereur Oz a été assimilé, mettant ses ressources et ses troupes au service de Ggl. Pour Matt, Ambre et Tobias, la quête prend des allures de fuite éperdue : le chemin vers le troisième et dernier coeur de la Terre, au Proche Orient, promet d'être pavé d'obstacles. Pourchassés par les troupes impériales comme par les nuées d'Entropia, leur petit groupe doit s'engager sur un chemin des plus périlleux, sous une nouvelle chaîne de montagnes, à travers un réseau de cavernes que l'on dit peuplées de monstrueux prédateurs. Et ce périple souterrain pourrait bien n'être que la partie la plus facile de la route : il faudra trouver ensuite un moyen de traverser la mer alors que les espions de Ggl et les traîtres à la solde de l'empereur se trouvent partout... peut-être, qui sait, au sein même du petit groupe de fuyards. Les Pans le savent, leur seule chance est d'amener Ambre auprès du troisième coeur de la Terre - mais ils savent aussi que tous ne survivront pas au voyage. Et même si le jeu en vaut la chandelle, sont-ils tous prêts au sacrifice ?
Genèse, en tant que dernier tome d'une série, est le moment des ultimes révélations. La moindre n'est pas celle de la nature véritable de la Tempête qui a, deux ans plus tôt, changé la Terre en Autremonde : loin d'être une réaction immunitaire contre les excès de la civilisation techno-industrielle (mot composé digne de Jodorowsky s'il en est !), celle-ci a été dirigée par une volonté consciente qui n'est autre que celle de Ggl, cet ennemi de l'individualité dont l'origine est elle-même dévoilée. Si les néologismes désignant les sbires de Ggl apparus dans les épisodes précédents - Rêpboucks et autres Kwitters - ne laissaient pas trop d'incertitudes, on obtient ici la confirmation de ce que cette intelligence artificielle malveillante émane au moins en partie des réseaux sociaux et de leurs immenses bases de données d'utilisateurs. Alors que les jeunes héros chattaient sur MSN au début de la série, voici qu'on les découvre maintenant marginaux et inadaptés (?) car non inscrits sur les réseaux sociaux du monde d'avant. La leçon d'Ambre est assénée avec un peu trop d'assurance pour ne pas perdre de sa valeur : cette dénonciation aux accents luddites du pouvoir des écrans, et de la fascination qu'ils exercent, finit par en apparaître maladroite.

Avec la fin du voyage, c'est aussi la relation entre Ambre et Matt qui se concrétise. Le jeune homme a seize ans, et ça fait deux ans que lui et la jeune femme se tournent autour : que le monde ait été transformé ou non autour d'eux, les hormones sont là et jouent leur rôle, et c'est à proximité du troisième et dernier coeur de la Terre que les deux tourtereaux vont donner un tournant physique à leur proximité. Les scènes de sexe au milieu d'une oeuvre accessible au jeune public, c'est toujours délicat - et parfois c'est même si raté que cela suffit à disqualifier une oeuvre. Le passage en question échappe au grotesque, peut-être de justesse : au moins a-t-il le mérite d'apparaître au terme de la cohabitation entre les deux jeunes gens et non au début ! Ce développement attendu m'avait laissé supposer que la solution résulterait, d'une façon ou d'une autre, de l'absorption par Matt du dernier coeur de la Terre et de son union avec Ambre. Bon, je l'avoue, je me suis trompé - mais je n'étais pas tout à fait très loin de la véritable solution, cela dit...

