La Ménagerie de Papier

Ken Liu est déjà passé par ici. Ce recueil de nouvelles, qui s'est qualifié pour la short-list du Prix des Blogueurs 2015, me restait à rattraper : c'est chose faite... Au menu se trouvaient donc les titres suivants :
  • Renaissance : Les Tawnins ont débarqué sur Terre et ont imposé leur ordre. La justice humaine est désormais obsolète : mieux vaut guérir par l'effacement des souvenirs et la Renaissance plutôt que d'enfermer ou de tuer... La dictature "douce" des envahisseurs, qui épousent même certains êtres humains, et la reprogrammation mémorielle qu'ils imposent sont-elles inéluctables ? Un texte nostalgique et assez intéressant même si peu tonique, en fin de compte.
  • Avant et après : Avant, c'est le dernier moment de vie normale... Après, c'est le premier moment de l'invasion extraterrestre. Qu'est-ce qui fait que, dans une mémoire humaine, se trouvent souvent des "points de rupture" singuliers qui, de ce fait, échappent à toute perception ? Brillant et puissant texte en deux pages, bravo !
  • Les Algorithmes de l'Amour : La narratrice construit des poupées. Mais pas n'importe lesquelles : des poupées intelligentes qui imitent les apparences de la vie et apprennent à parler. Au fil de la production de modèles de plus en plus perfectionnés, l'ingénieure se rend compte que ses jouets sont acquis par des adultes - geeks en mal de matériel hackable mais aussi mères en deuil. Dans sa quête vers le réalisme, ne risque-t-elle pas de mettre au jour la dynamique de la nature humaine ? Inquiétant eet en même temps réjouissante, une nouvelle dont l'hypothèse a le mérite - c'est rare - de réduire le comportement humain à ce qu'il est, à savoir, des algorithmes et de la chimie nerveuse.
  • Nova Verba, Mundus Novus : A l'époque des grandes explorations, le Sesquipédal traverse l'océan et atteint le bord du monde. Ce n'est pourtant pas la fin du voyage : un aérostat est gonflé pour exploré ce qui se trouve sous le monde plat... Hommage aux histoires philosophico-humoristiques d'un Swift ? Je n'ai pas très bien compris le propos, mais bon... C'est pas très grave...
  • Faits pour être ensemble : déjà lue dans le Bifrost numéro 75.
  • Emily vous répond : "Table Rase Souhaitée" en appelle au courrier des coeurs d'Emily. La solution à son problème est-elle de gommer ses souvenirs comme Emily le lui recommande ? Et les conséquences en sont-elles prévisibles ? Excellent ! Une nouvelle que n'auraient pas renié les auteurs de l'Âge d'Or dans ses implications humaines et dans sa chute.
  • Trajectoire : La longue et surprenante histoire d'une jeune fille qui, voulant être libre, deviendra immortelle... Engendre-t-on sans risques une humanité nouvelle ? Très tonique et novatrice, mais en même temps, cette nouvelle déçoit un peu, on ne saurait trop dire pour quoi. Trop de nostalgie, peut-être ?
  • Le Golem au GMS : Rebecca est âgée de dix ans quand Dieu s'adresse à elle. Son intervention est nécessaire pour éviter une pandémie galactique : la petite fille est toute disposée à aider le Créateur - mais les règles de vie qu'Il a énoncées par le passé ne risquent-elles pas de gêner Rebecca dans la tâche qui lui a été confiée ? Surtout, construire un Golem à bord d'un vaisseau spatial est-il bien la meilleure des solutions au problème ? C'est tonique, c'est marrant, ça ne mange pas de pain.
  • La Peste : autre nouvelle déjà chroniquée ici.
  • L'Erreur d'un seul Bit : Un informaticien tombe amoureux d'une jeune femme transformée par une expérience mystique. Mais comment faire pour être au plus près d'elle quand on n'a pas soi-même la foi ? Que c'est long... Et surtout, que c'est pondéreux après Les Algorithmes de l'Amour un peu plus tôt...
  • La Ménagerie de Papier : Jack se souvient des origamis de sa mère chinoise, des constructions magnifiques animées par son souffle. Il se souvient aussi du moment où il a renié son ascendance maternelle au profit de la culture américaine de son père. Mais renier ses souvenirs, n'est-ce pas se renier soi-même ? Le texte est puissant, ça ne fait pas de doute, mais, mais... pourquoi cette surcouche de nostalgie ? On dirait que l'auteur en fait sa marque de fabrique...
  • Le Livre chez diverses Espèces : Le stockage de l'information - y compris fictionnelle - dépend de la biologie de chaque espèce extraterrestre. Et si toutes compilent des livres et constituent des bibliothèques, bien peu ressemblent à ceux de l'être humain... Très beau travail d'imagination réflexive.
