Les Cinq Marques

La huitième nouvelle de l'Anthologie des Utopiales 2020 est signée Baptiste Beaulieu.
Résumé : 
Un médecin urgentiste reçoit une patiente dont les propos sembleraient aberrants à n'importe qui : pour elle, la mort est un complot et les cadavres ne sont en réalité que des poupées que l'on utilise pour mieux escamoter les personnes réputées mortes ! Mais le médecin est dépressif, et voici que le discours de sa patiente se met à l'impressionner...
La pensée complotiste est un récit d'horreur : la réalité à laquelle nos sens ont accès est contrefaite, il existe une autorité responsable de cette contrefaction, et les contrefacteurs ont des buts ignobles. Elle s'applique à l'individu - c'est le cas ici - comme à des groupes étendus (comme le montre un exemple aussi récent qu'impressionnant). Elle peut se changer en véritable système de pensée : elle se met à résister à la critique, à l'expliquer puis même à l'absorber en se renforçant au passage...

Le récit de Baptiste Beaulieu s'apparente à un délire complotiste individuel : comment nier l'existence de la mort, alors même qu'elle fait partie de l'expérience de la vie humaine ? Pourtant, la patiente reçue par le narrateur le fait avec aplomb puisque d'après elle :
  • Nul ne meurt, elle en a l'intime conviction : le délire est résistant à la critique.
  • Les signes cliniques de la mort, présents dans toute littérature médicale digne de ce nom, témoignent de l'imperfection des poupées remplaçant les individus escamotés plutôt que morts : le délire propose une explication à la critique.
  • En réalité, le fait même que tout le monde admette l'existence de la mort est une preuve du succès de la conspiration malgré les défauts grossiers du protocole qu'elle applique : le délire finit par absorber la critique.
Placé à son tour devant les signes cliniques de la mort qu'il connaît si bien, le médecin perturbé par la fatigue et la dépression se retrouve en quelque sorte contaminé par le délire, si bien que celui-ci se met à déborder de la sphère psychiatrique pour atteindre la sphère sociologique. Cette nuit de garde pas comme les autres sera-t-elle à l'origine d'erreurs médicales tragiques, de l'émergence d'une religion sinistre ou encore d'un crime de masse ? Et ce récit, est-il fait devant un psychiatre, devant un juge, ou bien constitue-t-il une déclaration posthume ? C'est dans ces questions que la conclusion du texte en fait une très belle pièce d'horreur, touchant à l'une des questions les plus actuelles qui soit... bravo !

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