La série parvient à se finir sans trop de dei ex machina, en une double bataille finale - à moins que ce ne soit une version nouvelle de la bataille des cinq armées ! - qui est l'occasion de revoir quelques personnages secondaires, de donner à des méchants quelques chances de rédemption, et de faire périr quelques (enfin...) gentils parce qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser d'oeufs. A lire ce dernier tome, les hommages au légendarium de Tolkien semblent fréquents : le voyage chtonien de Matt et ses amis évoque le passage de la Moria mais aussi le séjour en Lothlorien, l'intervention des Elémentaires fait penser à la charge des Ents, et le fait qu'une partie de la bataille se joue très loin de l'endroit de la confrontation finale rappelle celle qui conclut Le Seigneur des Anneaux. De toute évidence, Maxime Chattam aime et connait ses classiques, au point de vouloir leur faire les clins d'oeil d'usage : à ce petit jeu, le lecteur pas convaincu par les développements ultimes de l'intrigue pourra trouver quand même de quoi s'amuser un peu, assez en tout cas pour se dire que si Genèse ne tient peut-être pas toutes les promesses faites par ses six prédécesseurs, sa lecture n'en est pour autant pas déplaisante. L'auteur, dans sa postface, évoque la possibilité de compléter cette série par un spin-off en deux romans : l'espace existe pour le faire, c'est une évidence. L'avenir dira si cette possibilité se réalise : on verra le moment venu, et le cas échéant, si je m'y intéresse ou pas.

samedi 17 décembre 2016

Rogue One : A Star Wars Story

Bienheureux les enfants et futurs geeks nés après l'an 2000 ! Car, grâce à la magie du cinéma, ils vont pouvoir grandir dans le monde de la troisième folie Star Wars... Trop petit pour avoir bien connu la première, trop grand peut-être pour apprécier à sa juste valeur la deuxième, je mesure la chance qui est la leur. Après l'Episode VII l'année dernière - que j'avais trouvé mieux qu'intéressant - il est temps de se pencher sur le premier spin-off de l'univers Star Wars, à travers le très attendu Rogue One. Fidèle à une promesse donnée, j'y ai été accompagné par mon petit cousin, dans une salle IMAX à Lyon (enfin, dans sa proche banlieue)... Avertissement : cet article pouvant contenir des spoilers, sa lecture se fait aux risques et périls de son lecteur.
Résumé : 
Moins de vingt ans après la fin de la guerre des clones, ce sont des temps sombres pour la Galaxie. Le sinistre Empire étend son pouvoir dans toutes les directions et aucun monde ne semble assez reculé pour abriter ceux qui cherchent à échapper à son emprise... Telle est la leçon apprise par Jyn Erso : petite fille, elle assiste à l'exécution de sa mère et à la capture de son père (ingénieur spatial de renom) par un sbire de l'Empereur, avant d'être recueillie par un rebelle du nom de Saw Gerrera. Des années plus tard, Jyn qui croupit dans une colonie pénitentiaire impériale est libérée par un raid. Les rebelles dirigés par Mon Mothma ont eu vent d'un message de son père selon lequel l'Empire serait sur le point de tester une arme terrifiante, à même de détruire des planètes entières. Pour obtenir l'accès au message de son père, et peut-être même de le tirer des griffes de l'Empire, Jyn va devoir coopérer avec le capitaine Cassian Andor et un droide stratège reprogrammé : une alliance inconfortable qui part à la recherche de Gerrera. Celui-ci, ayant rompu avec Mon Mothma pour conduire sa propre rébellion, se terre sur une planète où les Jedi maintenant exterminés avaient construit un temple, dont l'Empire est en train de piller les précieux cristaux dont ils faisaient leurs sabres laser... Le père de Jyn a-t-il produit le tueur de planètes dont parle la rumeur ?
Rogue One, c'est un Star Wars sans l'ensemble de la mythologie Star Wars. Là où la prélogie si décriée donnait lieu à d'abondants combats au sabre laser (et ce dès l'Episode I), là où l'Episode VII explorait une partie du futur des héros de la première trilogie, on se trouve ici face à un ensemble cohérent qui tient sans problème lieu de one-shot. Les personnages sont d'une certaine façon à usage unique, leur destin tout entier compris dans le temps fictionnel qui nous est offert ici. L'intrigue elle-même se noue puis se dénoue dans le même temps : que les personnages soient fatigués par leur lutte incessante et choisissent de succomber à un cataclysme plutôt que de continuer, qu'ils aient conscience d'avoir accompli leur rôle à la fin de ce film ou qu'ils ne soient présents que pour un temps limité, il est clair depuis le départ que cette histoire sera autonome de tout le reste. Rogue One, c'est le nom d'une mission, celle d'un raid désespéré sur une banque de donnée impériale où l'on trouve rien de moins que les plans de la fameuse Etoile Noire - ceux qui sont l'enjeu de la première partie de l'Episode IV : le raid étant désespéré, le succès des membres de la mission est pour le moins inespéré - mais il a en toute logique le goût amer du sacrifice, lequel est pressenti par chacun des combattants de la liberté qui s'y engagent, et par le spectateur lui aussi lorsqu'il sent que se referme la nasse. Jamais Star Wars n'a épargné ses personnages ou ses spectateurs, et pourtant, c'est dans Rogue One que l'ambiance est la plus sombre. L'absence de séquence introductive initiale et les choix musicaux annonçaient déjà ce qui apparaît évident une fois la projection terminée : même si ce film s'inscrit dans l'univers de Star Wars, il s'agit de quelque chose de nouveau.

