Nous

Offert par son éditeur, ce livre présentait à mes yeux un intérêt (bien qu'il s'agisse, horreur, d'une... dystopie !) : le "Nous-Autres" qui apparaît dans La Brigade chimérique en provient tout droit
Résumé : 
D-503 est mathématicien. Il vit au coeur de la ville de verre de l'Etat Unitaire qui, mille ans après la guerre entre les villes et les campagnes, prospère à l'intérieur de la Muraille qui le sépare du monde extérieur. Dans la ville, tout concourt au bonheur des Numéros : l'organisation du temps de vie et de travail est exemplaire, la nourriture artificielle ne manque pas, l'Etat prodigue le droit aux relations sexuelles et les Gardiens exercent une surveillance discrète mais implacable pour traquer les réfractaires au bonheur obligatoire. Pour l'heure, la ville toute entière s'extasie devant le projet qui touche à son terme : l'Intégrale, dont D-503 est le Constructeur, est un vaisseau destiné à convertir les habitants des autres planètes au bonheur de l'Etat Unitaire. Pourtant, il existe une paille dans le métal de la raison : la rencontre avec l'énigmatique I-330 bouleverse le quotidien de D-503 qui découvre l'existence de son âme. Au fil des notes sur son journal, s'installe le doute... Et si l'invraisemblable se réalisait ? Et si l'Etat Unitaire venait à être contesté par les Numéros ? 
Nous est un court roman dont l'intrigue se noue à travers les yeux d'un narrateur au départ presque étranger à l'humanité, à la nôtre en tout cas. Tout au long de Nous, D-503 voit son univers se déliter : ce sont d'abord ses sentiments qui le font sortir de la rationalité obligatoire et le privent par conséquent du bonheur auquel sont contraints tous les Numéros. Par la suite, il découvre l'existence d'une vie sociale parallèle à la sienne, à travers les relations de I-330 - dont il avait pressenti et haï l'intrusion dans sa vie dès l'enfance : après tout, √-1 n'est qu'une façon impropre de désigner le nombre complexe i dont le carré vaut -1 - et le dépassement des murs de la ville. Il est surprenant de constater à quel point cette idée d'une ville protégée d'un extérieur menaçant était déjà prégnante au coeur d'un roman qui est peut-être le précurseur ou la matrice des dystopies du XXème puis du XXIème siècle : quelque part, la ville de verre de D-503 n'est pas si différente de celles qu'on découvre dans Hunger Games, Divergente ou encore Partials !

Le péril vient pourtant ici de l'intérieur : le joug de l'Etat Unitaire - et de son Bienfaiteur que D-503 trouvera presque décevant de banalité - n'est plus tout à fait accepté sans questions, et si des gens vivent au-delà de la Muraille, c'est bel et bien de la ville de verre que viendra le soubresaut qui va ébranler ses propres fondations. Ce que planifient les amis de I-330, ce n'est pas autre chose qu'une révolution, alors même que l'Etat Unitaire postule être issu de la dernière de celles-ci : face à la stase malsaine imposée par l'artificialité du régime totalitaire, où les mots négatifs sont bannis du langage et où les activités humaines les plus naturelles sont perverties au bénéfice du système, l'élan vital de l'évolution appuie d'un poids toujours plus lourd, et l'espèce en fin de compte ronge son frein. Si la victoire de la normalité semble acquise au terme du livre, la chose n'est pourtant pas si évidente : même soumise à la torture, I-330 ne plie pas, et la muraille de l'Etat Unitaire une fois tombée ne sera sans doute pas reconstruite au même endroit, tandis que certains quartiers de la ville restent réfractaires à l'Opération destinée à extirper l'âme humaine de la chair.

La comparaison entre Nous et d'autres dystopies telles que 1984 s'impose et va de soi. Sans pousser aussi loin que 1984 la réflexion sur le langage et sur les chaînes qu'il finit par faire peser sur l'individu, Nous propose une dystopie où la convenance sociale s'érige en moteur du totalitarisme. La rationalité mathématique est ici dévoyée par un régime pervers - et ses opposants s'apparentent aux nombres irrationnels, aux nombres complexes et en réalité à l'imagination : à la volonté légitime des mathématiciens de comprendre et de décrire le monde et ses lois, l'Etat Unitaire de Zamiatine superpose une volonté de contrôle absolu. Il est frappant de constater que l'année 1920 est aussi bien l'année de parution de Nous que celle de la naissance d'Isaac Asimov, l'inventeur du concept de psychohistoire, des villes sous dôme de Trantor et de l'Eternité ! C'est en ce sens que Nous ne se contente pas d'annoncer les plus célèbres dystopies de la SF au XXème siècle : en développant des concepts originaux, Zamiatine ouvrait en réalité la voie aux travaux d'auteurs dont certains lui seraient bien postérieurs. Bravo !

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