Trop semblable à l'éclair


Premier de mes quatre rattrapages dans le cadre du Prix Planète-SF des Blogueurs 2020, Trop semblable à l'éclair est l'ouverture du cycle Terra Ignota signé Ada Palmer.
Résumé : 
La guerre des religions a contribué à rendre illégales les conversations théologiques et les associations cultuelles, les voitures volantes ont aboli les distances physiques, les associations philosophiques ont remplacé les familles nucléaires et les Ruches ont siphonné tout le pouvoir des anciens Etats-nations. Au XXVème siècle, il semble que l'humanité soit enfin en train de se faire adulte, puisque toutes les causes de guerre éprouvées par le passé ont été supprimées. Certains se tournent vers la terraformation de Mars, d'autres espèrent vaincre la mort - et quelques-uns se livrent aux jeux éternels du pouvoir puisque même en des temps utopiques ou presque existent encore des relations de subordination. Mycroft Canner est l'un des pions des puissants : condamné jadis à la servitude en raison de ses crimes, il possède un regard privilégié sur les activités mystérieuses des grands de ce monde - mais il entretient lui-même ses propres secrets. Qui est Bridger, cet adolescent qu'il protège pour mieux dissimuler ses étranges pouvoirs ? Quelles activités très illicites cache-t-il à ses commanditaires ? Et surtout... qui est responsable du vol inédit d'un document précieux, dont la falsification serait susceptible de bouleverser les délicats équilibres politiques d'un monde pas si apaisé qu'on pourrait le croire ?
On dit que les penseurs de la Renaissance européenne, quelques années après la découverte et la phagocytose des "autres mondes" précolombiens, considéraient l'humanité comme vieillissante voire même proche de l'obsolescence. Deux siècles plus tard, ceux des Lumières au contraire posent les bases de systèmes politico-économiques nouveaux : dans leurs idées se trouvent en germe des modes de gouvernance qui, bien qu'ils nous soient désormais familiers, auraient paru tout à fait exotiques à leurs prédécesseurs. Le plus extraordinaire dans l'époque des Lumières, c'est qu'elle parvient (sans doute pour la première fois depuis la brillante apogée d'Athènes, entre la bataille de Salamine et la guerre du Péloponnèse) à rassembler une communauté de pensée dont les protagonistes - s'ils n'étaient sans doute pas tous liés d'amitié - se connaissaient tous ou presque et correspondaient voire même se rencontraient souvent. Trop semblable à l'éclair, premier volet de Terra Ignota, est marqué au coin d'un amour fou mais pourtant maîtrisé pour ces quelques décennies d'effervescence intellectuelle qui accouchent des révolutions américaine puis française. Le XXVème siècle d'Ada Palmer est celui du triomphe des nouveaux contrats - technique, social et religieux - scellés dans la version du droit que chacun adopte (ou non) lors de son accession à la citoyenneté. Parachevant l'oeuvre des Lumières, ce monde instaure en réalité une vaste communauté humaine à l'échelle de la Terre et bientôt du système solaire, laquelle est capable d'absorber jusqu'au séparatisme par des garde-fous individuels ou collectifs quand ils ne sont pas institutionnels. Si le village planétaire compte sans doute quelques idiots, il n'oublie pas de leur donner leur utilité - quitte à les rééduquer au préalable, s'ils ont commis quelque transgression sérieuse comme c'est le cas de Mycroft. En n'oubliant pas de divulguer avec soin les moindres détails de cet univers étonnant, Ada Palmer construit un véritable livre-univers qui peut se passer d'encyclopédie puisqu'au fond il constitue ses propres annexes : si le lecteur fait l'effort d'accepter que tout ne peut être saisi d'emblée, il découvrira tôt ou tard que certains concepts surprenants s'explicitent par eux-mêmes ou par connexité - ou que certains personnages portent plusieurs noms ou que des noms proches ne désignent pas toujours le même individu. Il est vrai que les penseurs des Lumières ne rechignaient pas eux-mêmes à user du pseudonymat ou à jouer des renvois entre synonymes pour mieux se protéger face à des régimes despotiques et des sociétés conservatrices qui pratiquaient une censure féroce voire l'anathème !