Le fan-service est pourtant fait avec une efficacité impressionnante : on coche bien volontiers toutes les cases, entre les lieux visités (tiens, encore une planète désertique... tiens, ça serait pas Mustafar, ça ?), les thèmes musicaux familiers qui viennent faire leur apparition au milieu d'une partition différente, et bien entendu les caméos de personnages venus des deux trilogies dont (entre autres : j'en laisse de côté) Mon Mothma, le grand Moff Tarkin plus vrai que nature - et pour cause : il est en images de synthèse ! - Bail Organa et Dark Vador. Au sujet de ce dernier, le corps torturé d'Anakin Skylwaker semble désormais bien loin derrière lui même si on l'entr'aperçoit à l'intérieur d'un caisson médical : c'est ici le Dark Vador de l'Episode IV qui se présente sous nos yeux, celui qui n'hésite jamais à étrangler ses subordonnés quand il s'agit de leur donner une leçon, celui qui tue de sang froid et contre qui de simples humains sont impuissants. Rogue One apparaît ici comme un véritable chaînon manquant - si tant est que cette expression puisse posséder un sens ! - entre la première et la deuxième trilogie... et réussit donc cette gageure de raconter l'histoire avant l'histoire, cette mission impossible sur laquelle tant d'écrivains et de scénaristes se sont cassés les dents. Il n'y a rien de surprenant à ce que Rogue One soit pour moi si enthousiasmant. Les dernières minutes du film, à la saveur douce-amère, parachèvent la jonction avec la trilogie originale : l'Episode IV peut s'insérer en guise de suite immédiate, son intrigue pouvant démarrer dans les heures voire les minutes qui suivent le dernier instant de Rogue One. Et pour ceux que désespèrent le sort de Jyn et de son équipe hétéroclite, l'intervention surprise d'un ultime personnage illumine le spectacle : certes, les rebelles sont épuisés, certes, leur lutte paraît sans espoir... mais nous, vieux spectateurs de Star Wars, nous savons qu'ils ont eu raison - et que d'autres achèveront la tâche qu'ils ont entreprise. Beau travail, bravo !

Je saisis l'occasion de remercier ici mon petit cousin Valentin sans qui cette excellente soirée n'aurait pas eu lieu : on recommence quand tu veux.