  • Le Journal intime : Une femme découvre un beau jour qu'elle a perdu la lecture : sous son regard, les mots se brouillent et s'échappent. Est-elle malade ? Est-elle devenue folle ? Allégorie de la non-communication, de toute évidence, ou alors je n'ai rien compris. En tout cas, je suis loin d'être convaincu.
  • L'Oracle : Une invention qui permet à chacun de découvrir un point marquant de son futur a gâché la vie de Penn : il a découvert qu'un jour il tuerait quelqu'un et serait condamné à mort. Peut-on échapper à son futur quand il est écrit ? Peut-on continuer à influencer l'avenir des autres quand on sait soi-même où l'on va ? Là, par contre, c'est très impressionnant : questionnement très américain sur la légitimité de la peine de mort et sur la prédestination. Eblouissant.
  • La Plaideuse : A la frontière entre la Chine et la Corée se trouve Dawul, capitale d'un minuscule royaume où se côtoient bien des peuples différents. Sui-Wei Far est la fille unique d'un Plaideur, un homme chargé de découvrir la vérité cachée des affaires criminelles. Pour sauver une innocente, saura-t-elle devenir Plaideuse après le décès de son père ? Enquête policière à peine enrichie d'un soupçon de surnaturel, cette nouvelle honnête se laisse lire sans plus.
  • Le Peuple de Pélé : Un monde volcanique à 27,8 années-lumière de la Terre où se rend la première mission américaine. Alors que la situation internationale se tend sur Terre, quelles seront les conséquences de l'exploration d'un monde nouveau et différent ? Petit space-opera qui rejoue quelque part l'Histoire des Etats-Unis : comment des colons envoyés trop loin pour garder un contact instantané avec leur culture d'origine finissent par prendre leur indépendance... A lire pour l'idée originale de l'intelligence extraterrestre.
  • Mono no aware : Un astéroïde va frapper la Terre et supprimer toute forme de vie. Pour survivre, l'espèce humaine doit fuir vers l'espace. Le peuple japonais a décidé de construire toute une flottille pour l'exode... La discipline de la culture japonaise pourra-t-elle sauver les derniers représentants de l'humanité ? Encore une fois, un texte bien trop nostalgique pour être convaincant.
  • La Forme de la Pensée : Les Kalathanis ont accepté d'accueillir les voyageurs humains sur le sol de leur planète lointaine... La communication avec eux est possible mais il faut la pratiquer dès l'enfance pour lui retirer une bonne partie de sa complexité. Sarah va devenir l'amie de Tunloji et grandir avec "ul"... Jusqu'à quel point l'imprégnation par une culture différente peut-elle modifier la façon de penser d'un être ? Une belle nouvelle, en tout cas.
  • Les Vagues : à bord d'un vaisseau générationnel, Maggie Chao a donné naissance à deux enfants quand un message venu de la Terre apporte le secret de l'immortalité. Celle-ci est à portée de main - mais le vaisseau étant d'une taille limitée, il faudra renoncer à se reproduire pour y accéder. Restera-t-il une place pour les êtres humains à l'ancienne dans l'univers ? Beau texte hélas encore marqué par cette nostalgie omniprésente chez l'auteur, cette nouvelle propose quelque chose de nouveau et d'intéressant. J'ai beaucoup aimé cette intercalation de mythes fondateurs entre les différents passages...
Si le recueil ne manque pas d'intérêt dans l'ensemble, j'avoue avoir de la peine avec ce goût prononcé pour la nostalgie dont fait preuve Ken Liu. Ce n'est pas ma tasse de thé : en trouver à toutes les sauces (ou presque) puisque l'auteur touche à tout finit par me lasser, m'empêchant d'apprécier le côté novateur de ses idées...

J'espère donc bien qu'il fera l'effort de renouveler sa palette émotionnelle.

Commentaires

Totirakapon a dit…
Entièrement d'accord, mais "La ménagerie....." est une splendide nouvelle....
Anudar Bruseis a dit…
Je reconnais tout à fait l'efficacité de la narration. Ce que je reproche à cette nouvelle, comme à de nombreuses autres de ce recueil, c'est plutôt la saveur de nostalgie qui s'en dégage. Une fois, ça va, deux fois, ça passe encore, quinze fois, euh...
Pour ma part, la nostalgie présente dans "La ménagerie de papier" de Ken Liu m'a beaucoup plu. Idem pour le fonds inséré dans ses textes.
Anudar Bruseis a dit…
Je reconnais que c'est une question de goûts :)