American Elsewhere

Après Anatèm tome 1, voici le deuxième titre que j'ai lu chez Albin Michel Imaginaire, la nouvelle collection dirigée par Gilles Dumay !
Résumé : 
Depuis un drame familial, Mona n'est plus la même et elle s'abîme dans une vie faite de motels, de boisson et de rencontres sans lendemains, jusqu'au jour où le décès de son père l'amène à découvrir une issue : parmi son héritage, quelques souvenirs de sa mère Laura qui s'est suicidée autrefois suite à des années de dépression - et en particulier le titre de propriété de la maison qu'elle possédait à Wink, une ville du Nouveau-Mexique fondée à la fin des années soixante à proximité du laboratoire Coburn. Pour Mona, cette maison est peut-être la promesse d'un nouveau départ, et peut-être aussi le moyen de retrouver d'autres images de sa mère que celles de la femme dépressive qui l'a élevée... Mais Wink se révèle si petite et si tranquille qu'elle ne figure sur aucune carte - et lorsqu'elle parvient à la découvrir et à prendre possession de son bien, Mona se rend compte que cette petite communauté vit selon des règles non écrites... Comment se fait-il que nul à Wink ne se souvienne de sa mère ? Et que s'est-il passé au juste lors de la tempête qui a frappé la ville en 1983... le jour même du suicide de Laura ?
Elsewhere, c'est un mot composé de la même façon que beaucoup d'autres en anglais. Somewhere : quelque part. Everywhere : partout. Nowhere : nulle part. Alors, que signifie elsewhere sinon... ailleurs ? Et ailleurs, on s'y trouve en effet à Wink - nom qui, lorsqu'il est commun, signifie clin d'oeil. Ailleurs : dans l'espace, quelque part à l'écart des routes les plus fréquentées du Nouveau-Mexique - un Etat dont la densité vaut un dix-huitième de celui de la France - et même au fond d'une vallée encaissée ; dans le temps aussi, puisqu'à Wink on semble pratiquer encore l'american way of life des années 50 - faisant ainsi comme un... clin d'oeil à la nostalgie de Stephen King pour cette époque ! - alors que l'intrigue se déroule au début des années '10 du XXIème siècle ; et dans les dimensions multiples, qu'elles soient celles d'univers plus vastes ou bien celles d'univers à la réalité alternative. Voici les "ailleurs" auxquels Mona va être confrontée dans son enquête sur le passé de sa mère, une enquête qui va la conduire à mettre au jour les très vilains secrets de cette ville américaine trop banale pour ne pas être truquée. C'est que la vie à Wink est parfaite, ou à tout le moins réputée parfaite - mais là où les habitants de Santaroga choisissaient de vivre à l'écart du monde en toute connaissance de cause, à Wink le choix est contraint par des règles édictées par des êtres non-humains. Et enfreindre les règles peut valoir une sentence de mort.

L'horreur dans American Elsewhere s'infiltre peu à peu dans la trame de l'intrigue, à la façon de Borges, au fur et à mesure que se précise la nature des êtres mal définis qui sont arrivés à Wink en 1983. Dans cette histoire, l'être humain n'est pas un antagoniste pour ces entités venues d'une réalité différente, il n'est pas non plus leur gibier ni même un jouet puisqu'il n'est en réalité qu'un vêtement - et ce n'est qu'à force de temps que Mona parvient à identifier ceux des autochtones qui ne sont plus humains. Si la ville glace dans sa perfection passéiste, ce n'est pas juste parce que tout le monde obéit avec maniaquerie à des lois strictes et non écrites... mais c'est surtout parce que Wink est en réalité une penderie, où les réceptacles humains doivent être stockés avec soin au cas où, un jour, l'un des puissants de la ville aurait besoin d'un nouveau vêtement. Aussi puissants qu'ils soient, les notables de Wink savent en effet qu'il existe une entité d'ordre supérieur qu'ils appellent Mère, laquelle est responsable de leur arrivée dans cette réalité différente - et qui, disparue depuis, semble avoir planifié son retour. Wink est donc piégée entre les mondes suite aux expériences trop bien réussies du laboratoire de Coburn : quelle a été la place de Laura, la mère de Mona, dans cette anomalie située ailleurs sur Terre ? Et quelle doit être celle de Mona : est-elle bien l'élément perturbateur qu'elle semble être lors de son premier contact avec Wink... ou bien a-t-elle un rôle obscur à jouer dans le choc entre univers qui s'annonce ?

Les êtres venus de cet ailleurs qui s'ouvre derrière les lentilles de Coburn, s'ils sont inquiétants, n'atteignent toutefois pas la dimension effroyable que l'on attendrait d'un roman d'horreur ; ils ne sont pas non plus exploités avec le talent rigolard dont Charles Stross fait preuve dans son Univers de la Laverie : de ce fait, il est difficile de les trouver tout à fait horrifiants - ce qui retire à l'enquête conduite par Mona une partie de son intérêt. Le lecteur comprend au bout d'un moment qu'il s'agit pour l'ex-policière d'éviter l'invasion de sa réalité par des entités alter-dimensionnelles, mais le péril ne se fait pour autant jamais tout à fait palpable - à tel point que la scène de la bataille finale, que l'auteur semble avoir pensée comme apocalyptique, prend des accents quasi grotesques et rappelle en fait un peu le combat entre le T-Rex et l'Indominus Rex au terme de Jurassic World, en ce sens que c'est un moment de bravoure à consommer avec un seau de pop-corn mais qui n'apporte pas grand-chose à l'histoire. La dernière page tournée, on se souviendra d'American Elsewhere comme d'un page-turner assez efficace mais qui ne parvient pas tout à fait à rendre hommage à ses prédécesseurs littéraires : il ne suffit pas de raconter une histoire inquiétante et de lui ciseler un écrin venu des années 50 pour atteindre la puissance d'un Ça...

Ne manquez pas les chroniques de Lune et de Xapur !

Commentaires