lundi 12 décembre 2016

Latium tome 1

Un premier roman, signé Romain Lucazeau, qui a fait parler de lui au début de l'Automne : les avis étaient, on va dire, tranchés quand à l'intérêt de ce volume dont la quatrième de couverture invoquait - rien de moins - que les noms de Dan Simmons et de Iain M. Banks. J'ai tendance à me méfier des engouements, surtout lorsqu'ils invoquent des auteurs décédés ou ayant survécu à leur oeuvre ; et néanmoins, à force d'en entendre parler par certains de mes blogoconfrères, en particulier aux Utopiales de Nantes édition 2016, l'envie m'est venue d'aller y voir de plus près. La dernière page de ce premier tome de Latium étant tournée, vous savez ce qu'il me reste à faire...
Résumé : 
L'Homme n'est plus, éliminé par l'Hécatombe avant d'avoir accompli son premier pas hors du système solaire. Subsistent encore les Intelligences, qui descendent des automates jadis conçus par l'Homme pour l'entretenir, et qui ont hérité de l'Histoire et du génie de l'espèce éteinte... mais qui restent malgré tout contraintes par le Carcan informatique destiné à protéger l'Homme et la vie contre toute folie des machines pensantes. Bien des siècles après l'extinction de l'espèce humaine, alors que l'expansion des barbares commence à peser aux frontières de l'Imperium, certaines Intelligences ont choisi l'exil : loin du coeur de l'Urbs des machines, dans les Limes, il existe peut-être un moyen de résoudre l'insoluble équation. Plautine et Othon vouent la même foi au retour de l'Homme, sans pour autant l'envisager selon les mêmes voies. La première, fragilisée par une dissociation schizophrénique de ses processus intellectuels, entreprend une dangereuse expérience destinée à hybrider l'intelligence d'une machine à un organisme humanoïde chimérique. Le deuxième, un vieil allié de Plautine et proconsul en disgrâce d'un système stellaire inutilisable, a entrepris de terraformer en cachette un monde entier pour l'offrir à un peuple d'hommes-chiens de sa fabrication. Aussi, quand Plautine détecte le signal témoignant de ce que les barbares sont de retour et disposent maintenant d'une technique de vol interstellaire plus efficace que ne l'avaient prédit les aruspices de l'Imperium, démarre une chaîne inexorable d'événements desquels dépendent les destins de l'Urbs, des Intelligences, de leurs créations... et à travers eux, celui de l'espèce humaine défunte...
Ce premier tome de la dilogie Latium se lit bien, et c'est bien la moindre des choses au vu du parcours de l'auteur (normalien passé par la rue d'Ulm). On pourra certes sourire devant l'abondance des notes de bas de page et n'y voir qu'un goût du travail bien fait, ou bien s'en offusquer : ayant pour manie de ne pas les lire de toute façon, j'ai choisi le premier terme de cette alternative. Latium n'est de toute façon pas un cours d'Histoire antique, d'autant moins que cet univers est en réalité uchronique : l'Imperium des Intelligences ne fait jamais que singer - ou modéliser in silico - celui d'Auguste. Le Carcan, transparente citation aux trois lois de la robotique d'Isaac Asimov, a rendu les machines pensantes folles après l'extinction des derniers êtres humains - et tout comme le Bon Docteur parvint à écrire toute une Histoire des robots en ne cessant jamais d'explorer les contradictions logiques de ces trois postulats érigés en absolus, Romain Lucazeau conçoit un univers cohérent d'automates ayant dépassé les formes qui leur avaient été conférées par leurs créateurs humains, ayant même surpassé leurs propres réalisations, et pourtant torturés par leur péché originel, à savoir cette impuissance dont ils ont fait preuve au moment de la mort de leurs dieux. Leur acharnement à chercher la moindre trace d'un être humain est vain, et ils le savent, mais leur programmation primordiale ne leur permet pas de faire autre chose. Le véritable déséquilibre sur lequel repose l'intrigue de Latium, c'est toutefois la contradiction interne à la première loi, pardon, au premier terme du Carcan : celui-ci impose à la fois le respect de la vie des envahisseurs et la défense de l'espace humain - au cas où ses propriétaires légitimes viendraient à faire leur retour. Il y a bien là de quoi rendre fou n'importe quel robot asimovien !

