Les Feux de Cibola

Le quatrième tome de la saga The Expanse est paru il y a peu de temps. Cet univers cartonne en ce moment puisqu'il est adapté en série à la télévision : j'avoue en avoir attendu avec une certaine impatience la possibilité de connaître la suite de l'histoire... et ça tombe bien car avec ce quatrième volume offert par son éditeur, j'allais enfin savoir ce que les auteurs - ils sont deux à se cacher sous le pseudonyme de James S. A. Corey- avaient bien pu imaginer pour faire suite au fascinant La Porte d'Abaddon.
Résumé : 
Les portails se sont ouverts : depuis le système solaire, il est désormais possible de les traverser pour atteindre de nouveaux mondes, situés ailleurs dans la vaste galaxie. L'un d'entre eux dispose d'importants gisements de lithium et attire l'attention de la RCE, une compagnie privée terrienne... mais aussi celle de Ceinturiens réfugiés de l'incident sur Ganymède. Or, si la RCE dispose d'une charte en bonne et due forme émanant des Nations Unies, les Ceinturiens sont arrivés les premiers : dans ce conflit de légitimité, l'éminence grise du gouvernement terrien et le porte-parole de l'APE prennent la décision de nommer un médiateur en la personne de Jim Holden que toutes les factions du système solaire ont appris à respecter. Pour Holden, l'opportunité d'une confrontation nouvelle avec la protomolécule - et cette fois-ci à très grande distance du système solaire - n'est pas une bonne nouvelle... et arrivé sur New Terra aussi nommée Ilus, il découvre un écheveau de problèmes très humains qui menacent de dégénérer. Pourtant, il ne s'y trompe pas : le monde a beau ressembler à la Terre et sembler compatible avec la vie humaine, il a été peuplé autrefois par une civilisation extraterrestre des plus avancées qui a disparu sans laisser d'autres traces que des ruines énigmatiques. Et si, au milieu des ruines, se trouvait quelque machinerie encore active ? Et si les querelles humaines sur ce nouveau monde ne faisaient qu'en masquer le réel danger ?
Le titre de la saga n'est pas sans annoncer la couleur : il s'agit, rien de moins, que de raconter les premiers pas de l'espèce humaine dans l'Univers. Depuis le début de cette histoire, les factions humaines étaient cantonnées au seul système solaire, contraintes par les lois de l'Univers à s'en partager bon gré mal gré l'espace vital mais aussi les ressources : dans ce contexte, l'Expansion supposait surtout de faire valoir ses droits sur des corps célestes plus ou moins éloignés des centres de la civilisation que représentent la Terre, Mars et la Ceinture, et le système solaire externe pouvait s'interpréter comme une ultime frontière. En introduisant une issue nouvelle - et peu importe que l'espèce humaine la doive à la terrifiante protomolécule qui était le principal adversaire du début de la saga - les auteurs de The Expanse transforment leur schéma d'une façon radicale, comme un des personnages majeurs le comprend d'ailleurs dans les dernières pages de ce livre. Vu depuis l'autre côté d'un portail, c'est le système solaire tout entier qui peut s'interpréter comme un centre de civilisation unique puisque l'on a en réalité repoussé l'ultime frontière un peu plus loin ; et si les messages peuvent circuler à la vitesse de la lumière et entretenir un lien ténu avec ceux qui sont restés en arrière - un peu comme le télégraphe le faisait lors de la colonisation du Far West ! - de plus en plus il convient de considérer que les voyages se font sans retour possible au bercail. L'Expansion prend maintenant un tour nouveau et l'être humain a fait un pas en avant décisif : en ce sens, The Expanse confirme ici son ambition, et celle-ci est à même d'éveiller le frisson.

On regrettera de ce fait d'autant plus de faire ce voyage dans un contexte qui sent un peu le réchauffé : sans surprise, les Terriens et les Ceinturiens exportent au-delà du portail leur vieille rivalité, celle qui oppose les employés d'une puissante firme privée aux prolétaires qui vivent de bricolage. Sans surprise non plus, la cohabitation se passe mal et Ilus/New Terra se met assez vite à ressembler au Far West lorsque le shérif a le rappel à la loi souvent expéditif et, parfois, définitif - sauf qu'ici, les desperados n'en sont peut-être pas, et que les hommes de l'ordre ne sont pas tout à fait des hommes de loi. Sans surprise encore, il y aura de la protomolécule derrière certains des problèmes qui vont se poser aux habitants, qu'ils soient Terriens ou Ceinturiens : le fantôme de Miller revient comme dans l'épisode précédent pour hanter Holden et le faire avancer dans la résolution de la crise, et se révélera un allié inestimable quand il s'agira d'éviter une catastrophe en puissance. Dans l'espace lointain, les apparences peuvent se révéler trompeuses et Ilus/New Terra est peut-être bien un monde piégé pour plus d'une raison, déterminé à défendre ses anciens maîtres sans même savoir qu'ils ont disparu depuis une éternité. Le mystère extraterrestre fait partie intégrante, bien sûr, de l'ambition de The Expanse, mais il est dommage de retrouver ici la répétition presque à l'identique du schéma du précédent volet de cette histoire : Holden et le Rossinante se retrouvent coincés dans un recoin de l'Univers par une machinerie protomoléculaire vieille d'un milliard d'années, Terriens et Ceinturiens se foutent sur la gueule, Miller fait quelques apparitions et commentaires cryptiques à souhait, la situation ne fait qu'empirer, Holden trouve la solution et sauve tout le monde, et fin de l'épisode. Etait-il nécessaire d'écrire un roman de six cents pages pour faire un peu la même chose que la fois précédente ?

Et pourtant, The Expanse reste ce que ses auteurs ont sans nul doute voulu en faire : un grand space-opera popcorn qui, peut-être, commence à rivaliser avec le worldbuilding d'un Peter F. Hamilton. On acceptera donc, pour cette fois-ci, la légère déception pour ne garder à l'esprit que les énormes promesses de cet épisode : celui de voir l'Expansion continuer vers d'autres mondes, et donc d'autres biosphères, d'autres enjeux... et qui sait, les maîtres de la protomolécule ou peut-être même leurs ennemis faire leur apparition. Jusqu'à quel point les conflits humains sont-ils dérisoires face à cette guerre qui, dans un passé reculé, a dépeuplé les mondes vers lesquels s'ouvrent les portails ? C'est ce que j'espère bien découvrir dans les futurs tomes de cette saga...

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