Les étoiles sont légion

Une discussion sur le forum du Planète-SF m'a incité à m'intéresser au plus vite à ce livre sur lequel les avis sont de toute évidence tranchés : peu de temps après qu'il m'ait été offert par son éditeur je me suis immergé dans ce space-opera pour le moins atypique...
Résumé : 
Zan est une soldate amnésique. Lorsqu'elle reprend ses esprits et qu'elle trouve Jayd à son chevet, elle sait qu'elle lui est attachée par un lien amoureux - mais pour retrouver sa pleine mémoire, il lui faudra s'emparer d'un vaisseau-monde voisin, la Mokshi. Lorsqu'elle revient au vaisseau-monde Katazyrna suite à un nouvel échec, les événements se précipitent... Jayd va devoir épouser Rasida, la cheffe de guerre du vaisseau-monde ennemi Bhavaja, que l'on dit capable d'enfanter de nouveaux mondes de la Légion. Anat, cheffe de guerre et mère de Jayd, croit avoir fait une bonne affaire - mais le traité ainsi que l'union à peine signés, voici que Rasida l'élimine et s'empare de Katazyrna... Recyclée au fond des cavernes du vaisseau-monde vieillissant, Zan va devoir trouver le moyen de traverser les niveaux successifs jusqu'à la surface de Katazyrna si elle veut survivre, sauver Jayd et retrouver sa mémoire : au fil de sa quête, ne risque-t-elle pas de mettre au jour les mensonges des unes et des autres et de réévaluer ses priorités... quitte à trahir les croyances éternelles de la Légion ?
La SF de Kameron Hurley, dans Les étoiles sont légion, est d'un genre peu fréquent et je ne vois pas comment faire sans la qualifier de SF organique. Les engins, les machines, les véhicules et même les vaisseaux-mondes y sont composés de matière et d'organes vivants. Les équipages humains ne sont pas tant des individualités que des pièces plus ou moins interchangeables du méta-organisme que constitue le vaisseau : chaque niveau possède sa propre spécialité - recyclage, ingénierie, ou encore immunité ; il est possible de réparer certaines machines en utilisant des organes humains ; chaque personnage est donc d'une façon ou d'une autre une véritable cellule - soit donc l'unité structurelle et fonctionnelle de l'ensemble. Cette construction post-humaniste a modelé jusqu'à l'espèce humaine : celle-ci ne compte plus que des femelles parthénogénétiques dont certaines sont mutantes, vivant ainsi en quasi-eusocialité puisque l'on y observe une véritable division du travail y compris sexuel, seules certaines femmes étant capables d'assurer le renouvellement des générations. Le corps humain lui-même est une ressource : il est possible d'échanger son utérus pour un autre et ainsi devenir capable de produire de nouveaux composants pour le vaisseau-monde, qu'il s'agisse de parties mécaniques ou d'éléments plus nobles tels que des enfants ou même de nouveaux noyaux permettant d'assurer la pérennité du vaisseau. Sans surprise, cette humanité semble très éloignée de la nôtre même si les émotions les plus anciennes que sont l'amour, l'empathie et l'attachement parental y sont toujours présentes.

Post-humaines, les femmes le sont presque dans Les étoiles sont légion : des post-humaines par fatigue, des représentantes ultimes de générations humaines touchant à la péremption. Dans le Cycle de Dune, Frank Herbert décrit le Bene Tleilax comme une faction de biologistes cellulaires capables de produire en cuve axlotl des chimères génétiques, des organes de substitution et même des êtres humanoïdes capables de se faire passer pour humains, les Danseurs-Visages : Zan, Jayd et les autres vivent dans un monde où les cuves axlotl ont pris le pouvoir - en fait, chacune est une cuve - et assurent par leur coopération et leurs conflits le fonctionnement du méta-organisme que l'on appelle vaisseau-monde... ainsi que le fonctionnement de la Légion, méta-organisme de rang supérieur dont les organes sont vieillissants mais peuvent s'échanger ou se régénérer à la faveur de traités d'union entre factions ennemies quand ce n'est pas de pillages de matière organique. L'ensemble est de nature à donner le vertige - d'autant plus que comme le laisse entendre l'un des personnages sur la fin du roman, il y a d'autres étoiles dans l'univers et donc peut-être d'autres Légions. Il est difficile, à ce niveau, de ne pas avoir envie aussi de citer des factions venues d'univers de franchise tels que les Yuuzhan Vong de Star Wars, par exemple, les Zergs de Starcraft ou encore les Tyrannides de Warhammer 40000 : tout comme celles-ci, la Légion de Kameron Hurley s'inscrit dans un univers de guerre sans fin dont le carburant est la douleur, la transformation organique et la mort.

L'horizon du conflit est à ce point indépassable dans Les étoiles sont légion que peu de ses personnages le remettent en question : l'organisation du vaisseau-monde est si rigide que les niveaux superposés ignorent ce qu'il se passe loin au-delà de leurs frontières, si bien que la dégénérescence passe encore inaperçue dans les couches inférieures du vaisseau. La quête catabatique de Zan permet à l'auteure de préciser la construction de son univers organique et de le rendre encore plus dérangeant, si c'était possible, alors que Jayd quant à elle va chercher son salut dans les intrigues de palais. Là encore, l'inspiration est quasi-dunienne : il y a des plans à l'intérieur des plans et l'amnésie de Zan elle-même, ainsi que sa difformité, ont un rôle à jouer dans l'histoire. L'inspiration se précise encore à lire les épigraphes qui ouvrent les différents chapitres et qui, au fur et à mesure que le temps passe, finissent par prendre leur sens. Le worldbuilding est donc puissant, il est soutenu par des personnages intéressants - et c'est in fine l'histoire qui semble presque pas assez ambitieuse compte-tenu du travail entrepris par ailleurs : son argument ultime n'est jamais que la recherche d'alternatives non dichotomiques, une idée qui suffirait peut-être à faire fonctionner un texte court mais pas un morceau tel que Les étoiles sont légion... Sans en ressortir déçu, le lecteur aura l'impression de rester sur sa faim : il y avait sans doute mieux à faire de cette SF organique et dérangeante que l'on voit se construire avec un talent si consommé. On gardera de Les étoiles sont légion le même type de souvenir que ferait une pièce de musée originale, de celles que l'on doit avoir vu au moins une fois dans sa vie mais que l'on se passe de revoir ensuite : c'est beau, mais on ne sait en fin de compte pas très bien quoi en penser...

Ne manquez pas les avis d'Herbefol, de Célindanaé, de Yogo, d'Apophis, de Gromovar, de Tigger Lilly et de Lorhkan !

Commentaires

Yogo a dit…
Vraiment un livre clivant... lol
Je ne sais pas si tu as vu l'interview de l'auteure sur le site AMI, c'est très intéressant.
Anudar Bruseis a dit…
Pour moi, ce n'est pas un livre clivant. Est clivant ce sur quoi les avis sont très tranchés : les gens aiment ou détestent. En ce qui me concerne, je suis content de l'avoir lu car c'est un très joli morceau, mais pour autant je pense que mon emballement pour ce livre n'est pas à la hauteur de l'ambition qui a présidé à son écriture...

J'irai jeter un coup d'oeil à l'interview dont tu parles en tout cas, merci ! En voici le lien pour les personnes intéressées : https://www.albin-michel-imaginaire.fr/interview-fleuve-kameron-hurley-les-etoiles-sont-legion/