Un bon space-opera est certes fondé sur un déséquilibre interne satisfaisant, mais celui-ci doit être accompagné de préférence par une esthétique sinon neuve, du moins originale. Le genre de la tragédie antique appliqué au space-opera n'est certes pas usé jusqu'à la corde, même si l'on doit reconnaître que Lucazeau n'invente ici rien de très nouveau. L'uchronie sous-jacente à Latium justifie en tout cas la transposition de l'esthétique gréco-romaine, laquelle s'illustre à travers le langage recherché des protagonistes - on croit par moments reconnaître des dialogues dans la veine de ceux de l'Iliade - mais aussi leurs noms, le dualisme philosophique marquant leur passé - platoniciens contre pythagoriciens - et cette conception d'un temps politique cyclique avec ses alternances de tyrannie et de république. Dans l'univers de Latium comme dans le nôtre, l'Imperium n'en finit pas de tomber : tout comme Byzance a tenu mille ans de plus que Rome, les institutions de l'Urbs survivent à l'extinction de leurs créateurs. Et c'est ainsi, au fond, que dans Latium les automates n'héritent pas de la civilisation humaine par défaut : l'humanité, c'est une idée ; les machines pensantes étant capables d'entretenir cette idée, ne sont-elles pas au fond les post-humains de cette histoire ? Mais des post-humains à contrecoeur, et peut-être in extremis, nostalgiques à jamais de l'époque où ils partageaient le destin de leurs créateurs si imparfaits, nostalgiques au point de s'intéresser d'un peu trop près à la corne d'abondance génétique offerte par l'évolution...

Au terme de ce premier volume, voici en effet que l'espèce humaine disparue acquiert sans le savoir de nouveaux descendants : les hommes-chiens d'Othon, dont le modelage ne parvient pourtant pas à extirper la fidélité génétique imprégnée par la longue coexistence avec l'être humain - à ce sujet, très beau passage évoquant l'alliance renouvelée depuis le Pléistocène entre l'Homme et le chien - et l'association intime entre l'homme et la machine fomentée par Plautine, à moins que ce ne soit l'un de ses aspects, ce qui revient toutefois au même. Certes, il est dérangeant de voir l'entrain avec lequel Romain Lucazeau laisse ses Intelligences jouer à Dieu, et d'autant plus dans un contexte respirant le fixisme - on ne peut en tout état de cause pas ne pas mentionner que l'expression fossile vivant n'a aucun sens en évolution : les coelacanthes actuels ne font que paraître identiques à ceux d'il y a trois cents millions d'années car ils ont, en réalité, connu autant d'années supplémentaires d'évolution. Rien d'irréparable, cependant : l'histoire de Latium est belle et passionnante, pour le moment à tout le moins ! Reste à voir si le prochain tome tiendra les promesses du premier.

