Le Problème à trois Corps

Arrivé sur ma PàL grâce à la sympathie de son éditeur, voici enfin le roman primé aux Hugo 2015. Je n'ai jusqu'à présent jamais lu de SF chinoise, à ma connaissance, et même s'il m'est arrivé de lire de la SF russe (enfin... soviétique plutôt), je m'aventure assez peu souvent à l'extérieur de l'écoumène rassurant - celui composé par la SF anglo-saxone et sa petite soeur francophone. C'était donc pour moi une première, de plusieurs façons...
Résumé : 
En Chine, le physicien Wang Miao est interrogé par tout un groupe composé par des policiers et des soldats - dont certains proviennent des troupes de l'OTAN. Ses interlocuteurs cherchent à élucider les raisons pour lesquelles plusieurs physiciens se sont donnés la mort en moins de deux mois et suspectent l'implication d'un groupe, la Société des frontières de la science. Pour un autre chercheur, qui partageait la vie d'une des suicidées - fille de l'astrophysicienne Ye Wenjie - il s'agit en effet d'un complot ourdi par une puissance d'un ordre supérieur. La chose prend vilaine tournure quand Wang Miao découvre bientôt, en surimpression dans son champ de vision, un véritable compte à rebours qui s'égrène et promet de s'interrompre dans un millier d'heures ! Plus troublant, le compte à rebours s'interrompt quand son projet de recherche sur les nanomatériaux est suspendu... De toute évidence, quelqu'un cherche non pas tant à éliminer les physiciens qu'à éliminer la science elle-même. Pour comprendre, Wang Miao et le policier chargé de l'enquête vont devoir plonger dans le passé d'un projet de recherche remontant à la Révolution Culturelle, plus secret que toutes les archives remontant à cette époque si troublée... mais aussi fouiller les énigmes d'un jeu de rôles virtuel où l'on explore, au fil des âges, l'histoire d'une humanité piégée sur une planète à l'orbite erratique et qui, voyageant autour de ses trois soleils, connaît une alternance imprévisible entre ères régulières et ères chaotiques - avec parfois l'irruption de phases où la grande distance entre la planète et ses trois soleils fait geler l'atmosphère... ou bien où la proximité d'un soleil, ou l'alignement des trois, occasionne des cataclysmes inouïs. La Révolution Culturelle aurait-elle eu des conséquences inattendues ? Que s'est-il passé au sommet du pic de Côte Rouge où Ye Wenjie a travaillé pendant ses années de réhabilitation ?
Le problème des trois corps est une énigme physico-mathématique assez bien connue du grand public. Les lois de la dynamique permettent de construire des modèles gravitationnels à deux corps (une étoile et une planète, ou une planète et un satellite). Le caractère amusant de la force de gravitation provient de ce que deux corps massifs, quelles que soient leurs masses et la distance qui les sépare, auront toujours tendance à s'attirer l'un l'autre. La force de gravitation est proportionnelle au produit des deux masses, divisé par le carré de la distance qui les sépare : tout comme la force électrique sa norme diminue selon le carré de la distance. Une des conséquences les plus naturelles de cette loi c'est que le devenir du système composé par deux corps dépend de ses conditions initiales : distance initiale et vélocité relative entre les deux partenaires vont entraîner soit la mise en orbite des deux corps autour d'un centre de gravité (barycentre), soit leur éloignement irrésistible, soit au contraire leur collision. Il convient de savoir qu'un système à trois corps au moins est tout à fait imprévisible : on ne peut pas dire, a priori, si un système composé de trois étoiles isolées peut rester stable (par exemple avec mise en orbite des trois étoiles autour d'un barycentre) ou bien si les corps vont se percuter ou encore se disperser tôt ou tard - et une application amusante de ce problème des trois corps est qu'il n'est pas possible d'affirmer que le système solaire lui-même restera stable dans le temps long de son existence.

Liu Cixin imagine ici un système solaire dirigé par trois étoiles autour desquelles tentent de subsister quelques planètes dont l'une d'entre elles abrite la vie. Au fil des millions d'années, la turbulente mécanique céleste de Trisolaris a éliminé plus de deux cents civilisations, qui en attendant une ère régulière - c'est-à-dire, la mise en orbite prolongée dans la zone d'habitabilité d'une seule étoile - ont été piégées dans une ère chaotique ou même confrontées à la destruction totale de leur environnement. L'évolution, sur Trisolaris, a été contrainte par ces conditions aussi épouvantables qu'imprévisibles : la vie, apparue là-bas comme sur Terre, s'est adaptée en générant des êtres vivants capables de se déshydrater pour faire face à un environnement fluctuant. Et parmi ces êtres vivants, certains ont acquis la conscience d'eux-mêmes : ainsi, au fil des cataclysmes, pris entre le feu et la glace, les Trisolariens se sont changés en esprits anciens, patients et savants, déterminés à s'échapper un jour ou l'autre de leur monde piégé, un peu à l'image des Martiens de la Guerre des Mondes... Le temps presse : le dernier cataclysme a été plus terrifiant encore que les autres et tout indique bel et bien que tôt ou tard, Trisolaris finira par être avalée par l'un ou l'autre de ses trois soleils.

C'est dans ce contexte qu'un contact ténu et à retardement s'établit entre la Terre et Trisolaris, deux civilisations que tout oppose : l'espèce humaine est jeune, impatiente et encore peu avancée, mais bénéficie d'un environnement idéal. Une trahison va donner aux Trisolariens le chemin vers la Terre, leur seule chance de s'échapper de cet environnement qui les condamne à intervalles réguliers et peut-être pour toujours. Les causes de ce crime contre l'humanité inédit sont à chercher dans l'Histoire elle-même de l'espèce humaine, jamais avare de folies de groupe, de cynisme d'Etat et de cette autre forme d'individualisme que l'on appelle nihilisme. Le propos de Liu Cixin n'est certes pas inédit, et il manie l'allusion non pas à la petite cuillère mais bel et bien à la truelle, et pourtant, le discours est on ne peut plus bienvenu et même salutaire : leurs espoirs anéantis par les assauts d'une société indifférente, les gens finissent par préférer juger l'espèce humaine comme toujours coupable. Qui sont-ils, pour s'arroger le droit de disposer de l'avenir de l'espèce toute entière ? Rien d'autre que des individualités broyées par l'indifférence du groupe. L'indifférence comme sentence de mort, c'est un très beau concept, et à mon sens très nouveau en SF. Au-delà de ce monde à trois soleils si étrange et pourtant si familier - à tel points que les joueurs immergés dans son adaptation virtuelle finissent par la préférer au monde réel ! - c'est bel et bien ici que se trouve la véritable leçon du Problème à trois Corps. Loin de produire une n-ième histoire d'invasion extraterrestre, Liu Cixin offre à son lecteur une véritable histoire parallèle de l'humanité. Une histoire truquée, de plus d'une façon, et qui pourrait bien être appelée à se terminer tôt ou tard : voilà qui porte la marque d'une belle ambition d'écrivain, et qui mérite que l'on y revienne dès que possible, bravo !

Commentaires

Marie AGD a dit…
Très bon article. Je viens juste de terminer le bouquin. Bien que je sache qu'il s'agisse d'une trilogie, je suis frustrée par la fin. Combien de temps pour avoir la suite (mon niveau en astrophysique ne me permet assurément pas de la lire en anglais) ?
Anudar Bruseis a dit…
Bonjour et bienvenue ici ! Merci pour ce commentaire. Hélas, je n'ai pas d'informations concernant la parution de la suite, mais je suppose que ça devrait venir bientôt, au vu de l'exposition de celui-ci...