22/11/63

Je n'ai, et ça en surprendra peut-être beaucoup, jamais lu de livres de Stephen King jusqu'à présent. Quand j'étais adolescent et que je commençais à traîner (avec discrétion) du côté du rayon des livres de SF, j'avais remarqué - juste à côté des reliures argentées, bleues ou noires à étoiles des collections de SF - les reliures noires de la collection voisine, à savoir, celle de l'horreur. Curieux de savoir ce qu'elles dissimulaient, je crois bien que le premier roman d'horreur que j'aie tenu dans mes mains était l'un de ceux de King - Le Fléau, peut-être, ou Ça, qui sait. Je me souviens que les images de couvertures à elles seules avaient suffi à m'inquiéter mais l'adolescent étant d'une nature curieuse, j'avais été jusqu'à feuilleter l'un ou l'autre de ces livres : cela m'avait suffi à comprendre que je ne tenais pas à en savoir plus. Pourtant, ce ne fut pas faute d'en recevoir par la suite moult échos intéressants, et ce n'est que maintenant - vingt ans après avoir été un fluet garçon de treize ans inquiété par les premières pages du Fléau - que j'ai franchi le pas.
Résumé : 
Jake Epping est professeur de littérature dans un Lycée de Nouvelle-Angleterre. Un jour, un de ses amis, tenancier d'un snack à la mauvaise réputation, l'invite à prendre connaissance d'un phénomène étonnant : au fond de son wagon, se trouve un passage conduisant vers l'année 1958. Passé l'étonnement et l'émerveillement, le restaurateur lui explique le fonctionnement de ce qu'il appelle le "terrier" : chaque passage "remet à zéro" les modifications réalisées dans le passé, mais ces modifications restent valables tant que l'on ne revient pas en arrière... et chaque séjour dans le passé ne dure que deux minutes du présent. Il y a une raison pour laquelle il partage son secret avec Jake : lui-même est mourant... et il a décidé que son grand-oeuvre serait d'empêcher l'assassinat de Kennedy en 1963, dans l'espoir d'accoucher d'un monde meilleur ! Pour Jake, après la stupéfaction et la promesse faite à un ami, vient l'heure des doutes : modifier le passé est-il sans risques pour le présent ? Et pour lui-même ?
Le pitch de ce livre, détecté lors des dernières vacances, m'a tout de suite intéressé. J'aime l'Histoire, la grande comme la petite, et il faut reconnaître que la raison de l'assassinat de JFK en est l'une des grandes énigmes, comme par exemple les raisons précises de l'échec de la Conférence de Guayaquil. King ne développe ici aucune théorie conspirationniste et les amateurs de sensationnel devront passer leur chemin : en fait, il n'y a dans ce livre que très peu de SF, hormis l'argument initial et le développement ultime dans les vingt dernières pages. Tout au plus King se paye-t-il le culot de faire visiter à son personnage la ville de Derry, quelques mois après la conclusion de la première partie de Ça ! Car ce qui semble l'intéresser pour de vrai, dans ce livre, c'est une exploration quasi archéologique, et en tout cas nostalgique, de la fin des années 50 et du début des années 60. Les Etats-Unis, alors en pleine confrontation de la guerre froide, sont à peu près sortis des outrances du maccarthysme. Entre celles-ci et les tumultes des années 60, il existe donc une fenêtre de paix, à défaut de prospérité, pendant laquelle une société plutôt tranquille semble vivre un âge d'or où l'on peut voyager en avion sans passer aux rayons X, où la bouffe est sans additifs et où l'essence ne coûte rien : un passé mythique visité par Jake lors de son premier passage par le "terrier".

Pourtant, avec l'accumulation d'indices, le touriste temporel béat cède vite la place à un visiteur méfiant. Chaque époque a les défauts de ses qualités : il est plus facile de passer entre les mailles de l'administration étatique en 1958 mais en contrepartie les arrangements plus ou moins louches deviennent monnaie courante, et leurs conséquences peuvent être désastreuses. Gain/coût : voici la véritable équation à laquelle Jake va être confronté dans sa mission pour sauver JFK, une équation dont il ne va pas maîtriser tout de suite l'ensemble des paramètres. En partant de 1958 et en allant jusqu'à 1963, il va devoir sacrifier cinq ans du "présent" dans le "passé"... à condition de réussir au premier coup, ce que son ami découvreur du "terrier" n'a pas pu faire. Dans ces conditions, quel va être le "coût" du "gain" représenté par le sauvetage de JFK ? Et quel sera celui de son attachement pour Sadie, une jeune femme rencontrée au Texas dans les années 1960 ? Comme le dit souvent le personnage, "le passé est tenace" et il y a sans nul doute une raison derrière cette ténacité.