dimanche 11 décembre 2016

Premier Contact

Un film de SF, inspiré d'une nouvelle appréciée par de nombreux de mes blogoconfrères, et dont l'affiche dérangeante m'attirait : il m'a suffi d'un après-midi sans rien de prévu pour aller voir de quoi il retournait...
Résumé : 
Douze vaisseaux extraterrestres se posent à différents emplacements de la Terre. Toutes les dix-huit heures, des trappes s'y ouvrent, permettant à des gens de pénétrer dans des salles où des êtres bientôt appelés "heptapodes" répondent à leurs questions par des grondements incompréhensibles. Pour l'espèce humaine, deux questions deviennent aussitôt brûlantes : qui sont les visiteurs et quelles sont leurs intentions ? Louise Banks est une linguiste choisie par le gouvernement des Etats-Unis pour enrichir de son expertise l'équipe pluridisciplinaire montée en urgence, et conduite au pied d'un vaisseau atterri au beau milieu du Montana : elle et le mathématicien Ian Donnelly ont bien peu de temps pour résoudre l'énigme... Car, tandis que certains gouvernements sont prêts à coopérer entre eux pour comprendre les visiteurs au plus vite, d'autres continuent à se méfier de leurs voisins. Louise et Ian auront-ils le temps d'accomplir leur mission avant que le monde ne sombre dans le chaos ?
Premier Contact, c'est d'abord une véritable ambiance. Ces vaisseaux très inhabituels dans l'imagerie science-fictive, pour commencer, plantent le décor : inquiétants - ce n'est à mon avis pas un hasard s'ils évoquent un peu les fameux monolithes de 2001 - et dérangeants comme écrit plus haut, ils donnent une impression de greffe d'un corps étranger sur les plaines vertes du Montana comme sur la mer de Chine... Ils sont, en soi, l'incarnation du cauchemar classique - ainsi que le désignait Robert Sheckley - c'est-à-dire celui de l'intrusion d'une réalité extraterrestre au coeur du quotidien commun à l'espèce humaine. A l'intérieur des vaisseaux, le cauchemar continue : les extraterrestres eux-mêmes se dissimulent de l'autre côté d'une paroi transparente et dans une atmosphère vaporeuse qui ne laisse pas voir l'ensemble de leurs corps gigantesques, lesquels sont assez monstrueux pour que le nom qui est donné aux visiteurs par leurs hôtes humains ne leur rende que très peu justice : une pieuvre dotée d'intelligence est elle-même dérangeante à l'esprit humain, pour des raisons intrinsèques. Et cela marche : le cauchemar déborde à l'extérieur, poussant une humanité moins que jamais adulte au bord de la folie collective, affectant même l'intellect de Louise qui commence à être harcelée par des souvenirs de sa fille décédée à l'adolescence d'une grave maladie : opposition brutale entre les scènes floues, en lumière grise, sous un ciel bouché ou dans le tunnel à gravité maîtrisée du vaisseau extraterrestre, et les images lumineuses de ce temps lointain où seuls comptent le Soleil, le sourire d'une enfant et l'enchaînement heureux des jours. Est-ce bien du surmenage ? Est-ce de la folie ? Ou est-ce autre chose ?

Ces images brillantes - que l'on croit d'abord sorties du passé de Louise, puis d'hallucinations liées au traitement stimulant prodigué de force par l'infirmerie de campagne pour soutenir les scientifiques dans leur tâche aussi épuisante que stressante - éclairent l'ensemble du film, de bout en bout, y compris au plus profond du cauchemar, venant s'imposer à la linguiste aux moments cruciaux de sa quête. Soutenue par le travail discret mais si efficace de Ian, et déterminée surtout à percer l'énigme non pas tant pour obtenir les réponses aux questions qui affolent l'espèce humaine toute entière mais plutôt par volonté réelle de communiquer avec les visiteurs, Louise - pas à pas - va en effet percer le secret de leur calligraphie circulaire, pour découvrir que ce langage écrit si différent de ceux qu'elle connaît peut modifier son propre esprit, lui conférant un véritable pouvoir de prescience. La référence à Frank Herbert est inévitable : devenue capable de comprendre pour de vrai les phrases circulaires des visiteurs, Louise s'élève à un niveau supérieur de compréhension et fait le premier pas vers la post-humanité - car, son esprit changé par la pensée qui imprègne cette écriture de glyphes mêlés en cercles, voilà qu'elle devient autre chose qu'une simple traductrice... à savoir l'indispensable interprète qui pourra changer à son tour la façon de penser de sa propre espèce, permettant ainsi aux heptapodes d'obtenir un jour l'aide qu'ils espèrent en retour. Je ne connais pas la nouvelle de Ted Chiang de laquelle ce film est adapté, mais je sais que le Maître Herbert avait lui-même abordé ce thème de la communication avec des visiteurs débarqués sur Terre à travers la nouvelle Essayez de vous souvenir qui ouvre le recueil Champ mental. Il est difficile, devant ce film, de ne pas penser à l'oeuvre du Maître et à ses enjeux : comme dans Dune et comme dans tant des romans de Herbert il est question ici d'évolution de la conscience humaine. C'est donc une oeuvre brillante, qui témoigne à la fois d'une véritable ambition science-fictive et d'une puissante capacité à satisfaire cette ambition, que ce soit par sa narration audacieuse à même d'en tromper plus d'un que par ses choix graphiques si convaincants : j'en sors en toute logique ébloui, bravo !

