Le Reich de la Lune

En novembre 2012, j'assistais à la première française d'Iron Sky aux Utopiales de Nantes. Six ans plus tard, j'en garde le souvenir - comme je le disais à l'époque - d'un scénario improbable autour duquel on avait moulé une photographie délirante, ce qui donnait lieu in fine à un film en forme de jeu vidéo con à souhait. Que pouvait-on attendre d'autre de la part d'un objet filmique issu d'une réflexion de sauna et dont l'argument n'était autre que celui d'une invasion nazie depuis la Lune ? J'ignorais alors qu'Iron Sky n'était que la pointe émergée d'un iceberg et qu'il y avait plus extraordinaire encore à découvrir dans l'imagination de ses auteurs déjantés...
Résumé : 
Ils ont fui l'Allemagne puis la Terre après leur débâcle en 1945. Ils maîtrisent l'antigravité, ils sont armés d'une volonté d'acier, ils rongent leur frein depuis soixante-dix ans... Les nazis du Reich de la Lune ont fait mieux que survivre dans des tunnels, puisqu'ils ont construit une véritable forteresse en forme de croix gammée sur la face cachée de l'astre des nuits et attendent le moment propice pour déclencher la Meteorblitzkrieg ! Mais pour Renate Richter, la Terre est un objet de fascination intellectuelle avant d'être le terrier d'un ramassis de sous-hommes et le futur champ de bataille où s'illustreront les nazis de la Lune : à travers les reliques - et en particulier des films - tout droit venus du passé terrestre des exilés du Troisième Reich, elle découvre peu à peu une planète singulière et même énigmatique... Y aurait-il quelque secret inavoué dans l'Histoire du Reich ? La capture d'un astronaute américain débarqué sur la Lune à des fins électorales va précipiter son basculement - mais aussi, hélas, déterminer le destin des deux mondes...
Si - comme l'auteure le dit dans sa postface - les nazis sont devenus les méchants les plus célèbres du cinéma, l'exercice de la description d'une société nazie reste encore et toujours dangereux. L'horreur nazie s'exprimait aussi bien à travers le meurtre de masse - tel qu'il fut pratiqué dans les camps d'extermination où périrent des millions de personnes - que dans la guerre extérieure à outrance et dans la répression intérieure : ainsi, la société nazie fut pensée comme un modèle d'atroce efficacité, la violence physique et la peur agissant de conserve pour achever de convaincre ceux qui n'adhéraient pas tout à fait à la doxa. Force est de constater que Johanna Sinisalo parvient avec un certain talent à éviter l'écueil qui aurait consisté à laisser (même un seul instant) oublier au lecteur que son Reich lunaire est peuplé de criminels. A travers l'évolution du personnage de Renate Richter, une citoyenne ordinaire - peut-être plus rêveuse que la moyenne - mais malgré tout nazie par endoctrinement, l'auteure prend soin de désigner au lecteur les indices qui ne collent pas et auxquels Renate se montre aveugle, presque jusqu'à la fin. La société de la forteresse lunaire survit grâce à un écosystème simplifié - mais cet univers est un univers d'entropie, et les astuces qui permettent aux exilés de survivre dans l'un des environnements les plus hostiles qui soient ont un prix... et l'on sait que la vérité, la dignité humaine et la vie sont des richesses que les nazis étaient tout disposés à dépenser sans limites.

L'auteure - tout comme les scénaristes du film - prend par ailleurs une seconde précaution pour faciliter la distanciation entre son univers et son lectorat : ce monde n'est pas tout à fait le nôtre car il est en réalité uchronique. Dans cette histoire alternative-là, Barack Obama n'est pas devenu Président des Etats-Unis en 2008, et la mécanique si bien rodée de l'élection présidentielle américaine bafouille si bien qu'au moment où la narration stricto sensu commence, le Président est une Présidente que l'on peut supposer être Sarah Palin. En revanche, ce monde-là partage avec le nôtre un goût certain pour la politique spectacle - et c'est d'ailleurs pour cette raison, la Présidente souhaitant être élue (eh oui) qu'est montée l'expédition lunaire fatidique. L'uchronie doit toujours être considérée comme une façon de mettre en lumière les faiblesses du monde réel : dans ce fil historique tout comme dans le nôtre, l'époque est somme toute médiocre malgré les merveilles technologiques dont elle regorge puisqu'elle tient pour acquises des choses qui ne le sont pas, et si le destin de la Terre - comme celui de la Lune - déraille c'est parce qu'au fond ses habitants ont oublié le caractère fragile de l'existence. Médiocres, donc, les personnages du Reich de la Lune ? Oui. Médiocres dans leur humanité - soit donc et malgré tout intéressants, même les plus ignobles d'entre eux.

A partir d'un prérequis tout à fait casse-gueule, Johana Sinisalo construit donc une satire mordante - par moments - et plutôt bien tournée qui vient compléter avec intelligence le film Iron Sky. Plus qu'une novélisation, plus qu'un livre-compagnon, Le Reich de la Lune est bel et bien une façon inattendue de revenir à cet univers uchronique et rigolard pour en découvrir l'envers du décor...

Commentaires

Yogo a dit…
J'étais plutôt réfractaire au pitch mais ton avis me pousse à attendre d'autres avis pour statuer définitivement.

Merci pour ce retour.
Anudar Bruseis a dit…
Je pense que c'est tout de même à lire *après* avoir vu le film. Et j'attends moi-même d'autres retours... si le coeur t'en dit ;)
Acr0 a dit…
Je suis contente de lire ton avis car je me positionne comme toi : j’avais visionné le film en 2012 et découvrir ce roman me tentait car il était dit que l’autrice partait de l’idée originelle. C’est exactement la même trame que dans le film (je l’ai revu après lecture) et je trouve que ce medium n’apporte pas grand chose supplémentaire à l’intrigue puisque la psychologie des personnages ne me semble pas plus poussée et les interrogations soulevées concernant la santé de nos sociétés, non plus.