Les cendres de Babylone

Le précédent volet de The Expanse renouvelait avec talent le schéma de ce cycle de space-opera : laissant ses personnages dans une situation en apparence inextricable et son lecteur torturé par un suspense insupportable, James S. A. Corey - pseudonyme commun des deux auteurs de cette oeuvre - promettait un nouveau cap que je trouvais fort bienvenu. Il ne restait plus qu'à en juger dans le volume suivant, que j'ai pu lire grâce à la bienveillance de son éditeur...
Résumé : 
La Terre est en ruines : les astéroïdes lancés depuis l'espace par Marco Inaros ont fait chanceler l'infrastructure des Nations Unies et les poussières atmosphériques entravent la production alimentaire, promettant la famine et la mort pour les milliards de terriens. Sur Mars, c'est le chaos le plus total : déjà promise au déclin suite au ralentissement des projets de terraformation, la société martienne a subi la défection d'une partie de sa flotte qui s'est alliée aux Ceinturiens d'Inaros et qui, repliée dans un système extrasolaire, a rompu toutes les communications. Inaros et sa Flotte Libre triomphent : la Ceinture est d'après eux indépendante pour de bon, le joug des planètes intérieures brisé à tout jamais. James Holden et ses amis, sur la Lune où s'est repliée Avasarala maintenant cheffe du gouvernement de la Terre, vont devoir s'engager dans une nouvelle mission : il faudra vaincre et punir les chefs de la Flotte Libre pour leur complot contre l'humanité, reprendre le contrôle de l'Anneau qui conduit vers les systèmes stellaires coloniaux... mais aussi, une bonne fois pour toutes, faire en sorte que la Ceinture trouve sa place dans le concert des nations solaires et bientôt galactiques. La tâche promet d'être immense... d'autant plus qu'Inaros a juré la perte de Holden et de Naomi. Le Rossinante et son équipage pourront-ils trouver de nouveaux alliés dans cette époque incertaine ?
Le tome précédent mettait en scène - en ménageant un effet de surprise intéressant - une forme de terrorisme aérospatial que je n'avais pas encore eu l'occasion de rencontrer en SF générale et dont l'instigateur semblait tout près d'atteindre son objectif, c'est-à-dire celui de renverser la table et l'équilibre des pouvoirs dans le système solaire. L'Enfer est pavé de bonnes intentions : Naomi Nagata, personnage capital de The Expanse, avait eu dans sa jeunesse l'occasion de côtoyer Marco Inaros et lui était liée de plus d'une façon. La façon dont se terminait Les jeux de Némésis venait rappeler avec talent que si certaines causes méritent d'être soutenues, toutes les façons de le faire ne se valent pas et certaines sont même tout à fait inacceptables. Dans Les cendres de Babylone, les auteurs se livrent à une déconstruction à la fois fine et implacable de la posture du leader charismatique et génial qui est celle d'Inaros : le "coup tactique" ayant permis de mettre à genoux les gouvernements de la Terre et de Mars n'est qu'un succès construit dans des circonstances trop particulières pour avoir une réelle valeur ; la Flotte Libre subit ensuite retraites et purges qui lui liment très vite les crocs... Pour Inaros et ses sbires de premier plan, la fuite en avant est la seule solution d'autant plus que le leader de la Flotte Libre n'a en réalité - comme certains personnages le comprennent peu à peu - pas de plan défini à l'avance, l'échec d'une stratégie étant soit présenté comme un leurre (le plan n était un faux plan, le vrai n'est autre que le n+1) soit comme étant celui d'un subordonné traître ou incompétent. Inaros ne sait en fait pas ce qu'il fait - mais comment savoir qoi faire d'un succès tactique assis sur le meurtre de masse... - et sa déchéance au fil du livre est par conséquent d'autant plus jouissive pour le lecteur que l’ego surdimensionné de ce personnage, et son nihilisme assez mal dissimulé, ne sont pas sans éveiller des résonances avec nos temps contemporains...

Le piège était posé : face au nihilisme conquérant, cynique et minable d'Inaros, il aurait été facile d'opposer un "chevalier blanc" investi des qualités humaines qui font défaut à l'insupportable chef de guerre de la Flotte Libre. Le risque était d'autant plus grave que James Holden, utilisé depuis le début de The Expanse comme un personnage le plus souvent positif et presque toujours capable de tirer son épingle du jeu sans égratignures, était tout désigné pour occuper le poste. Même si Holden fait toujours du Holden - et cherche en particulier à réconcilier la Ceinture, la Terre et Mars - les auteurs parviennent malgré tout à ne pas en faire trop. Il faut dire que le groupe auquel appartient Holden est appelé à se complexifier : de nouvelles recrues - temporaires ou définitives - grossissent l'équipage du Rossinante au moment où certains de ses alliés doivent tirer leur révérence. Le moment choisi par les auteurs pour renouveler le paysage social et politique de The Expanse est donc pertinent : cela masque avec une certaine efficacité le rôle prépondérant que Holden joue dans la résolution de la crise. Bien sûr, celle-ci ne se règle pas à la seule force de la diplomatie : le space-opera dans The Expanse reste conflictuel et tonique, et l'amateur du genre trouvera ici plusieurs trépidantes scènes de combat... mais ce qui compte, c'est la redéfinition de l'univers introduit depuis le début. C'est sur l'oppression de la Ceinture et de ses habitants que s'est construite la richesse de la Terre et de Mars, et c'est sur cette même oppression qu'a germé la folie homicide prêchée par Inaros. Pour les auteurs, il s'agissait donc de montrer que la politique peut aussi, parfois, résoudre les problèmes et rétablir la concorde entre les groupes humains : la solution proposée à la fin n'est pas sans intérêt, d'autant plus qu'elle m'évoque volontiers un embryon de division du travail à l'échelle du système solaire - un peu comme ce que Frank Herbert suggérait dans Dune, où la Guilde spatiale et les Grandes Maisons commercent au quotidien sans qu'aucune partie n'empiète sur ou même ne discute les prérogatives de l'autre.

Alors, Les cendres de Babylone est-il une bonne livraison de The Expanse ? A mes yeux, oui. Bravo !

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