La société de Trop semblable à l'éclair n'est pourtant pacifiée qu'en apparence. Etats-nations et religions, discrédités dans les guerres du passé, ont certes vu leurs crocs limés : on peut désormais si on le désire arborer un emblème plus ou moins discret de sa strate-nation - expression transparente montrant bien que ce niveau d'organisation a cessé d'être au sommet de la structure politique - ce qui, à l'heure des grands métissages et des associations non-familiales, n'est pas toujours très signifiant ; l'interrogation métaphysique ou mystique est toujours possible mais elle ne doit pas être partagée avec d'autres individus que son sensayer attitré, à savoir un praticien à mi-chemin entre le confesseur et le psychiatre, pour éviter la résurgence des religions organisées. Le XXVème siècle a donc cherché à supprimer deux des causes majeures des conflits historiques, la troisième - le manque de ressources vitales - semble ne plus être d'actualité : pourtant, la tension monte comme le montre le fil d'intrigue lié au vol et à la falsification probable d'une liste ordonnée des personnages les plus influents de ce monde. Entre les sept Ruches qui se sont superposées aux Etats-nations - correspondant chacune à une école de pensée mais aussi à un modèle économique monopolistique - et dont les souverainetés s'imbriquent pas toujours sans conflictualité, la lutte se fait par l'intermédiaire de l'influence. Le jeu d'échecs - modèle des affrontements stratégiques jusqu'au XXIème siècle - a été semble-t-il détrôné par le jeu de go. La péripétie que représente le cambriolage du journal Black Sakura - et donc, le doute jeté sur la sincérité de la liste volée - n'est donc pas anodine puisqu'elle est susceptible de semer une discorde inédite entre pouvoirs. Ceux-ci, même liés entre eux par les intérêts convergents de leurs dirigeants quand ce n'est pas l'affection ou la génétique, n'attendent peut-être rien d'autre que le bon moment pour dégainer les couteaux. C'est ainsi qu'en cherchant à éliminer les causes des guerres anciennes, ce monde futur aux allures d'utopie inquiétante n'a peut-être rien fait d'autre qu'en inventer de nouvelles. Deux menaces distinctes pèsent en fait sur les Ruches et la civilisation humaine : si la première est la rupture de la confiance et de la trêve mondiales - rendant possible une balkanisation puis un effondrement sur le modèle décrit par Ernest Pérochon dans Les hommes frénétiques - l'autre provient de l'irruption d'une forme possible de transcendance, à travers les pouvoirs inexpliqués de Bridger, lesquels s'ils venaient à être connus du public seraient susceptibles d'amener une masse critique d'individus à déchirer le contrat religieux et donc à nier l'un des fondements de l'ordre social.

L'univers imaginé par Ada Palmer évoque, de façon troublante, un parallèle au cheminement que proposait Frank Herbert dans le Cycle de Dune : chez Herbert, l'humanité abattait l'autel du dieu-machine avant d'en élever un autre au dieu-évolution dix mille ans plus tard ; chez Palmer, l'humanité commence par faire tomber le totem des institutions séculaires avant de découvrir qu'il pourrait bien être nécessaire d'en élever un nouveau. C'est dans ce parallèle que se trouve un premier défaut dans le schéma qu'imagine l'auteure : si elle ne manque pas de faire quelques allusions à l'existence d'individus en cours d'évolution vers une forme de post-humanité - biologique ou technologique, mais artificielle en tout cas - jamais elle ne fait l'effort de suggérer qu'il puisse y avoir une dynamique évolutive réelle derrière les événements dont l'intrication, n'en doutons pas, fera tomber un monde ; et si Mycroft agit de toute évidence en anarchiste bien peu repenti ou même pas du tout, il n'est pas sûr pour autant qu'il soit maître ou acteur du jeu. Certes, il sera opposé à cette critique le fait que ce roman n'est que le premier d'une tétralogie - au sein duquel il forme une véritable unité avec son successeur : n'eut-il alors pas été bon d'aboutir à une étape significative de la démonstration pour gratifier le lecteur d'une illumination réelle en guise de récompense ? Ada Palmer, dans sa pratique de l'enseignement universitaire, a eu recours au jeu théâtral comme pédagogie visant au renforcement, ce qui témoigne de sa capacité à se préoccuper de la transmission d'idées a priori obscurcies par des préconceptions : il est par conséquent d'autant plus regrettable que l'immersion dans son XXVème siècle soit si peu ludique et au fond parasitée par l'arrière-plan mental que constitue le XVIIIème. Une fois compris que Trop semblable à l'éclair illustre en quelque sorte l'obsolescence ultime de la pensée des Lumières - tout comme au fond la Renaissance illustrait celle de la pensée antique - il ne reste en réalité de ce roman qu'un complot bien peu lisible dont les trop nombreux protagonistes sont interchangeables dans les faits à défaut de l'être sur le papier. Ma profonde méfiance à l'égard de la philosophie est connue : à nouveau, je constate ici que sa débauche - dans tous les sens du terme - sert surtout à dissimuler le décalage entre l'ambition et l'accomplissement. Au moins Trop semblable à l'éclair s'épargne-t-il les défauts létaux d'un Anamnèse de Lady Star : moins prétentieux, pas tout à fait aussi verbeux, il parvient à ne pas perdre de vue son propre sujet avant la fin.

C'était bien la moindre des choses.

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