lundi 5 décembre 2016

Superposition

De David Walton j'avais déjà lu Terminal Mind, lequel ne m'avait guère convaincu. Le présent roman est traduit par Eric Holstein et il s'apparente non plus à du post-aPOUARRGHH mais bel et bien à de la hard-science quantique. Allons donc voir ce qu'il donne...
Résumé : 
Le futur proche : voitures électriques, lentilles connectées que l'on jumelle à son smartphone, tendances nouvelles et vieilles habitudes. Jacob Kelley est physicien et reçoit chez lui la visite d'un vieux collègue, Brian Vanderhall. En présence de sa famille, Brian lui tient un discours sans queue ni tête au sujet de la physique quantique, lui fait une démonstration inquiétante... et menace sa femme d'un revolver ! Quelques heures plus tard, quand Jacob se présente à son laboratoire pour tirer au clair l'étrange comportement de Brian, c'est pour le découvrir assassiné. Déclenchant alors la machinerie sur laquelle travaillait son ami décédé, il attire l'attention d'un monstre humanoïde sans yeux avant, au cours de sa fuite, de découvrir que Brian ronfle en toute tranquillité à l'arrière de sa propre voiture ! L'invention de Brian semble à même d'importer les effets quantiques à l'échelle macroscopique et promet de déclencher une nouvelle révolution technologique - mais elle ouvre aussi des portes vers des univers parallèles et des dimensions inaccessibles aux sens humains, où vivent des intelligences différentes et peut-être hostiles. Pourchassé par les varcolacs et bientôt la police, Jacob Kelley pourra-t-il... se sauver lui-même ?
La physique quantique est cette branche étrange du langage de l'univers à même de défier le bon sens humain : dans le cadre de ses équations, une particule peut passer au travers d'un obstacle sans l'endommager, ou se téléporter à travers le vide, ou influencer sans délai l'état d'une particule identique que celle-ci se trouve à un millimètre ou à des milliards d'années-lumière, ou même avoir autant de probabilités d'exister en un point A qu'en un point B distincts ! En physique quantique, on ne parle que de probabilités : c'est ce que fait David Walton au long de son roman, qui oscille (!) entre les circonstances de l'assassinat de Brian et le procès de Jacob, un procès semble-t-il perdu d'avance et qu'il peut néanmoins remporter contre toute probabilité. Ou pas.

L'intrigue policière - et juridique - est ici en effet appuyée par les contraintes implacables de la physique quantique. Pourtant, si Brian a bien été tué, il ne peut y avoir qu'un seul coupable : est-ce Jacob, ainsi que le bon sens courant le prédit ? Est-ce l'un des varcolacs, ces intelligences venues du monde quantique ? Ou bien y a-t-il une volonté plus retorse à l'oeuvre dans cette intrigue ? Je vois dans la construction de ce roman un véritable hommage aux enquêtes robotiques d'Elijah Bailey qu'imaginait le Bon Docteur Asimov, les lois étranges de la physique quantique venant se substituer aux trois lois de la robotique dans le rôle d'arbitre impartial et indifférent à l'intrigue.

Au fond, dans ce roman qui se lit si bien, c'est l'écriture parfois maladroite et les choix faits pour les personnages secondaires qui gênent le plus, car leur association donne parfois l'impression de lire un roman young adult : somme toute, l'écriture de l'auteur semble être la même que dans son si décevant Terminal Mind déjà cité. On pourra toutefois le lui pardonner, cette fois-ci : après tout, les romans du Cycle des Robots d'Asimov ne sont-ils pas accessibles au jeune public ?