Le livre rencontre en effet une dimension supplémentaire à travers sa dernière partie. Par-delà le temps, Jake va comprendre que, parfois, certains drames - individuels ou communs - présentent un caractère de nécessité. La mission qui lui a été confiée par son ami - tuer l'assassin de Kennedy avant qu'il ne commette son forfait - n'est ni plus ni moins qu'une mission qui aurait pu lui être confiée par l'un ou l'autre des Eternels d'Isaac Asimov, et tout comme les Eternels, le découvreur du "terrier" se trompe quant aux prémisses de son raisonnement. Au contraire des apparences, King ne questionne pas la flèche du temps même s'il en pointe le mystère fondamental. A maints indices, éparpillés tout au long de l'oeuvre, on comprend qu'il existe un schéma d'ensemble, qui reflète bel et bien une vision du monde : pour Jake, la véritable grandeur, ça ne sera pas en fin de compte de réussir son intervention mais bel et bien de réussir à ne pas intervenir. A ne jamais intervenir. Une conception originale témoignant peut-être, chez King, de l'idée selon laquelle nous vivrions dans le meilleur des mondes possibles ? A moins que ce ne soit dans le "moins pire" de ceux qui nous soient accessibles ?

Pour une première lecture, c'est en tout cas une belle lecture, et je sélectionne ce livre pour le Prix des Blogueurs 2013.

Ne manquez pas de prendre connaissance de la chronique de Efelle, et de l'avis de Lhisbei.

Commentaires

Xapur LeMystique a dit…
Bienvenue chez le King ! Moi, étant ado, j'en ai lu beaucoup, en alternant avec la SFFF. Mais j'ai ensuite arrêté à cause de sa propension à faire trop long. Heureux de voir qu'il a encore de beaux restes^^.
Anudar a dit…
Il est possible que j'y revienne. J'ai beaucoup entendu parler de son cycle de la "Tour sombre" et du coup, ça m'intrigue.
Xapur LeMystique a dit…
Je n'ai lu que le début de ce cycle.
Sinon je peux te conseiller Carrie, Shining, ça, Le Fléau, Simetierre, Misery, Dead Zone... la liste est longue ;)
Anudar a dit…
Ouais, mais je crains que ça ne me foute les jetons à haute dose :P
mysterpînk a dit…
Étant un grand fan de Stephen King, découvert dans ma prime jeunesse et ayant lu toutes les parutions françaises, je ne peux que te conseiller le cycle de la Tour Sombre qui est sûrement son oeuvre la plus agréable et la plus complète. Je la relie au moins deux fois par an. Par contre, il faut s'accrocher pour le premier tome "le pistolero" qui peut être un peu pénible dans son écriture mais les 6 autres sont un réel plaisir.
Efelle a dit…
Je viens de l'attaquer, pas de doute, il a un vrai talent de conteur.
On trouve une part des ambiances de Coeurs perdus en Atlantide, entre nostalgie et lucidité sur l'époque.

Pour un petit tour d'horizon des ambiances maniées par King, je te suggère Différentes Saisons, Misery, Simetierre et bien évidemment le cycle de la Tour Sombre (même si la qualité est en dents de scie).
Anudar a dit…
La "Tour sombre", je crois qu'il l'a terminé ? Si oui, pourquoi pas ? Enfin, j'irai peut-être y voir de plus près. Je ne sais pas, celui-ci est un tel pavé que je ne suis pas sûr d'avoir envie de revenir à King tout de suite... Il faut encore laisser mûrir celui-ci...
Anudar a dit…
Bonjour et bienvenue ici ! Ton commentaire m'avait échappé. Désolé de ne pas y avoir répondu !

Tu n'es pas le seul à me conseiller la "Tour sombre". Il faudra que je m'y mette un de ces jours... l'année prochaine, peut-être ?
Efelle a dit…
Il a terminé MAIS il s'est aussi permis de pondre un épisode supplémentaire après avoir conclu (antérieur à la conclusion) et les premiers textes du cycle ne sont pas les plus réussis.
J'ai une préférence pour les plus récents (mais pas le chapitre final) pour l'ambiance et la mise en abîme avec l'auteur.
Anudar a dit…
Ah, donc il se met à faire des séquelles comme d'autres :P ?
Efelle a dit…
Je viens de voir le passage à Derry avec la référence à Ca. Il fait astucieusement référence à tout le cycle en évoquant l'inondation dans les années 80.
On passe bien de la nostalgie à un réalisme désenchanté avec la chute des illusions quant à cet époque où les gens sont plus amicaux, moins méfiants... Les deux cents premières pages sont très bien menées.
Efelle a dit…
Plus des épisodes qui arrivent en plein milieu de l'intrigue, ton duo fétiche n'a pas encore osé placer quelque chose entre Dune et Le messie de Dune.
Anudar a dit…
Hé si, c'est fait :P : http://grandebibliotheque.blogspot.com/2010/08/thune-episode-4-les-pires-contre.html
Anudar a dit…
Où j'ai regretté, en effet, de ne pas avoir lu cette histoire de grosse araignée avant celle-ci...