Les Sentiers de Recouvrance - Emilie Querbalec

J'ai déjà parlé plusieurs fois ici d'Emilie Querbalec. Elle nous revient cette année avec Les Sentiers de Recouvrance, roman qui m'a été offert par son éditeur pour lecture et chronique...
Résumé : 
Europe de l'Ouest, année 2035. Le réchauffement climatique frappe fort, avec ses conséquences plus ou moins dramatiques - de la disparition de la neige aux pénuries d'eau en passant par les mégafeux... Le monde s'adapte pourtant, et l'humanité continue à prendre soin d'elle-même autant que faire se peut. Anastasia grandit en Espagne et, suite au décès de son père dans un accident de montagne, part sur les routes vers la Bretagne où subsiste une partie de sa famille. Ayden quant à lui s'échappe aussi, après s'être livré à un jeu dangereux et découvert qu'il fait peur à sa propre famille. Existe-t-il une place pour deux adolescents d'une quinzaine d'années abîmés par la vie dans cette Europe en pleine transition écologique ?
Emilie Querbalec aime les questions de communication, la chose est connue de tous ceux qui ont pris la peine de lire ses deux romans précédents (chroniqués ici et ). Pour les lecteurs qui sont dans cette situation comme moi, il n'y a aucune surprise à découvrir qu'à nouveau la communication se trouve au centre de l'argumentation des Sentiers de Recouvrance. Là où on dirait de certains auteurs qu'ils ne se renouvellent pas, force est d'avoir à signaler qu'Emilie Querbalec en ce qui la concerne parvient à trouver de nouvelles dimensions à explorer.

La communication intervient ici dans un premier lieu entre systèmes, qu'ils soient écologiques ou économiques, et ceci par l'intermédiaire des activités humaines. Dans ce futur assez proche pour nous être familier, les désordres du monde sont les mêmes que ceux que nous commençons à connaître. Peut-être sont-ils accentués - les mégafeux y sont un risque majeur jusqu'en France - ou au contraire devenus assez communs pour qu'on les taise - ainsi, l'horizon des protagonistes semble s'être comme resserré par rapport au nôtre, épuisement des ressources fossiles oblige. Le système Terre lui-même communique ses humeurs : il lui faudra du temps pour éliminer l'excès d'énergie calorique accumulé par les précédentes générations humaines si imprudentes et les orages terrifiants se multiplient... mais pour autant, la dynamique à l'échelle du temps long - de la croissance des végétaux à l'évolution des climats - n'est pas devenue obsolète. La transition que l'on dit écologique tient lieu d'épine dorsale aux flux de communication : voici que l'on relocalise - aussi bien l'habitat que les activités économiques - et que l'on exploite à nouveau l'énergie motrice du vent - puisque la marine à voile semble au bord d'un second âge d'or. Ainsi, les systèmes humains s'adaptent aux changements impossibles à maîtriser... ou bien continuent, par petites touches, à rendre l'environnement plus habitable selon des modalités affinées depuis le Néolithique et la révolution agricole.

Mais la communication intervient aussi entre individus, et c'est là qu'elle s'avère le plus souvent défaillante : les membres d'une même famille eux-mêmes, parfois, s'avèrent incapables de communiquer - ce qui conduit aux drames, bien entendu... Guérir des maux de la communication peut donc nécessiter certains artifices : la libération par le jeu théâtral (passé volontiers à la moulinette d'une forme de technologie, on y reviendra) comme la simple vie en collectivité, dont les tâches (qu'elles soient agricoles ou récréatives) requièrent d'établir le contact entre protagonistes. C'est dans cette dimension que se trouve l'axe de force du texte : Anastasia et Ayden sont appelés à se croiser tôt ou tard, ici ou ailleurs ; ce que l'un n'a pas, l'autre peut y pourvoir ; et dans le puzzle sans cesse en évolution de la Recouvrance ils sont de toute évidence des pièces voisines pour ne pas dire complémentaires. Il est donc un peu étonnant de constater que cette dimension - la communication interindividuelle - s'avère aussi la plus faible du roman : on ne gâchera rien de la lecture en révélant que ses deux personnages capitaux ne partagent pas qu'un passé douloureux mais surtout un avenir meilleur car très ouvert, et que cet objectif de l'auteure est deviné assez tôt pour que le déroulé de la conclusion en soit attendu (et de ce fait soit aussi long à venir, d'un point de vue subjectif).

Là où toutefois Les Sentiers de Recouvrance touche au meilleur, c'est lorsque la communication en vient à être envisagée au niveau intérieur. Eh oui : chacun de nous est tôt ou tard seul dans son crâne - et les décisions que nous prenons sont parfois le résultat d'un véritable consensus intérieur, qui nécessite au fond de balancer les éléments à sa disposition et de chercher à définir les conséquences de telle ou telle option. La théorie de l'esprit est un sujet de ce texte, puisque ses protagonistes ont besoin de comprendre ce qu'il se passe au juste en eux. Or les plaies et bosses psychiques rendent l'interprétation parfois difficile, et nécessitent un travail de réparation préalable, par accumulation d'expériences plus positives. Comment y parvenir alors que le monde a changé ? Alors que certains passés sont si abîmés que les dommages ont débordé de la sphère intérieure pour se faire parfois physiques ? C'est cela, le véritable enjeu de la Recouvrance : apprendre à regarder ce que l'on est devenu, pour comprendre comment choisir la réparation applicable... Quitte à ce que, parmi les expériences réparatrices en question, figure l'exploration de son propre psychisme par l'intermédiaire de substances psychotropes. Après tout, le rêve n'est-il pas un théâtre de soi-même ?

Jouant avec finesse sur chacune de ses trois dimensions, Les Sentiers de Recouvrance nous dit qu'il faudra guérir en même temps le monde et l'être humain si l'on veut les réconcilier. C'est à nouveau un texte pensé avec soin qu'Emilie Querbalec nous livre ici, dont la durée fictionnelle assez courte lui permet de s'épargner les défauts qui entachaient Les chants de Nüying. Le subtexte relationnel entre les deux personnages centraux pourra ennuyer, bien sûr - mais il y a quand même bien plus dans ce texte qu'il n'y en aurait dans une version cli-fi de Quand Harry rencontre Sally !

Commentaires

Christian a dit…
D’accord avec ta conclusion et une chronique superbe.
Je le note et mon neveu aussi,.Très intéressant cette”théorie de l’esprit ”.
Anudar a dit…
Bonne lecture à vous deux !